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Alice Coffin : "Le cyber-harcèlement est une façon d’affirmer qu’une femme n’a pas sa place dans l’espace public"

Publié le

par Marion Olité

On a décortiqué les mécanismes du cyber-harcèlement avec Alice Coffin, militante féministe et élue politique chez les Verts.

Alice Coffin : "Le cyber-harcèlement est une façon d’affirmer qu’une femme n’a pas sa place dans l’espace public"

©Konbini

Konbini s’engage contre le cyber-harcèlement. En tant que média en ligne, Konbini est directement concerné par ce fléau qui touche parfois nos invité·e·s, nos journalistes et par extension nos community managers et sait le mal que le cyber-harcèlement peut faire aux individu·e·s qui le subissent, à leurs proches et à une société tout entière. Pour retrouver les engagements de Konbini contre le cyberharcèlement, c’est ici.

Marion Olité | Vous pouvez nous raconter la première fois que vous avez été cyber-harcelée ?

Alice Coffin | C’est une nouvelle aventure tous les jours, le cyber-harcèlement, donc j’ai perdu la notion de quand ça a commencé. Les premiers souvenirs que j’ai, c’est après des actions militantes où on s’attaquait à des franges de l’extrême droite. Un des souvenirs les plus violents, c’est après une action avec le collectif féministe La Barbe à une soirée organisée par Valeurs actuelles, à laquelle assistait déjà Éric Zemmour.

C’est intéressant, car ce cyber-harcèlement a été combiné avec une éviction très violente des activistes sur place. Comme un bras armé supplémentaire, s’en était suivie toute une vague de cyber-harcèlement, incitée par le compte Twitter de Valeurs actuelles. Le média ne pouvait pas ignorer que tout mensonge proféré à mon égard à ce moment-là entraînait une nouvelle vague de haine en ligne. À l’époque, je n’étais pas politique, mais militante féministe. Ça s’est grandement accru quand j’ai été élue et quand j’ai publié mon livre Le Génie lesbien [sorti le 30 septembre 2020 aux éditions Grasset, ndlr].

Avez-vous été surprise par la violence du cyber-harcèlement en politique ?

On m’avait avertie qu’il existait une violence en politique, mais pas précisément du cyber-harcèlement. Des hommes m’avaient mise en garde sans mentionner cela, car je pense que le cyber-harcèlement vise particulièrement les femmes politiques. Il n’a pas fallu quinze jours après mon élection, à l’été 2020, pour que je devienne la cible de vagues répétées de cyber-harcèlement.

Ça fait un an et demi que je suis élue, et c’est tous les jours, sans arrêt. Des dizaines de messages par heure. Ça s’est vraiment accru avec l’arrivée dans la campagne présidentielle d’Éric Zemmour. Ça se coordonne : ce sont des groupes très structurés, très organisés sur les réseaux sociaux. C’est intéressant d’analyser à quoi correspondent les différentes vagues de cyber-harcèlement.

Le collectif féministe La Barbe dénonce les lieux de pouvoir détenus par les hommes, où la parité est absente. (© Capture d’écran YouTube/L’Obs)

J’allais vous demander combien de fois vous avez subi du cyber-harcèlement, mais je ne sais pas si vous avez une réponse tellement c’est constant…

Il y a des déclencheurs, comme l’entrée en campagne présidentielle d’Éric Zemmour. Là, quand je me lève le matin, il y a déjà 600 mentions sur mon compte Twitter, et ce n’est pas des trucs pour me dire "Alice tu es super"… Ça a aussi lieu dans des moments d’opposition : un cyber-harcèlement n’est jamais délié du combat politique. Ça s’exprime par de la haine pure, des réflexions de cour de récré. En tant que politique, on vise mon corps, mon apparence physique. Je trouve des similitudes avec des commentaires extrêmement cruels de camarades, qui ne me visaient pas moi mais qui me rendaient malade quand j’étais enfant.

