"Ben Ali promettait la liberté d’expression, je l'ai pris aux mots"

Depuis janvier 2011, Willis from Tunis est le chat le plus célèbre du web tunisien. C’est aussi, avec sa créatrice, l’un des porte-étendards de la liberté d’expression et de création sur la scène artistique tunisienne. Konbini est parti à la rencontre de la maman du plus sarcastique des félidés du Maghreb sur papier glacé : Nadia Khiari.

ben ali

Willis fromTunis - Fête de la République - 25 juillet 2013

Avec un humour mordant et une liberté de ton qu’elle s’emploie à défendre, elle est passée maître dans l’art d’exercer le dessin satyrique. Ses caricatures empruntent à Siné (Charlie Hebdo, Siné mensuel, etc) un côté « droit dans le lard », et à Plantu une finesse de traits remarquable.

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Elle, c’est Nadia Khiari, ancienne professeur des Beaux-Arts à Tunis, aujourd’hui professeur d’arts plastiques dans un collège, maman de Willis from Tunis, sarcastique félidé, critique du pouvoir tunisien depuis les débuts de la « Révolution de jasmin » et la chute du dictateur Ben Ali en janvier 2011.

Très critique de la presse nationale qu’elle qualifie « d’organes des partis politiques au pouvoir », elle a choisi d’utiliser exclusivement les réseaux sociaux pour partager ses caricatures. Auteur en mars 2012 de l’album Chroniques de la révolution aux éditions La Découverte, Nadia Khiari est périodiquement publiée en France dans Siné mensuel.

Son dernier combat : obtenir la libération d’un jeune internaute tunisien condamné, lors d’un procès express de trois jours, à 7 ans et demi de prison pour avoir partagé une caricature du prophète Mahommet. Le dessin au service de la liberté et du droit des femmes.

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Konbini | En janvier 2011, en pleine révolution tunisienne, vous vous lancez dans le dessin et la caricature. Qu’est-ce qui a motivé cette envie ?

Nadia Khiari : J’ai toujours dessiné, mais je n’avais pas fait de dessins qui touchaient à la satyre politique. Sous Ben Ali, on était totalement censuré et on ne pouvait pas critiquer le pouvoir en place. J’ai donc commencé la veille du départ de Ben Ali [le 13 janvier 2011n ndlr], pendant son dernier discours pour le tester.

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Il nous promettait la liberté d’expression pour rester au pouvoir : j’ai décidé de le prendre aux mots. A côté, j’ai toujours fait des dessins pour faire rire mes copains, mais aussi pour me faire rire parce que le moment était assez difficile. C’était très angoissant : entre le couvre-feu, l’armée, etc. C’était le seul moyen d’évacuer les angoisses.

Willis from Tunis - "Weld el 15"

Willis from Tunis - "Weld el 15"

| Vous avez débuté en partageant vos caricatures sur Facebook et Twitter. Les réseaux sociaux ont-ils eu le rôle qu’on leur prête dans les printemps arabes ?

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En tout cas, en Tunisie, ils ont eu un rôle évident de communication et de diffusion de l’info. Même avant la révolution. Dès qu’on voulait faire passer une information, une expo, une projection de film, c’étaient de très bons outils puisqu’il y a environ 3 millions de Tunisiens sur 11 qui possèdent un compte Facebook. Ce n'est pas rien.

C’était un moyen de voir ce qui se passait ailleurs, de voir ce qui se passait à l’intérieur des terres, dans les petites villes, dans les mines de phosphate lors des soulèvements populaires. Le fait de voir des vidéos ou des témoignages, ça a motivé pas mal de monde pour sortir dans la rue.

| Pourquoi avoir choisi un chat, « Willis », comme personnage principal ?

J’ai un chat qui s’appelle Willis, donc je l’ai dessiné, tout simplement. Ça correspondait bien à ce que j’avais envie de faire. Avant, mon personnage était un caméléon, mais le caméléon, symboliquement, ça retourne sa veste, ça s’adapte à toutes les situations, donc ce n’était pas le personnage idéal.

Ici, à Tunis, on a plein de chats, dans les rues, partout ! C’est difficile à domestiquer, on ne peut pas lui donner d’ordre, j’aime bien ce côté-là. Sur le net, les vidéos de chats cartonnent. Et même si mon Willis n’est pas très mignon, ça marche.

Willis from Tunis - "Sexe à piles"

Willis from Tunis - "Sexe à piles"

Willis from Tunis - "Révolution de Jasmin"

Willis from Tunis - "Révolution de Jasmin"

| A travers votre dessin, qu’est-ce que vous essayez de défendre ?

La liberté d’expression. On ne l’avait pas avant. Quand je suis née, c’était pratiquement une dictature, puis il y en a eu une nouvelle. On a toujours été censuré, on n’a jamais été libre de s’exprimer. Mais là, depuis la révolution, c’est une réalité. C’est un plaisir hallucinant : tout le monde y a goûté. Je veux préserver cette liberté d’expression. Tous les jours, on essaye de nous la retirer.

Ça vient des nouveaux au pouvoir actuellement, qui essayent de grappiller un peu tous les jours. Je parle des « barbus » comme je parle des autres partis de la Troïka [NDLR, la coalition des trois partis au pouvoir]. Mais, c’est Enharda qui tire les ficelles…

Willis from Tunis - "David Guetta"

Willis from Tunis - "David Guetta"

| Le droit des femmes également ?

Je suis une femme donc forcément je me sens concernée. Je ne comprends pas quel est ce malin plaisir d’emmerder les femmes. On a eu des droits grâce à Bourguiba, le premier président qui a donné « l’indépendance » au pays. Il a créé le Code du statut personnel.

Par rapport aux autres pays arabes, c’est tout à fait exceptionnel les droits qu’on a. Pourtant, on veut nous les retirer. Quand je sors dans la rue pour manifester, je lutte pour garder mes acquis au lieu de lutter pour en avoir de nouveaux.

Willis from Tunis - "Je suis féministe"

Willis from Tunis - "Je suis féministe"

K |  En tant qu’artiste, « la Révolution de jasmin » a-t-elle permis une réelle liberté d’expression ou, au contraire, aujourd’hui, cette liberté régresse ?

Bien sûr, il y a toujours la peur en nous : on reçoit des menaces, on est intimidé, on est agressé, etc. On a toujours ce vieux réflexe de l’autocensure qui revient, mais on exerce tous notre droit à la liberté d’expression, malgré les pressions. Je le vois par rapport au rappeur Weld el 15. Il se fait perpétuellement embêter par la police. Le 22 août dernier, il devait faire un concert au festival international de Hammamet [à 50 Km de Tunis, ndlr], la police est venue, ils l’ont embarqué et sorti du festival. Comme ça.

Les artistes sont toujours les premiers visés. Ça a commencé lors de la foire d’art contemporain : le Printemps des Arts de Tunis, en juin 2012. Ça a été une grosse instrumentalisation du pouvoir pour nous accuser de blasphèmes,alors qu’il n’y avait rien.

K | Est-ce que le dessin et la caricature sont des armes efficaces pour promouvoir la liberté d’expression ?

Sur les réseaux sociaux, c’est assez efficace puisque tout va toujours très vite. Le dessin, c’est assez percutant : il y a une image et un message. On comprend très rapidement. Et puis, ça se diffuse très bien.

Propos recueillis par Florian Bardou

Par Florian Bardou, publié le 29/09/2013

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