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Cannabis, dealers et poussettes : le dilemme du Görli Park à Berlin

Publié le

par Vincent Glad

Un parc de Berlin concentre jusqu'à 200 dealers sur une étroite bande de terre. La ville hésite entre l'ouverture d'un coffee-shop et la tolérance-zéro pour régler le problème.

Cannabis, dealers et poussettes : l’enfer de Görlitzer Park. En dix minutes de marche dans ce parc situé en plein coeur de Kreuzberg, épicentre du cool berlinois, le promeneur en verra autant qu’en un épisode d’Enquête Exclusive.

Traverser l’allée centrale du parc revient à expérimenter une forme de harcèlement de rue toute berlinoise : "Rauchen ? Rauchen ?" (fumer), répètent les dizaines de dealers postés au bord du chemin, qui accostent le moindre passant âgé de moins de 60 ans. D’énormes pochons d’herbe s’échangent au milieu des touristes et des familles.

À quelques mètres de là, des enfants jouent tranquillement dans l’herbe, mieux briefés que personne par la célèbre formule "N’accepte jamais le bonbon d’un inconnu". Quatre doses de cocaïne avaient été trouvées sur un des terrains de jeux pour enfants.

 1 500 dealers au kilomètre carré

Même à Berlin, où la drogue fait partie de la culture locale au même titre que la curry wurst, le Görlitzer Park a fini par faire désordre. Tant que la drogue s’échange à l’abri derrière les lourdes portes des clubs où de manière discrète comme dans le parc Hasenheide, personne ne s’en plaint. Il y a toutefois des limites à ne pas dépasser. Comme celle de la densité de revendeurs qui a atteint les 1 500 dealers au kilomètre carré à "Görli" l’été dernier : jusqu’à 200 dealers sur les 14 hectares du parc. Ça reste inférieur à la densité dans les toilettes du Berghain, mais tout de même.

Le nombre de dealers est monté en flèche, alors que Berlin a accueilli 9 000 demandeurs d’asile en 2014, un chiffre qui a triplé en deux ans. La plupart des revendeurs sont des réfugiés venus de l’Afrique de l’Ouest, estime Die Welt. Ils sont quelque peu insistants, mais rarement agressifs. Le Front National se délecterait d’une telle situation. Mais on est à Berlin. Et surtout à Kreuzberg, quartier historiquement rouge-vert, où de nombreuses boutiques affichent un sticker "Refugees welcome"”sur leur devanture. Le sauvage Görlitzer Park est posé au milieu d’un îlot de tranquillité "bobo", comme on dirait en France.

Les modestes demandes des riverains

Des habitants du quartier ont lancé une initiative pour dénoncer la situation, mais le ton reste très modéré. Attentifs à la situation humanitaire délicate des réfugiés qui "travaillent" à Görli, ils ne demandent pas l’arrêt du trafic, mais un trafic disons éthique : pas de haie d'honneur de dealers aux entrées, pas de harcèlement des passants, en particulier les enfants et les jeunes, pas de comportement sexiste et pas d’extension du trafic aux rues adjacentes.

Des voeux pieux. En novembre dernier, la situation a failli totalement dégénérer alors que l’augmentation du nombre de dealers a étendu le trafic aux abords du parc, jusqu’à la station de métro Görlitzer Bahnhof. Le tenancier excédé d’un bar riverain s’est fait justice lui-même en poignardant deux jeunes dealers. Le lendemain, le bar était attaqué par une bande de jeunes en représailles.

La police envahit le parc

La police s’est alors décidée à agir et à tenter de vider définitivement Görli de ses dealers. La tâche est moins aisée qu’elle n’y paraît. Il est très difficile d’arrêter les revendeurs, qui cachent la drogue dans des buissons du parc et vont la chercher sur demande des clients. À Berlin, on ne peut être inquiété pour possession de drogue en-dessous de 15 grammes de cannabis. Le petit commerce n’est ainsi que peu perturbé.

Le 19 novembre, la police a employé les grands moyens en occupant le parc à la nuit tombée avec un énorme projecteur éclairant le lieu d’ordinaire totalement sombre. Un succès modéré : les forces de l’ordre n’ont trouvé que 50 doses de drogue.