Pour celles qui sont concernées, ça va de leur couleur de peau à, pour moi, le fait que j’ai les cheveux courts, une certaine gestuelle et élocution. Ce que j’entends le plus sur Twitter, c’est "c’est un mec, c’est un mec, c’est un mec". Il y a une obsession, vraiment. Ce type de cyber-harcèlement vise avant tout les femmes, et les femmes publiques. C’est une façon d’affirmer qu’une femme n’a pas sa place dans l’espace public. C’est aussi d’y aller avec une part de méchanceté, parce que, bien sûr, à force, ça touche.

À chaque prise de position politique ou passage télé, la sanction est immédiate. On le sait et, évidemment, on se pose la question. Je connais beaucoup de camarades militantes ou de femmes politiques qui renoncent à la télévision pour cette raison. Elles savent qu’un passage télé sera immédiatement suivi de plusieurs jours de cyber-harcèlement intense. Ça passe par des techniques comme la déformation des propos ou le troncage de vidéos.

"Ça fait un an et demi que je suis élue, et c’est tous les jours, sans arrêt. Des dizaines de messages par heure"

Ça arrive dans un cadre de présence accrue des femmes en politique et ce n’est pas du tout anodin. L’insulte et la caricature extrêmement méchantes et déshumanisantes sont des procédés qui ont toujours existé en politique, dans les journaux, les nouvelles, les "feuilles de chou"… À l’époque, ça visait moins les femmes car il y en avait moins. Même au XIXe siècle, c’était une sorte de tradition, notamment dans les journaux d’extrême droite.

Désormais, on a cette combinaison de l’arrivée des femmes en politique, et puis le moyen, Twitter et les réseaux sociaux. Davantage de personnes s’expriment. Au Chili par exemple, des femmes sont arrivées dans l’Assemblée constituante. Le pays connaît en parallèle une flambée sans précédent de la violence numérique qui se déploie contre ces nouvelles politiques. On l’observe aussi en Finlande, où l’OTAN a commandé un rapport spécifique sur le degré de cyber-harcèlement dans le pays depuis qu’une femme a accédé au gouvernement en tant que Première ministre et que quatre autres occupent des postes importants. À cela, il faut ajouter une montée de l’extrême droite.

Vous dites que le cyber-harcèlement est utilisé comme une arme d’invisibilisation des femmes politiques, et qu’il est terriblement efficace.

Je pense que les motivations de mes cyber-harceleurs sont variées. Il y en a, c’est de la pure méchanceté, des trucs de cour d’école. "Je suis très méchant, et je vais dire à une fille qu’elle est très moche." Ils ne peuvent pas taper, mais c’est une manière d’essayer de blesser. Il y en a d’autres pour qui c’est très clairement un outil d’éviction des femmes du champ public.

On me dit souvent : "Du coup, pourquoi tu restes sur Twitter ?" Toutes proportions gardées, c’est un peu comme si on disait à une femme qui se plaint d’être harcelée à chaque fois qu’elle sort : "T’as qu’à rester chez toi !" Je réponds que c’est parce que Twitter, pour les journalistes et les politiques, c’est devenu un outil majeur de repérage et d’expressions publiques.

De nombreux politiques choisissent ce vecteur-là pour faire des annonces, publier des vidéos… C’est un média à part entière. Donc ça voudrait dire me priver d’un média. Ça revient à dire : "Je renonce à toute expression publique puisque chaque expression équivaut à un cyber-harcèlement." La conséquence assez directe, c’est effectivement de harceler au point de dégoûter les femmes de rester dans l’espace public.

C’est un outil extrêmement puissant, et puis c’est dur. C’est dur d’y résister. On sait ce qui nous attend, donc quand on n’a pas la force d’affronter tout ça, on ne le fait pas. Si c’est pour passer encore une semaine à écluser les insultes et les menaces, est-ce que ça en vaut la peine ? Ce sont évidemment des questions que d’autres personnes n’ont pas à se poser, notamment les hommes.

