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Témoignages sur la coke : "17 ans et déjà le bordel dans ma tête"

Publié le

par Génération Berlin

Le 17 février dernier, nous avons publié sur Konbini une tribune intitulée "Lettre ouverte d’une fêtarde berlinoise à ses amis cocaïnomanes". En moins de deux semaines, l'article a été lu par près de 400 000 personnes, a été partagé plus de 50 000 fois sur les réseaux sociaux et a entraîné un flot inattendu de réactions.

En accord avec Manon Heugel, blogueuse derrière Generation Berlin, nous avons décidé de rassembler une dizaine de témoignages forts reçus après la publication de l'article. Histoire de montrer quel peut être le visage de la cocaïne et pas seulement à Berlin.

Car la localisation importe peu : on est autant à Montreal qu'à Paris ou bien Hambourg. Finalement le problème n'est plus lié à une localisation particulière mais à un phénomène qui dépasse les frontières depuis des années.

Uma Thurman dans Pulp Fiction (Crédit Image : Jersey Films, Miramax Films)

Mon dernier article, une lettre ouverte à mes amis cocaïnomanes à Berlin, a connu un succès phénoménal grâce au magazine Konbini - ce qui prouve bien qu’il est temps de parler de ce problème majeur. La coke, la prétendue "drogue de la fête", cette poudre qui s’est presque autant banalisée que la marijuana, s’est infiltrée dans les vies de toute une jeunesse européenne.

Elle pourrit nos amours, nos amitiés, nos passions, notre travail. Cet article regroupe les témoignages bouleversants et révoltés des lecteurs qui ont eu le courage de me raconter leur expérience avec cette drogue. Tous les noms ont été modifiés pour préserver leur anonymat.

Julien : "Il n’y a rien de pire que l’ignorance de soi"

Je suis un consommateur régulier le week-end, et il m’arrive de m’en vouloir énormément après avoir passé une soirée entière à me poudrer le nez. Solitude, petit boost sans conséquences, habitude de sniffer, plaisir de la ligne... les raisons qui me poussent à re-consommer sont multiples. Avant-hier soir, j’avais évité ça pendant deux semaines, j’ai honte d’être fier de moi d’une durée d’abstinence si ridiculement courte. J’ai lu le blog de Juliette, plutôt édifiants ces récits.

Je dois avouer que de vous lire ça m’a complètement déprimé au début, car ce n'est jamais drôle de faire face à ses propres faiblesses. Mais je pense que cela ne peut que faire du bien sur le long terme, et qu’il n’y a rien de pire que l’ignorance de soi.

Leïla : "Je retrouve ma fraîcheur d’antan"

Il y a deux-trois ans, j’ai totalement arrêté de prendre des drogues, car je sentais que je commençais à perdre pied. Dernièrement j’ai ressenti une amélioration, je retrouve ma fraîcheur d’antan, celle de quand j’étais vraiment impatiente d’aller voir jouer un artiste en club avec quelques verres dans le nez et des potes de bonne humeur.

Marre des yeux vitreux, des bégaiements des gens qui ont perdu des bouts de cerveau à force d’afters forcenés et de l’abrutissement général de personnes qui refusent de se confronter à leur affect. Oui, la vie c’est dur. Mais n’oublions pas que nous sommes des privilégiés en Europe et que nous avons de la chance de vivre dans des villes comme Paris ou Berlin où la vie culturelle est intense et ne nécessite pas que l’on se défonce en permanence.

Aurélie : "Je me suis retrouvée proche de l'overdose"

Moi qui, un soir de tourmente, et pour faire comme tous ces autres qui me rendaient folle, pris une dose trop forte à un inconnu dans les toilettes d’un bar de Hambourg, à l’insu de mes amis.

Je me retrouvais proche de l’overdose, accrochée à une rambarde du port, les yeux fermés pour ne plus voir les grues du port se démultiplier, surgir devant moi comme des créatures immenses et malfaisantes, à un rythme vertigineux qui les faisait se décupler et toujours grandir, tandis que le sol sous mes pieds se dérobait, que les sons devenaient métal, explosion, hurlements aigus, cris à la mort, la mâchoire si serrée qu’il fut impossible à mes amis paniqués de me faire vomir, malgré mes supplications susurrées à toute vitesse, presque incompréhensibles tant ma mâchoire grinçait, tant je ne pouvais la relâcher pour articuler, malgré ces mots déformés qui me parvenaient, de très près de très loin de très près, d’où enfin ?

Tour à tour inaudibles puis hurlés à mon oreille, mes propres mots en vérité : "C’est beaucoup trop fort… Beaucoup trop fort… ".

- Aurélie tu as pris quoi ?

- Je sais pas…"

Rien de grave, donc. The occasional goodie. On gère.

Justine : "Je suis cette fille promue à un avenir brillant"

Je suis cette fille promue à un avenir brillant, entourée, socialement "in". Mais je suis aussi cette étudiante, qui couve au fond de son lit sa redescente… Je suis celle qui, complètement défoncée, a couché avec n’importe qui, n’importe où et n’importe comment. Je suis devenue le portrait-type de ces gens qui se croient "in" car "la coke, c’est cool" !

Je suis désormais celle qui a honte quand en soirée on lui balance "elle est où la reine des soirées qu’on a connue ?". Qui lâchait 500 balles en boîte, "allez sinon t’as pas un trait ?". Samedi soir, une amie : "On t’aime, on veut redécouvrir celle que tu as toujours été. Et non cette conne arrogante que tu deviens après 4 verres et 1 g".

