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Elle raconte son avortement en 26 posts sur Instagram

Publié le

par Jehanne Bergé

Clara Lalix, 27 ans, a décidé de raconter l’histoire de son avortement en 26 posts Instagram, sans anonymat et sans tabou. Son récit est beau, utile et libérateur. Rencontre.

7. Jeudi 26 mai Il y a peu j’ai repris contact avec une de mes meilleures amies d’adolescence. Elle est médecin et elle est même à deux pas du boulot. Marion est rassurante et comparée au jour où elle a demandé à ma mère qui sortait tout juste de la clinique d’y amener la sienne, rien de ce qui arrivera aujourd’hui ne sera vraiment dramatique. J’essaie de l’appeler. Messages : - Je ne peux pas répondre, qu’est-ce qu’il y a ? - Le test est positif. - Merde. - Le test peut se tromper ? - Non. Elle me donne rendez-vous à 13h. Lorsqu’elle arrive, je lui prends sa main et la pose sur mon ventre. - Touche, on le sent déjà. - Tu vas le garder ? - Mais enfin Marion, c’est une blague ? - Est-ce que tu veux le garder ? - T’es sérieuse ? - Si c’est moi qui m’occupe de ton IVG, je suis obligée de te demander ça. - Non, je ne peux pas. J’ai 26 ans, je suis en stage. Je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie. Marion, je ne sais même pas de qui il est. - Est-ce que tu as envie de le garder ? - Non. Sur le moment, j’ai pensé que c’était une manie de médecin, une clause dans le serment d’Hippocrate : répéter chaque question trois fois. Depuis j’ai réalisé que je n’avais pas compris la question. Est-ce qu’on veut le garder ? #meilleureamie #amie #medecin #docteur #26ans #manie #question #comprendre #jeudi #Paris11 #enceinte #printemps #avortement #choix #histoire #droits #temoignage #recit #vie #ecrire #mots #textes #touteunehistoire #instalivre #lire #raconter

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Clara Lalix est une jeune Française. Comme beaucoup d’autres, elle partage son existence entre les fêtes, le boulot, les voyages, les amours et les potes. Un matin de 2016, elle s’est réveillée avec une envie de pizza, quelques jours plus tard elle se faisait avorter.

1. Mardi 24 mai Je me réveille à 5h du matin et j’ai instantanément envie d’une pizza. Je passe les heures qui me séparent de l’ouverture des magasins à affiner mon choix. Ce sera une Regina. Classique : jambon, champignons. Indémodable. En arrivant à 9h à l’espace de co-working où je travaille, je la mets directement dans le four. L’endroit est calme, seulement Greg et Goffer sont déjà là. Je leur en coupe à chacun une petite part qu’ils mangent en ironisant sur cette envie matinale : « T’es enceinte ? ». Je rigole avec eux : me lever avec une envie de pizza n’est qu’un lieu commun de ma vie de teufeuse. Ce n’est que bien après, lorsque je déciderai de donner à cette pizza le poids de l’élément modificateur cliché, que cette banale Regina deviendra le début de l’histoire de mon avortement. #pizza #enviedefraise #enceinte #début #matin #envie #reveil #réalisation #prisedeconscience #collègues #Paris18 #Paris11 #taff #France #printemps #avortement #choix #histoire #droits #temoignage #recit #vie #ecrire #mots #textes #touteunehistoire #instalivre #lire #raconter

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"Je pense que le choix d’avorter n’est pas encore du tout normalisé. Les gens se sentent vite mal à l’aise quand on veut raconter un avortement", nous confie-t-elle. À défaut de pouvoir en parler librement, la jeune femme s’est mise à écrire. En 26 posts, Clara raconte son vécu, sa vérité sans fard et sans filtre. Ce "mini-livre" Instagram, intitulé "Jeboisdescafesjemefaisavorte", est simple et sobre, à l’image de son écriture.

"J’aimais l’idée de détourner le fonctionnement premier d’Instagram, en proposant en une fois un produit fini. Aussi, avec les hashtags, j’espère toucher un public plus large", nous explique l'auteure qui articule son récit entre le texte apparaissant sur chaque image et celui dans les commentaires juste en dessous.