French journalist, feminist and LGBT activist and member of the Paris Council, Alice Coffin poses during a photo session in Paris on September 21, 2020. (© Joel Saget/AFP)

Vous subissez du sexisme et de la lesbophobie. L’invisibilisation des femmes lesbiennes est une discrimination bien connue. Dans ce cadre-là, le cyber-harcèlement est un peu l’arme parfaite, non ?

Oui, c’est lié au fait que je déclare sans problème que je suis lesbienne. Il y a une double charge dans la lesbophobie. Il y a évidemment du sexisme, mais aussi le fait d’être ramenée à une lesbophobie très ancestrale qui revient à dire : "T’es une lesbienne, t’es un mec." C’est vraiment "t’es pas une femme, t’es pas une femme, t’es pas une femme" répété ad nauseam. Ou des injonctions à "se faire baiser par la bonne personne". C’est une façon de réaffirmer un pouvoir du primat masculin.

Sur Twitter, il se trouve que les attaques en politique sont violentes. Je pense que mes collègues ne prennent pas la mesure de cela. Ce n’est pas pareil que la petite phrase dans un journal pour déconcerter l’adversaire. Là, il y a eu très concrètement des journalistes et des politiques qui ont contribué de manière massive à ce que je sois cyber-harcelée.

On essaie de travailler sur ce sujet-là en ce moment. Je peux prendre l’exemple d’un Raphaël Enthoven, mais ça pourrait être d’autres personnalités publiques. C’est un problème qu’il n’ait pas conscience de ça, ou qu’il en ait conscience et c’est encore pire. Je pense à sa façon d’agir avec Rokhaya Diallo. Il y a des journées où il fait un, deux, trois, quatre, cinq tweets à son sujet ! C’est de l’obsession et de l’acharnement.

J’ai aussi le droit de sa part à des choses injurieuses, des comparaisons animalières. Une femme noire, dans le cas de Rokhaya Diallo, une femme lesbienne, dans mon cas, sont des cibles sur Twitter. Si, au moins, les personnalités censées réfléchir à la chose publique avaient conscience que ce genre de tweets n’est pas anodin… Cela ne veut pas dire qu’on ne peut plus débattre. Juste, ça ne passe pas par une insulte et pas par un acharnement.

"Pour l’instant le cyber-harcèlement n’est pas complètement entré comme un fait d’actualité"

Ce n’est pas parce qu’on est sur Twitter qu’on est censées avoir des discussions non sollicitées. Quand on ne répond pas plusieurs fois ou qu’on exprime qu’on n’est pas intéressées par une discussion, on n’insiste pas, sinon ça s’appelle du harcèlement. C’est comme dans la rue. On dirait que ça n’existe pas, que le cyber-harcèlement n’est pas encore un sujet. Quand des agressions sont commises, on en parle.

Pour l’instant, le cyber-harcèlement n’est pas complètement entré comme un fait d’actualité. Je pense que c’est extrêmement important que ça le soit. Que les personnes qui le pratiquent soient estampillées comme telles, et ne soient pas reçues à bras ouverts sur les plateaux télé. Il faut le labelliser comme un phénomène d’agression, nocif pour la société, un procédé qui sert à silencier et à faire taire, notamment les femmes les plus engagées.

© Grasset

Est-ce que vous estimez que les médias sont complices du cyber-harcèlement que vous subissez ?

Certains médias tiennent un rôle majeur dans le cyber-harcèlement, et le font de manière très volontaire. Il y a le cas des médias d’extrême droite, mais il y a aussi des médias qui ne font pas assez attention à ce qu’ils racontent, qui transforment et déforment et qui y vont uniquement pour le buzz. Je pense à ce qui est arrivé à Caroline De Haas avec L’Obs. Un journaliste avait véhiculé la phrase "deux hommes sur trois sont des agresseurs". S’en étaient suivis des jours et des jours de cyber-harcèlement. Et ça, quelle responsabilité des journalistes !

