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Carnets de bords de Turquie

Quatre étudiants en Turquie, deux Turques, une Française. Deux sont à Istanbul, un autre est à Izmir. Ils nous ont fait parvenir des messages, des témoignages.

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Simge Aydin est étudiante en sciences politiques à l'université Galatasaray d'Istanbul. Lors des premières manifestations organisées le 31 mai, c'est à Taksim, soit l'épicentre des évènements, qu'elle se trouvait :

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Il y avait vraiment une atmosphère de festival, de fête : beaucoup de gens étaient venus avec leur pique-nique et leurs instruments de musique. Il y avait des tentes pour qu'ils puissent rester nuit et jour. D'un coté du parc des machines bloquaient l'entrée, de l'autre il y avait des policiers à qui nous avons offert à manger.

Le soir, Simge rentre chez elle. Elle est réveillée à 5 heures du matin après avoir reçu des messages de ses amis. Elle suit alors les évènements en streaming : "la police qui entre dans le parc à grand renfort de canons à eau et de gaz et qui ensuite brûle les affaires laissées sur place" commente t-elle.

Après Taksim, le reste de la ville s'embrase. La jeune étudiante se retrouve en première ligne le samedi et le dimanche. Pour protester mais également pour aider ceux qui ont été touchés lors des manifestations :

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J'étais dans la rue. A Taksim mais aussi pres de Gümüşsuyu, à l'avenue Istiklal où nous avons aidé des blessés, mais aussi à Cihangir et Beşiktaş. Les gens sont très respectueux et pacifistes, même pendant la nuit. On a voulu empêcher toute provocation mais cela a été impossible. 

Dans le témoignage de Simge on ressent une certaine lassitude à l'égard des agissements des forces de l'ordre :

La police n'écoute vraiment personne : c'est une bataille pour se faire entendre. Je suis fatigué de tout cela. Je n'ai jamais senti une telle violence être si proche de moi.

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Mais si le siège de la contestation se trouve bien dans la rue, les réseaux sociaux ont eu une importance déterminante tant pour l'organisation du mouvement que pour l'obtention de relai médiatique. Simge poursuit :

Ils [les forces de l'ordre, ndlr]  ont jeté plusieurs capsules de gaz dans les hôpitaux. Grâce aux réseaux sociaux, on a pu propager l'information mais aussi diffuser les numéros des avocats encore bénévoles pour les gardes à vue.

Céleste Simonet, étudiante française à Istanbul

De Taksim aux autres quartiers d'Istanbul, la rumeur de cette révolte s'est répandue à vitesse grand V. Céleste Simonet, étudiante à Sciences Po Lille, résidant à Istanbul, n'était pas à Taksim lors de l'embrasement. Mais c'est rapidement que les échos de la révolte lui sont parvenus :

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Lors de la première manifestation réprimée par la police (vendredi 31 mai à 14h), j'étais dehors pour le repas. Une amie m'a appelée pour me prévenir que la police lancait du gaz dans l'Istiklal et qu'il serait difficile de se rendre sur notre lieu de travail. Nous avons décidé d'aller voir ce qu'il se passait et d'essayer d'atteindre notre lieu de travail. Après plusieurs jets de gaz, le bâtiment était à vue. À ce moment là des cocktails molotovs ont explosé dans la rue où nous étions. Nous avons couru sans nous retourner, la peur au ventre.

La violence partout, la nécessité de se cacher pour échapper aux vapeurs toxiques. Comme à Tarlabasi, quartier adjacent à Taksim :

Nous nous sommes reposées deux minutes quand des capsules de gaz ont explosé dans la rue. Nous nous sommes précipitées dans un restaurant. Une fois cachées, nous ne savions plus comment repartir car les gaz explosaient toutes les deux minutes empêchant tous mouvements vers l'extérieur. Un ami nous a ensuite guidé jusqu'à Taksim où une foule pacifique se congratulait. Nous pensions que ça allait mieux quand tout d'un coup nous avons vu les gens courir, en panique. Des gaz avaient été tirés sur la place au milieu de la foule...