Valentin : "Dès l’instant où elle a tapé, je ne l’ai plus reconnue"

Coup de foudre. On a commencé à sortir ensemble. Tout se passait bien. On est allé à un festival tous les deux. Ça faisait un mois qu’on était en couple. Et là, pour "tenir" tout la nuit, elle a pris de la coke. Le premier soir, puis le second. Pour ma part, je n’avais besoin ni d’alcool ni de drogue, mais autour de moi, pour tout le monde, ça semblait presque fondamental.

Ça ne faisait pas longtemps qu’on était ensemble, alors pourquoi allais-je la réprimander, jouer le moralisateur ? Je l’ai laissée faire. Mais dès l’instant où elle a tapé, je ne l’ai plus reconnue. Son regard était froid. Elle était distante. J’ai décidé, le second soir, de rentrer me coucher.

Le lendemain matin, on s’est retrouvé, je venais de me réveiller quand elle rentrait de la fête, en descente. Evidemment, ça s’est mal passé, parce que j’étais pas bien, je le vivais mal. Et je lui ai dit pourquoi. Et je suis passé pour le rabat-joie, celui qui "gâche tout". On n’en a pas reparlé.

Mais je savais que lors de ses soirées, avec ses copines, elle remettait ça, "pour tenir", toujours. C’était, selon elle, une consommation récréative, festive, rien de grave. Je n’étais pas là pour les fêtes. En revanche, il fallait que je sois là pour l’aider dans sa descente. J’étais profondément amoureux, donc je tolérais.

Audrey : "Les gens en font beaucoup trop"

Je voulais te dire que la coke fait un ravage autour de moi aussi… Au Québec (à Montréal plus précisément), les gens en prennent beaucoup trop et souvent c’est simplement pour être "trop top" et respecté…

Pourtant, c’est tellement chiant quelqu’un sur la coke, ça se croit le meilleur et ça s’écoute parler. Je ne dis pas qu’il ne faut jamais essayer la drogue, il faut faire ses propres expériences quand même, mais la cocaïne n’en vaut pas la peine d’après moi…

Emilie : "J’en ai rien à foutre de passer pour la catho"

Je suis une "fille de la nuit" comme tu dis, attirée par les grandes villes de la fête (j’ai vécu à Montréal, Amsterdam et aujourd’hui à Berlin). Je suis rentrée dans ce cercle vicieux, jusqu’au point d’héberger mon dealer de coke plusieurs semaines, de vendre mes appareils photo, ce qui était pourtant ma passion (…) J’ai fait des choses totalement à l’opposé de mes valeurs, à ce en quoi je crois.

La drogue à Berlin, c’est clairement la pire qualité que j’ai pu tester. C’est la pire merde du monde, des lendemains à grelotter et à saigner des dents, des maux de têtes qui durent deux jours, et toutes les doses coupées à moitié au speed, donc pas du tout high, mais carrément stressé et paranoïaque pendant la montée.

Mais ce qu’il y a de pas plus mal là-dedans, c’est que ça m’a carrément dégoûtée de la drogue, et aujourd’hui je ne prends plus rien. J’en ai rien à foutre de passer pour la catho, d’être coincée ou de manquer des afters, j’ai raté trop de belles aprèms ensoleillées au Mauerpark ou à Tempelhof enfermée seule dans ma chambre. Ça ne vaut pas le coup, la vie est trop belle pour ça.

Je soulève maintenant une autre question : pourquoi ? Pourquoi les jeunes se défoncent tant ? Moi je pense que la jeunesse européenne aujourd’hui est malheureuse. L’Europe est malheureuse. La drogue, les suicides, les anti-dépresseurs... on est les meilleurs sur la planète dans le genre. En se droguant, les jeunes cherchent à s’enfuir, à oublier une réalité qui leur fait clairement peur. La santé psychique de l’Europe est, selon moi, mal en point. Si on ne nous donne pas plus d’espoir en l’avenir, c’est encore bien plus bas qu’on pourra tomber.

Réalise tes rêves, va prendre le soleil, voyage, mais oublie tout ce qui t’a amené à te retrouver devant cette poudre, qui au lieu d’être blanche, devrait être noire.

Thomas : "Dix-sept ans, déjà le bordel dans ma tête"

Dix-sept ans, déjà le bordel dans ma tête, et ce n’est que le début de cette génération de drogués. Tu verras dans dix ans des gamins de onze ans taper des rails. J’espère que cette génération déglinguée de plus en plus jeune compte se réveiller, mais pour ma part, il est impossible de donner une leçon.

Caroline : "La cocaïne, la MD (...) c'est un cache-misère"

Berlin est devenue lentement, mais sûrement pour moi la capitale de la fuite, le QG des esprits parfois perdus et qui cherchent dans la fête et la consommation excessive de drogue une réponse à un vide existentiel. Ce qui est décourageant, c ‘est de constater que l’effet de masse entretient la bonne conscience collective : "Nous faisons, donc nous sommes", pourrait-on dire.

La cocaïne, la MD et le reste font ressurgir chez nous les plus sombres aspects de la personnalité. C’est un cache-misère. J’ai appris à détester cette poudre. C’est une rivale insidieuse. Alors voilà, en ce lundi matin, merci beaucoup car au milieu des nuits berlinoises, je me sens désormais moins seule.

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