Il n’y a plus d’excuses à ne pas être au courant, maintenant, que les féministes sont massivement cyber-harcelées, avec des conséquences graves sur leur santé mentale, sur leur possibilité d’expression publique. Si vous interviewez une femme engagée, issue des minorités, féministe, ça demande de prendre un minimum de précautions sur la façon dont on retranscrit ses propos. Je comprends le jeu de l’audience. J’ai été journaliste.

Maintenant, j’appelle. J’ai eu le cas récemment avec Libération, ils ont retiré leur tweet. Ils avaient contracté ou déformé mes propos en allant chercher une phrase, celle où je demandais à Yannick Jadot de céder sa place à Sandrine Rousseau aux élections. Ils savaient très bien ce qu’ils faisaient : l’article avait déjà été publié. Ils relancent là-dessus parce qu’ils savent que ça va faire de la mousse. Les attaques font partie de leur audience. On paie du prix de notre corps et du prix de notre santé psychique leur nombre de followers et de likes.

"On paie du prix de notre corps et du prix de notre santé psychique leur nombre de followers et de likes. […] On est de la chair à clics pour ces médias"

Le fait que les médias mainstream reprennent ce genre de "bad buzz" – je pense au cyber-harcèlement qui a suivi après la sortie de votre livre Le Génie lesbien par des gens qui n’ont pas lu le livre par exemple – pose aussi la question de la déontologie journalistique, non ? Seul Laurent Ruquier s’est excusé auprès de vous et a reconnu ne pas l’avoir lu, admettant que vos propos étaient bien plus nuancés remis dans leur contexte…

Absolument. Si on prend la sortie du Génie lesbien, on pourrait dire : "On a bien le droit de faire des critiques négatives ou tronquer des citations." C’est un procédé malhonnête, mais ce n’est pas nouveau. Quel lien avec le cyber-harcèlement ? Dans mon cas, il y a eu un article dans Paris Match, très malhonnête, qui a tronqué des passages de mon livre, laissant croire que je voulais "supprimer les hommes", sans mentionner qu’il s’agissait de toute autre chose – d’une élimination psychique et des œuvres artistiques, entre autres.

Je pense que les journalistes ayant écrit cet article savent ce qu’ils font. Paris Match l’a repris sur Twitter. Il y a une accumulation ensuite quand ils voient que ça fonctionne : ça a été repris par David Abiker sur Radio Classique, qui sait aussi très bien ce qu’il fait, et ça relance le cyber-harcèlement. On est de la chair à clics pour ces médias. C’est urgent que des mises au point très fortes aient lieu sur ces sujets-là. Je ne peux pas toujours le faire, mais ça sert d’appeler et d’avoir des discussions, de leur expliquer les conséquences que ça a, que je n’ai pas envie d’aller au commissariat une énième fois. Mais ça prend du temps.

Est-ce qu’on peut être une féministe militante et ne pas subir de cyber-harcèlement ?

Je n’en connais pas en tout cas. C’est assez automatique. Après, il y a des facteurs aggravants : les passages télé, le fait de s’en prendre assez directement à certains pouvoirs, pas seulement l’extrême droite. Si vous vous en prenez directement au pouvoir masculin, c’est là que j’ai vu les forces du cyber-harcèlement les plus fortes.

Quelles sont les solutions possibles quand on fait face à du cyber-harcèlement ?

Je pense qu’il y a beaucoup de choses à faire, mais ça prend du temps de trouver des ripostes aux phénomènes d’attaque, de s’organiser. La voie judiciaire, je l’ai expérimentée. En tant qu’élue, j’ai le droit à la protection fonctionnelle. Mes frais d’avocat·e·s sont pris en charge. Je me suis dit que j’avais presque un devoir de le faire. Mais si les frais sont pris en charge, c’est extrêmement chronophage de déposer une plainte. Ça demande beaucoup d’énergie.