La purge de novembre et les rondes renforcées ont quelque peu réduit l’activité des dealers. Ils se font en tout cas moins visibles dans le parc, où des rabatteurs les ont remplacés. La grande mesure anti-drogue de la police reste néanmoins... l’éradication des buissons.

Une mesure pas très respectueuse de la nature, en plein coeur du Kreuzberg écolo. La maire Verte de l’arrondissement, Monika Herrmann, refuse de son côté la simple réponse policière. Selon elle, il est impossible d’éradiquer la drogue à Kreuzberg. Et c’est la faute d’Easyjet :

Les gangs criminels répondent simplement à la demande, que les acheteurs viennent de Kreuzberg, d’autres quartiers de Berlin ou d’autres pays, envoyés par des compagnies aériennes à bas coût.

Une rhétorique anti-touristes, dont la maire de Kreuzberg est coutumière.

Un coffee-shop à Görli ?

Pour satisfaire les Easyjet-setteurs, Monika Herrmann propose d’ouvrir un coffee-shop à Görli Park. Le commerce du cannabis échapperait ainsi à la délinquance et les policiers seraient occupés à des tâches plus utiles, juge la maire.

Le conseil d’arrondissement a fait une demande à l’Institut fédéral du médicament afin que le quartier bénéficie d’un statut spécial pour tenter une expérience pilote de légalisation de la vente. Monika Herrmann s’appuie sur les débats menés à Francfort où les politiques locaux, y compris à la droite de l’échiquier, réfléchissent sérieusement à une légalisation du cannabis.

L’ouverture d’un coffee-shop à Görli aurait peu de chances de régler le problème. Les dealers vendent déjà de nombreuses autres drogues à utiliser dans les clubs voisins, notamment de la MDMA et de la cocaïne. Les dealers, concurrencés sur le marché du cannabis, se tourneraient à l’évidence vers ces drogues. D'autant que l’ouverture d’un Ecstasy-bar n'est pas à l’ordre du jour.

Berlin inaugure les zones sans drogue

Monika Herrmann semble de toute façon isolée dans son combat pour la légalisation. Selon un sondage mené en 2013, les habitants de Berlin y sont opposés à 49%, contre 45% d'avis favorables. La mairie-Sénat de la capitale vient de décider d’autres mesures, plus répressives et nettement moins Kreuzberg-compatibles.

À compter d’avril, Berlin sera hérissé de "drogenfreien Raum", zones sans drogues. La tolérance qui valait jusqu’à présent pour la possession de moins de 15 grammes de cannabis sera abolie dans un certain nombres de zones : aux abords des écoles, des crèches, des terrains de jeux pour enfants… et à Görlitzer Park. L’amende tombera, lourde, dès le premier gramme.

Il ne sera donc plus possible de fumer tranquillement son joint dans le parc, comme le veut la coutume estivale. Et il faudra faire très attention, une fois sa drogue achetée (discrètement) à Görli. La nouvelle réglementation amuse beaucoup le quotidien Tagesspiegel qui évoque un "slalom du fumeur" pour rentrer chez lui. Le quartier compte pas moins de 70 écoles, crèches ou autres points concernés par la mesure. Il ne faudra de toute évidence pas être trop défoncé.

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La longue bande verte au milieu du quartier représente le Görlitzer Park.

Fumée mêlée de barbecue et de cannabis

L’hiver est tombé sur Görli Park, beaucoup plus calme que d’ordinaire. Seuls quelques dizaines de dealers ou rabatteurs bravent encore le froid, entre deux rondes de police. Le printemps s’annonce incertain. La nouvelle réglementation parviendra t-elle à contenir le retour du commerce de gros, alors qu’arriveront les premières chaleurs et les masses de touristes ?

En tant que riverain, je dois avouer que je serais triste de ne plus retrouver cette ambiance inégalée des dimanches matin d’été quand dealers, familles et fêtards en descente se mélangent dans une joyeuse fumée mêlée de barbecue et de cannabis. Quand le miracle berlinois tient et ne vire pas au glauque. La frontière est ténue.

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