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Sans l'armée américaine, le Berghain n'aurait pas été possible

Publié le

par Vincent Glad

Il faut remonter à la guerre froide pour comprendre pourquoi les nuits sont si longues à Berlin. Avec deux hommes, qui ont changé le cours de l'Histoire : Heinz Zellermayer, patron du syndicat des hôteliers et restaurateurs berlinois, et le général américain Frank Howley. 

À Berlin, à l'heure du brunch et alors que le dimanche en terrasse s'annonce paisible, un texto vient souvent semer le trouble: "T'es chaud pour un Berghain ?". Le célèbre club ouvre ses portes le samedi soir à minuit pour fermer le lundi matin vers midi, plombant la productivité de nombreuses entreprises berlinoises.

D'autres établissements comme le Sisyphos peuvent ouvrir jusqu'à cinq jours de suite en cas de jours fériés. Dans une ville normale, on appellerait ça un festival. À Berlin, c'est un club. Dans la capitale allemande, les boîtes de nuit sont ouvertes 24h/24 et les bars ferment quand le patron en a marre. "Don’t forget to go home", dit le dicton local dans une ville où les frontières entre le jour et la nuit s'estompent totalement le week-end.

Comme souvent à Berlin, il faut faire un détour par l'Histoire pour comprendre. À l'issue de la Seconde Guerre mondiale, Berlin est divisée en quatre secteurs d'occupation : américain, britannique, français et russe. Les relations se dégradent très vite entre Alliés et en 1948, les Soviétiques imposent un blocus aux Occidentaux. La ville se coupe en deux.

"Une compétition pour les ivrognes"

La guerre froide va prendre un tour inattendu avec une sourde bataille autour des heures de fermeture des bars et restaurants, "une compétition pour les ivrognes", comme la décrit Wilfried Rott dans Die Insel: eine Geschichte West-Berlins. À l'Ouest, les bars doivent fermer à 21 heures pour des raisons de sécurité. Mais pour attirer le client, les Russes repoussent d'une heure leur couvre-feu et autorisent les établissements à ouvrir jusqu'à 22 heures. L'Ouest décide alors de s'aligner sur cet horaire. Les Russes réagissent promptement et autorisent l'ouverture jusqu'à 23 heures.

La bataille est perdue d'avance, se dit Heinz Zellermayer, patron du syndicat des hôteliers et restaurateurs berlinois, qui va mettre fin à cette bataille absurde. Il faut une mesure plus radicale pour que Berlin-Ouest retrouve le lustre des Années Folles. Il propose alors aux commandements militaires français et anglais de supprimer carrément le couvre-feu et de laisser ouverts les bars toute la nuit. Une folle proposition. Sans surprise, c'est un non ferme.

Un whisky, puis un autre, puis un autre...

Heinz Zellermayer ne s'estime pas pour autant vaincu. Si les Français et les Anglais refusent, il peut toujours essayer de convaincre les Américains. Il joue sa dernière chance devant le général américain Frank Howley. Décédé en 2011, Zellermayer avait raconté la scène au Berliner Zeitung en 2005 :

On m'avait glissé que le général américain était quelqu'un de très ouvert et qu'il aimait bien boire un petit whisky. J'ai été le voir, nous avons bu un whisky, ils émettait des réserves concernant la sécurité, nous avons bu un autre whisky et encore un autre – et alors je lui ai proposé de faire un test et de ne lever le couvre-feu que pour 14 jours. Et si ça ne marche pas, tant pis. Il a accepté la proposition.

Pour convaincre le général américain, Zellermayer avance un argument de bon sens: "Les problèmes commencent quand les patrons de bars doivent montrer la porte aux buveurs. C'est alors qu'ils commencent à se battre parce qu'ils ne peuvent plus trouver à boire."

La nuit berlinoise est devenue un patrimoine national

Pour être acceptée, la proposition doit encore être validée au Conseil de contrôle des Alliés. Le général américain rallie son homologue français à l'idée. Le commandement britannique campe sur son "No" mais il est mis en minorité. La période de test peut commencer le 20 juin 1949. Elle ne sera jamais levée. Et 66 ans plus tard, les bars et clubs de Berlin peuvent toujours ouvrir toute la nuit. 

Heinz Zellermayer est depuis devenu une idole des initiés en Allemagne. Certains murmurent que le 20 juin devrait devenir un jour de fête à Berlin, en hommage à son incroyable culot face aux généraux alliés. Heinz Zellermayer deviendra par la suite député CDU (droite chrétienne).

À sa mort, Ralf Wieland, le président de la Chambre des députés allemand, saluera dans un discours l'héritage de sa proposition de 1949, "une chance pour la ville-monde qu'est devenue Berlin aujourd'hui". La nuit berlinoise est devenue un patrimoine national.

EasyJet-setters

L'ouverture des bars et clubs toute la nuit est devenue ces dernières années un argument de poids pour Berlin dans la bataille que se livrent les grandes métropoles européennes. Les "EasyJet-setters", ces touristes qui viennent faire la fête le temps d'un week-end, ont propulsé Berlin, qui n'était encore qu'un champ de ruines il y a 20 ans, à la troisième place des villes les plus visitées d'Europe, juste derrière Paris et Londres.

Mais les nuits berlinoises restent un miracle fragile. En février, un député berlinois a proposé que les "Späti", les épiceries ouvertes toute la nuit ne puissent plus vendre d'alcool à partir de 22 heures. Les "Späti" berlinois disposent souvent d'une petite terrasse où boire tranquillement sa bière à un euro, ce qui en fait l'endroit idéal où se poser avant de sortir.

Une pétition signée par 28 000 personnes demande à défendre la "culture du Späti". Avant de tuer cette institution, les responsables politiques berlinois devraient se souvenir d'Heinz Zellermayer.

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