Lors de mon premier cyber-harcèlement en tant que femme politique, à l’été 2020, je l’ai fait. On a fait un travail très conséquent avec mon avocate, de recensement, avec des milliers de tweets, puis de resserrement. On a fini avec une plainte étayée, d’une trentaine de tweets contenant des attaques, des menaces et des insultes. Il a fallu attendre de longs mois pour qu’une seule personne se retrouve poursuivie. C’était un monsieur qui habitait dans le Jura ; il a été condamné à me verser 300 euros. Mais je note aussi quelque chose sur la procédure judiciaire : son tweet, qui était lesbophobe, est toujours là. La justice n’a pas compris que Twitter est spécifique.

Si vous condamnez un journal pour diffamation, il va devoir l’afficher. Je ne comprends pas qu’une personne coupable d’insulte lesbophobe n’a pas l’obligation d’une part de retirer son tweet, et d’autre part ne doive pas afficher sur son compte Twitter "ce compte a été condamné pour insulte lesbophobe". Un affichage public des condamnations me paraît quelque chose d’important.

La deuxième chose, c’est aussi que, très vite, l’enquête s’est arrêtée. Même moi, dans ma position, où j’ai une certaine notoriété, je suis élue, la plainte était blindée… Je suis allée plein de fois au commissariat, ça prend énormément de temps, entre les courriers et les échanges avec l’avocat·e… Ce qui fait que là, j’ai un peu lâché. Je pourrais porter plainte toutes les heures pour ce que je reçois. Donc, je fais quoi ? Je passe ma vie au commissariat ?

© Alice Coffin/Twitter

Je trouve que ce n’est pas normal qu’il n’y ait pas d’autres personnes qui s’en chargent. Il y a des gens dans les rues qui sont pris en flagrant délit. Là, c’est tout aussi simple : il suffit d’aller sur Twitter pour ramasser des preuves. Je sais bien qu’on est dans une problématique de manque de moyens des services publics en général, et de la justice en particulier. Mais le souci que j’ai là, c’est que c’est une entrave à la démocratie.

Soit on se donne les moyens de continuer à vivre en démocratie, où le fait d’être femme et féministe vous autorise autant que les autres à vous exprimer publiquement. Soit on admet qu’en fait, et c’est évidemment le cas, les dés sont complètement pipés. Que c’est dix mille fois plus compliqué pour les femmes, et pour certaines d’entre elles encore plus, de participer à la vie démocratique.

On fait tout pour les faire taire, et elles ne peuvent participer à cette vie démocratique qu’avec la peur au ventre et la tristesse dans les yeux tellement c’est dur et tellement c’est violent. Si on admet ça, dans ce cas-là, que ce soit au moins compensé par des hommes politiques qui s’effacent derrière. Mais mes collègues politiques ne mesurent même pas ça. Ça ne leur arrive pas, ils ne le voient pas.

Quand vous êtes une personnalité ou un compte officiel et que vous proférez une insulte ou une vanne contre une femme politique, vous la mettez en danger. Vous pouvez dire "on ne peut plus rien dire", vous pouvez aussi prendre la mesure de ce que ça provoque, pas seulement d’un point de vue personnel, mais sur le bon fonctionnement de la démocratie.

"Je pense que c’est essentiel que le cyber-harcèlement soit intégré dans les règlements des assemblées politiques"

En termes de solutions un peu concrètes, on essaie de mener un travail au groupe écologiste du Conseil de Paris. On a beaucoup de femmes élues, des femmes noires, lesbiennes et écologistes, autant de facteurs qui font de vous la cible de cyber-harcèlement. On y réfléchit beaucoup depuis un an et demi car on est nombreuses à avoir été cyber-harcelées.

On va demander une modification du règlement intérieur du Conseil de Paris, pour que les notions de cyber-harcèlement y soient intégrées pleinement et reconnues comme une pratique à proscrire entre collègues. On n’est pas les seules concernées : Anne Hidalgo, qui préside au Conseil de Paris, est très largement cyber-harcelée, notamment par des hommes politiques et des gens qui siègent au conseil de Paris. Ça peut être valable pour d’autres, comme Rachida Dati.

© Capture d’écran du Conseil de Paris, le vendredi 24 juillet 2020.