14. Lundi 30 mai Dans sept jours, je pars à Londres un mois pour le travail. Je dois quitter la chambre que je sous-loue à Paris depuis 4 mois. L’ordre du jour : déménagement le matin, avortement l’après-midi. Marion me reçoit dans son cabinet. Nous parlons de la fête à laquelle nous avons été le vendredi, du reste de son week-end. Puis, nous rentrons dans le vif du sujet. - La première pilule que tu vas prendre aujourd’hui, c’est elle qui va tuer le bébé. Je me mets à rire. - Mais enfin Marion, ‘tuer le bébé’… Tu ne dis pas ça à tes patientes quand même ? Elle rougit. Non, bien sûr, c’est parce que c’est moi, elle ne fait pas attention à ce qu’elle dit. À la pharmacie, ils me donnent le misoprostol au lieu de la mifépristone, le deuxième médicament au lieu du premier. Sur la route du retour, Marion m’appelle pour me prévenir : il faut que je retourne au cabinet. Le soir, je vais chez ma sœur. Je veux lui montrer l’échographie mais elle refuse. J’avale le comprimé. On regarde Gilmore Girls en mangeant chinois. Ma sœur est une éponge. Et une éponge qui m’aime. Ce qui m’arrive l’affecte. On n’en parle pas beaucoup. #Printemps #Londres #Paris11 #Paris18 #pilule #rougir #pharmacie #médicaments #contractions #parler #RU486 #gêne #soeur #amie #échographie #avortement #choix #histoire #droits #temoignage #recit #vie #ecrire #mots #textes #touteunehistoire #instalivre #lire #raconter

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Outre le fait que sa plume soit agréable à lire, son récit est une nécessité. Ces derniers temps, le droit à l’avortement est perpétuellement remis en cause. Le mot "IVG" fait (très) régulièrement la une des médias. Il y a ceux qui sont "pour" et ceux qui sont "contre", c’est devenu un sujet de société dont on discute au café.

On en oublierait presque que derrière l’acronyme, il y a des histoires, des réalités et des vies. "On peut en débattre autour d’une bière, mais si une personne raconte son avortement accoudée au bar, je pense que les gens ne l’accepteraient pas de la même manière. Il y a un paradoxe entre la facilité de donner son avis et la difficulté d’écouter les témoignages", analyse Clara Lalix.

Alors que certains interviennent en prenant position au nom de je-ne-sais-quoi, la jeune auteure a décidé de prendre la parole. Et cette parole mérite d’être entendue, diffusée et partagée. En France, une femme sur trois a recours à l’IVG dans sa vie. Clara explique avoir eu l’impression "de rentrer dans une société secrète et muette" après s’être confiée. Un monde où l’on annonce tout bas : "Oui, moi aussi, ça m’est arrivé."

La jeune femme brise les tabous et parle de tout : de ses recherches anxiogènes sur Doctissimo, de la réaction de ses proches, de ses peurs, de son déni, du processus médical, de ses nausées et de la petite boule de sang qu’elle a découvert au fond de la cuvette.

Pendant que des anti-IVG défilent à Paris et que Trump décide d’interdire le financement d’ONG internationales qui soutiennent le droit à l’avortement, des jeunes femmes (et des moins jeunes) prennent tous les jours leur courage à deux mains en poussant la porte d’un cabinet médical.

Enfin, il est bon de rappeler que ce n’est pas parce qu’on choisit d’avorter que l’expérience est pour autant facile à digérer. Néanmoins, malgré toutes les souffrances, rien, absolument rien, ne justifie que certains remettent ce droit en question. L'auteure conclut en souriant : "Est-ce que parce que des grossesses se passent mal on interdit aux femmes d’avoir des enfants ? Non. Eh bien c’est la même chose avec l’avortement."

Un projet à partager sans modération.

12. Vendredi 27 mai J’explique à Maxim qu’on ne peut pas garder ce bébé ensemble, qu’il a un père, même si je ne sais pas qui c’est. Je lui dis que j’ai choisi de n’en parler à aucun des deux pères potentiels. « Tu as raison, ça ne sert à rien de traumatiser une autre personne ». Il est parfois maladroit, mais il est là. L’avortement est prévu le lundi et jusque là, on fait la chose qu’on fait le mieux dans ces cas là : des blagues. « Tu peux demander de t’asseoir dans le bus et passer devant tout le monde à la caisse. » « Je suis à l’apéro, je picole trop, je pose un congé mat’ demain. » « Tu crois que je me fais faire un t-shirt « I just had an abortion » ? » « J’ai du payer l’échographie 119 euros mais je vais être remboursée de 76 euros, ça nous laisse un peu de sous pour payer ses études plus tard. » Je reçois l’édition de Ouest-France dans ma boîte mail. Sujet du jour : « Faut-il laisser les bébés pleurer ? ». Je transfère à Maxim. Réponse : « Toi au moins, tu ne le laisseras pas pleurer ». Je veux qu’on en parle beaucoup et je veux qu’on en rigole. J’ai peur de ne pas réaliser. #parler #maladroit #blagues #apéro #apero #echographie #OuestFrance #pleurer #réaliser #Printemps #Paris11 #Paris18 #ami #coloc #avortement #choix #histoire #droits #temoignage #recit #vie #ecrire #mots #textes #touteunehistoire #instalivre #lire #raconter

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