On a discuté avec la fondatrice de Talents Hauts, la maison d’édition qui s’attaque aux stéréotypes de genre

On a discuté avec la fondatrice de Talents Hauts, la maison d’édition qui s’attaque aux stéréotypes de genre

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Laurence Faron © Éditions Talents Hauts

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Par Emma Couffin

Publié le , modifié le

Laurence Faron déconstruit les idées reçues, des questions de genre aux violences sexistes et sexuelles.

Pour une éducation des enfants à l’intimité et à leurs droits, pour la représentation de toutes les orientations, pour une sexualité libre, joyeuse et toujours consentie, Konbini s’engage pour l’éducation sexuelle.

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Adieu la princesse cloîtrée dans sa tour, oubliez les paillettes et les marâtres acariâtres. Ici, les princesses se réinventent, se rebellent et unissent leurs voix pour lutter contre un ennemi commun : le patriarcat. En abordant des sujets comme le consentement, les violences sexistes et sexuelles ou encore l’inceste, la ligne éditoriale de Talents Hauts bouleverse l’ordre établi, loin du “happy ending” des contes de fées traditionnels. Dans la collection Badaboum, Chat ! de Claire Garralon apprend aux 0-3 ans les bases du consentement. Dans la collection Ego, La Porte de la salle de bain de Sandrine Beau traite d’un sujet encore peu abordé dans les romans pour ados : l’inceste.

On a donc échangé avec Laurence Faron, la fondatrice et directrice de Talents Hauts, pour connaître l’évolution des représentations du genre dans la littérature jeunesse.

Une ligne éditoriale alternative et engagée…

Talents Hauts est créée en 2005 avec l’ambition de faire bouger les choses. “Dès le départ, la ligne éditoriale se centrait autour du sexisme, des stéréotypes de genre, raconte sa fondatrice. Déconstruire les stéréotypes signifie qu’on ne publie pas de livre sans se poser la question des représentations, que ce soit les relations hommes-femmes ou les injonctions qui pèsent sur les épaules des garçons et des filles.”

À cette époque, la tendance était aux rééditions de romans conservateurs et aux magazines girly, véhiculant une image sexualisée des jeunes filles, nous résume l’éditrice : “C’est l’époque où on commence à rééditer des vieilles histoires des années 1950, comme les Martine, sans même avoir changé une ligne donc sans changer la représentation du monde que ça véhiculait.”

Ainsi, “les rôles qu’on donnait aux filles étaient cantonnés à la maison, à la séduction, à la reproduction”. Quant aux garçons, ils sont toujours “sauveurs de l’humanité, super-héros, ou, au minimum, des garçons qui n’ont pas peur de l’échec, ne pleurent jamais et gagnent assez pour entretenir leur petite vie de famille”. Dans ce paysage médiatique, Talents Hauts incarne donc une alternative. “On avait besoin de changement”, affirme Laurence Faron.

Dans la lignée des éditions militantes des années 1980

La ligne éditoriale de la maison s’inscrit dans la continuité des éditions militantes féministes créées dans la mouvance du Mouvement de libération des femmes. Ainsi, dans les années 1980, Adela Turin crée la collection Du côté des petites filles. À l’époque, c’était une vraie révolution : Elle se basait sur les travaux d’une philosophe et sociologue de l’éducation italienne pour démonter les mécanismes de sexisme dans les albums de jeunesse.”

Avec Talents Hauts, l’ambition est moins de militer que d’attirer l’attention sur des sujets jusqu’alors laissés de côté par la littérature jeunesse : “Je ne voulais pas d’une maison d’édition qui ne soit que militante car je voulais préserver l’avenir de la maison en imaginant un catalogue alternatif qui puisse durer dans le temps.” Laurence Faron continue :

“On voulait se battre avec les mêmes armes que les autres maisons d’édition, c’est-à-dire avoir des livres qui soient aussi attrayants et intéressants que les autres livres jeunesse.

Pour l’éditrice, la littérature viendrait remédier à certaines limites de l’éducation sexuelle telle qu’apprise à l’école : “C’est plus facile pour un enseignant de parler du risque sanitaire que de parler de plaisir à des jeunes ados”, déclare Laurence Faron. “Ce sont des sujets dramatiques qui peuvent être traités de points de vue très différents”, précise l’éditrice.

Sensibiliser aux violences sexistes et sexuelles

Par le biais de l’humour, du drame ou encore de l’autobiographie, la littérature jeunesse s’attaque aux violences sexistes et sexuelles. Chat ! de Claire Garralon va aborder le consentement de façon subtile et métaphorique : “L’enfant prend conscience qu’il doit respecter le chat, qu’il doit attendre qu’il accepte de jouer, de se faire caresser.”

Dans un tout autre registre, La Porte de la salle de bain s’attaque à l’inceste en essayant de dédramatiser la situation : “Malgré une forte tension dramatique, l’intrigue est dénouée à la manière d’une farce puisque la jeune fille finit par prendre une douche tout habillée pour échapper à son beau-père”, selon Laurence Faron.

A contrario, L’Instant de la fracture d’Antoine Dole est un cri de révolte contre le viol. Le narrateur raconte comment, à chaque repas de famille, il tente de briser le silence, espérant inlassablement l’instant de la fracture…

Rompre avec les stéréotypes de genre

Les stéréotypes genrés apparaissent comme un moyen de simplifier le discours, de rester dans des représentations collectives admises depuis des générations : “Dans la publicité, dans les livres, à la télé, les représentations continuent à être très normées : c’est plus facile de rester dans les codes et de proposer aux grands-parents d’acheter un album de princesse à leur petite-fille”, estime l’éditrice, ajoutant :

“Il n’est pas simple de prendre le contre-pied du sexisme, on est tous pétris de ces stéréotypes. Il y a toujours de nouvelles façons d’exprimer le sexisme, l’eugénisme, le racisme social…”

Aujourd’hui, la plupart des maisons d’édition se sont mises au féminisme et essaient, tant bien que mal, de rompre avec les représentations archaïques d’autrefois. Mais, si on observe une évolution progressive des lignes éditoriales dans la littérature jeunesse, il ne faut pas sous-estimer les enjeux commerciaux : “Le féminisme fait vendre : après le mouvement #MeToo, les maisons d’édition y ont vu un marché florissant.”

Selon l’éditrice, les livres ont contribué à libérer la parole sur ces sujets et, par conséquent, à faire évoluer les mentalités. “Un livre part d’un émetteur, mais son vrai créateur est le lecteur ou la lectrice qui se l’approprie”, conclut Laurence Faron.