Il faut bien comprendre qu’un tweet d’un autre politique, ça a énormément d’écho, car ils sont reconnus comme des comptes certifiés. On se dit "si lui, il a dit ça, c’est open bar, on peut y aller". Quand, en plein Conseil de Paris, certains invectivent ou insultent et sortent du rang de ce qui est admis, il y a des conséquences. Là, ça doit être pareil.

Quand on débat d’un sujet dans une assemblée politique, il y a une extension de ce débat qui se crée sur les réseaux sociaux. Les élus tweetent pendant la séance. Il n’y a donc pas de raison que cela échappe à un règlement. Ça devient politique aussi. On veut échanger là-dessus, de manière un peu pionnière. C’est valable pour toute assemblée politique. Je pense que c’est essentiel que le cyber-harcèlement soit intégré dans les règlements des assemblées politiques.

Quid du rôle des plateformes ? Elles ont aussi un rôle à jouer dans une meilleure prise en charge du cyber-harcèlement.

Oui, je pense que les plateformes devraient faire un recensement. C’est à elles de faire le boulot. Elles ont les moyens, et elles ont les ressources, malheureusement souvent plus que les États. Il faut qu’elles prennent leurs responsabilités. Procéder à ces recensements au moment des plaintes, ça prend énormément de temps. Quand vous déposez une plainte, il faut aller chercher le tweet, le lien, en faire la capture d’écran.

Sur certains profils identifiés, comme ceux des femmes politiques, je pense qu’on devrait avoir le droit à un traitement un peu spécifique parce qu’il y a une vigilance particulière à avoir. On peut passer son temps à faire supprimer des comptes, à signaler, mais au final, il faut une forme de condamnation de la société. Les comptes renaissent sous une autre forme. C’est vraiment une hydre à mille têtes, le cyber-harcèlement. Je pense que taper au portefeuille et rendre public sont les deux choses les plus dissuasives.

© fedrelena/Getty Images

Vous avez fait la démarche, pour le livre collectif Sororité, de solliciter une discussion avec certaines de vos détractrices, notamment Marlène Schiappa et Anne Hidalgo. Si vous étiez face à un cyber-harceleur, vous lui diriez quoi ?

J’essaierais de comprendre. Ce sont des trucs très basiques d’humanité mais je demanderais : "Ça vient d’où, pourquoi cet acharnement ? Pourquoi cette méchanceté absolue ? Pourquoi chercher à faire mal à tout prix ?" Je pense que dans des cas plus élaborés de cyber-harcèlement, j’essaierais d’aller dans l’alerte et la vigilance. Prenez conscience de la conséquence de vos actes.

Là encore, je pense que les médias ont un rôle à jouer. On a besoin d’enquêtes journalistiques sur le sujet. Ça manque cruellement. On a besoin aussi de datajournalisme sur le cyber-harcèlement. J’ai besoin de tableaux concrets de données, qui recensent par exemple les agissements de telle personne avec tel compte public, qui a fait des centaines de tweets, entre telle date et telle date, sur telle femme politique. On pourrait en avoir plein, mais ça demande de vraies enquêtes. Il y a des outils élaborés d’analyse sur Twitter pour repérer les bandes de personnalités qui se livrent à du cyber-harcèlement.

"Si on n’arrive pas à chiffrer, à authentifier le cyber-harcèlement, ça nous enlève un outil de combat. C’est extrêmement important d’avoir des enquêtes massives sur le cyber-harcèlement"

Avec le collectif La Barbe, notre fondement était de compter, sinon on ne nous croit pas. On comptait les hommes qui étaient dans les cercles de pouvoir. On dit toujours qu’on exagère, mais avec les chiffres, c’est limpide, ça fonctionne. Là, c’est pareil. Si on n’arrive pas à chiffrer, à authentifier le cyber-harcèlement, ça nous enlève un outil de combat. C’est extrêmement important d’avoir des enquêtes massives sur le cyber-harcèlement, et pas des choses généralisantes.