La possibilité de dire des choses, de faire porter sa voix au-delà des rives du Bosphore mais également un outil à double tranchant : Céleste porte un regard plus mitigé que Simge sur l'utilisation des réseaux sociaux au cours de la révolte. Elle explique :

Les réseaux sociaux ont joué un rôle majeur [...]. Mais si au début ils étaient primordiaux, l'usage est maintenant à double tranchant : certains messages ne sont que des rumeurs et non des faits oculaires et provoquent des mouvements contre-productif. Ensuite, la police et les autorités ont bien compris leur usage : certains numéros de téléphone diffusés sur Twitter en tant que numéros d'avocats ou de médecins étaient en réalité des numéros de la police...

A cela s'ajoute une difficulté : le réseau Internet est souvent coupé. Céleste appuie sur le caractère spontané des regroupements. Les références à Occupy Wall Street et au Printemps Arabe ne sont pas pertinentes :

Le mouvement n'est ni dirigé ni unifié. Il est spontané et a progressivement mis ensemble des individus de tous bords. Les nationalistes de droite et de gauche côtoient le parti qui défend les droits des populations kurdes; les musulmans anti-capitalistes côtoient les mouvements homosexuels. Tous sont réunis pour défendre leurs libertés face au gouvernement. 

Cezmi, 23 ans, étudiant à Izmir

Cezmi (son nom a été changé) a 23 ans. Il est Turque et habite la deuxième ville du pays, Izmir. Étudiant à l'université Dokuz Eylül, il a participé aux premières manifestations qui ont suivi celles qui ont eu lieu en tout premier lieu à Istanbul. Il a aussi contribué à ces agitations locales faites de bruits de fourchettes, de couteaux ou de cuillères sur des casseroles. "Des personnes âgées nous rejoignaient" précise Cezmi.

Selon lui, l'origine des manifestations qui touchent aujourd'hui la Turquie depuis dix jours peuvent se résumer en quelques phrases :

Une telle révolte n'est pas dûe à un évènement en particulier. C'est une série d'évènements qui se sont produits. Petit à petit, ils [les autorités, ndlr] ont brûlé, ils ont volé, ils ont violé tout ce qui, pour nous, étaient des signes de notre culture.

Bien sûr, tout a vraiment commencé le deuxième jour des manifestations "à 5 heures du matin avec du gaz lacrymogène". Comme le précise Cezmi, "normalement la police envoie du gaz lacrymogène pour faire partir les gens. Là, ils en envoyaient puis leur barraient la route. Ils en ont même mis dans une rame de métro puis ont fermé la porte".

La cause de son engagement, Cezmi le justifie par un mot et un seul : Internet.

Nous nous sommes organisés à travers les réseaux sociaux. Nous avons créé de nombreux groupes sur Whatsapp afin de mieux nous coordonner. Sans les réseaux sociaux, cela se serait terminé en quelques heures. Les réseaux sociaux ne sont pas importants, ils sont tout ! Et du fait que nos médias n'ont rien montré, il s'est avéré que cette révolte était avant tout un mouvement de la jeunesse.

Et d'argumenter :

Par exemple, mes parents, qui sont très protecteurs, ne m'ont pas appelé pendant deux jours alors qu'au même moment la ville de Izmir était littéralement en train de brûler et que j'étais au premier rang des gaz lacrymogènes.

Pour Cezmi, les expressions historiques "Printemps Arabe" et "Occupy Wall Street" n'ont pas lieu d'être : "Ça n'a rien à voir. C'est un mouvement important pour ma génération parce que nous sommes les enfants du coup d'État militaire de 1980 [du 12 septembre 1980, ndlr]. Nos parents ont essayé de nous rendre apolitiques parce qu'eux sont passés par la torture ou ont connu des personnes qui ont été tuées ou torturées. Heureusement, notre génération finit dans la rue".

Il conclut :

A la différence du Printemps Arabe, nous ne voulons pas changer le gouvernement ou de type de gouvernement. Nous essayons de faire que les gens se soulèvent pour protéger leurs droits.

Article écrit par Tomas Statius et Louis Lepron

Par Konbini Staff, publié le 10/06/2013

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