Comme pour #MeToo, les femmes ont le courage de parler. Elles s’exposent. Ce n’est pas facile de se présenter ainsi : "Bonjour, je suis cyber-harcelée." Ce sont encore les femmes qui font le boulot alors qu’elles sont elles-mêmes la cible ! Maintenant que les femmes ont parlé, est-ce qu’on ne va pas demander des comptes aux hommes coupables de cyber-harcèlement ? Ça, c’est le boulot des journalistes et de la justice.

Quelles sont les conséquences pour vous, d’un point de vue professionnel et personnel ?

J’ai changé mes modes d’expression publique, notamment sur Twitter, à cause de tout ça. C’est compliqué pour l’entourage. La famille, les ami·e·s s’inquiètent. J’ai une amie qui me disait récemment : "Ohlala, quand je vois le nom Alice Coffin en TT, je dois me souvenir que c’est parce que tu viens de passer sur BFM TV, mais j’ai toujours peur qu’il y ait eu un truc…" Parce que c’est automatique, quoique vous disiez, juste parce que vous êtes passée à la télévision. Les personnes s’inquiètent. Ma mère s’est transformée en petit détective. Elle traque tout ça, elle signale beaucoup. C’est très dur pour les parents, les ami·e·s, pour mon amoureuse aussi. Ça ne devrait pas coûter aussi cher, mais à la rigueur, moi je l’ai choisi.

Ça doit être dur pour vous aussi.

Oui, c’est sûr. Moi, j’ai plutôt tendance à analyser. Les techniques divergent. Comme j’ai un fondement de journaliste, ça m’informe sur l’état du débat public. En particulier en ces temps de campagne présidentielle.

© Konbini

C’est une façon de prendre du recul. Vous mettez vos lunettes de journaliste…

Oui, je l’analyse, j’essaie de le distancier, d’y voir des phénomènes. De voir comment on est toujours ramenés à la norme du corps. Comment ça se fait que deux tweets sur trois concernent l’apparence physique ? C’est une manière de rappeler quels corps ont le droit de citer dans un espace public et quels corps n’ont pas le droit de citer, selon qu’ils sont jugés difformes par rapport aux standards généraux. On me dit beaucoup que je sous-estime les effets psychiques, que je ne devrais pas regarder. C’est sans doute vrai.

"Ce n’est pas seulement aux victimes de cyber-harcèlement d’agir et de se protéger. On a un devoir collectif de protection"

Ça suscite une espèce de crainte permanente, une certaine dévalorisation. À force d’en prendre tous les jours dans la tronche, on finit par se convaincre. Des gens qui vous décortiquent le nez, la bouche, les dents, les seins, qui font de vous de la chair à tweets. J’aimerais bien que ça n’ait pas d’effet. Souvent, je me dis ça n’a pas d’effet, mais sans doute que, de manière plus souterraine, ça en a. C’est d’autant plus important d’avoir un entourage solide et aimant. Ce n’est pas toujours le cas, moi j’ai cette chance-là. C’est extrêmement dur de tenir. Il y a des militantes qui se retrouvent en hôpital à cause de ça.

Vous avez un conseil de selfcare quand ça vous arrive ?

C’est toujours salutaire de prendre de la distance, mais on réagit tous et toutes différemment à des agressions. J’ai plutôt un conseil pour les autres : ce n’est pas seulement aux victimes de cyber-harcèlement d’agir et de se protéger. On a un devoir collectif de protection. Ce qui aide le plus, c’est quand on voit que d’autres personnes s’en saisissent, vont éventuellement répondre.

C’est important de voir que votre cas n’est jamais individualisé, même si vous avez du soutien, mais que ça appartient à un phénomène collectif bien plus large, structurel, et qu’il y a des gens pour s’en occuper. Il y a des cyber-militantes, il y a de la cyber-sororité, les femmes font front, d’autres personnes répondent, et parfois avec beaucoup d’humour. Et ça fait toujours du bien.

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