Capture d’écran de la bande annonce

En quête de sens : Snoop Lion dans Reincarnated

Reincarnated. La conversion de Snoop nouvellement Lion, documenté par Vice : l'affiche était attirante mais le résultat est superficiel. Chronique. 

reincarnated

Capture d'écran de la bande annonce

Ce n'est pas n'importe quel documentaire qu'on a visionné. Non pas que le film était particulièrement attendu par les cinéphiles pour la qualité de ses plans ou la notoriété des réalisateurs. C'est plutôt le sujet, Snoop Dog réincarné en Snoop Lion, qui attire la lumière en même temps que les critiques et les crispations.

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Snoop dans Reincarnated : chronique d'une conversion tardive

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Les propos du directeur général de Vice France lors de l'avant-première décrivent bien l'atmosphère pleine de souffre qui entoure la sortie de Reincarnated : 

On dit que c'était un projet marketing, à vous de vous faire une idée maintenant !

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En effet, adjoint à la sortie d'un album (qu'il précède de quelques semaines) et d'un jeu vidéoReincarnated se doit d'être la vitrine de respectabilité tendance rasta pour le natif de Los Angeles. Prouver qu'il est digne de sa nouvelle affiliation. Mais également annoncer la sortie d'un opus du même nom sous ses nouvelles couleurs, pour le 23 avrilReincarnated, peu importe ce qu'on en pense, est bel et bien intégré à une stratégie de communication dont la visée est de faire du disque de Carvin Broadus un succès. N'en déplaise au monsieur de chez Vice.

Pour le contexte, c'est sur fond de polémique que les premières projections se sont déroulées. Et la pierre est d'abord venue de Kingston (capitale de la Jamaïque), où les officiels rastafari se sont offusqués du traitement qu'offrait le réalisateur Andy Carter à leur culte.

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Bunny Wailers le premier, alors qu'il apparaît dans les crédits de ce Reincarnated.  Car bien que centré sur Snoop, le film a pour décor la religion dont l'acte de naissance est à dater de 1930, soit l'avènement de l'empereur d'Ethiopie Haile Selassie Ier. Et c'est là que les ennuis commencent.

Snoop, un personnage en quête d'auteur

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Mais avant d'évoquer la trame de fond, commençons par les feux de la rampe. Reincarnated est le film confession de Snoop nouvellement "Lion", un témoignage touchant sur l'illumination qu'il a vécue au contact de ces thèses messianiques. Et de ce point de vue, le film ne manque pas le coche, même s'il n'exploite pas toute la complexité de l'artiste.

Dépeint sous les traits d'un rappeur dans la force de l'âge usé par les frasques et les malheurs, Snoop nous évoque les personnages de la pièce célèbre de Luigi Pirandello (Six personnages en quête d'auteur) , apparaissant lors de l'incipit, recherchant une trame pour expliquer leur drame. Pour Calvin Broadus malgré toute la sympathie qu'il inspire, c'est l'image d'un mec paumé qui est véhiculée, ne sachant plus comment exorciser les épreuves qu'il a traversées, peinant à gérer son être. Les interviews de Snoop face caméra sont en ce sens assez poignantes.

À ce titre, deux évènements semblent avoir structuré son parcours : l'assassinat de Tupac en 1996, moment de sa première transition métaphysique (son rapprochement des thèses de la Nation of Islam, la fin de l'aventure Death Row) et la mort en 2011 de Nate Dogg, son ami de toujours. Une blessure encore saillante.

Capture d'écran de la bande-annonce

Ce culte apparait alors comme une aubaine : lui qui n'a de cesse de clamer son appartenance de coeur à ce culte, semble l'utiliser comme un accessoire sur lequel il peut s'appuyer pour obtenir les réponses qu'il ne possède pas. En somme, un ensemble de croyances dont il ne maîtrise pas les codes dans lesquels il finit par se noyer.

Snoop consomme la religion rasta au final comme elle est exposée par les nombreux détournements commerciaux qui lui sont consacrés. Le rappeur ne connait que ce qu'il a entendu dire à propos de ce culte complexe et de la culture dans lequel il s'est construit (à ce titre, le moment où l'intéressé explique que le hip-hop a enfanté du reggae, avant de se reprendre, est savoureux). Cet aspect des choses aurait mérité qu'on lui offre un peu plus d'espace.

Jamaïque 2013

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Alors oui, les images sont jolies, et les paysages jamaïcains idylliques. Sur les traces de Bob Marley et de ceux qui ont fait du reggae ce qu'il est aujourd'hui, Snoop Lion ne pouvait rêver meilleurs partenaires : Damian Marley, Bunny Wailers font office de guide pour cette quête spirituelle et culturelle qui semble l'animer. Des paysages vallonnés au quartier de Trenchtown, berceau du reggae.

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Mais au delà de la carte postale, c'est un panorama bien lacunaire qu'offre le film de Vice : aucune précision sur le lexique utilisé à foison pendant l'heure et demi de film (les termes "Jah", "Rasta", "Babylon", "Zion" mais aussi la liturgie auraient mérité quelques succintes explications).

Encore moins de précisions historiques sur les lieux de mémoire de la religion rastafari. Finalement le traitement offert à cette rencontre est attirant de prime abord, fade et vide à y regarder de plus près.

Le monde selon Vice

Dans un long article paru il y a peu sur la version digitale du New Yorker, la journaliste Lizzie Widdicombe offrait une analyse pertinente du traitement pratiqué par le fanzine né à Montréal en 1994, propulsé groupe média aux nombreuses tentacules (de l'édition de contenus vidéos jusqu'à la constitution d'ici peu d'agences de presse maison).

Vice s'est en effet spécialisé dans un type tout particulier de contenus. Un choix de sujets intéressants et dense, très pop-culture pour un traitement qu'on pourrait gentiment qualifier de "léger" : un peu de blagues, un peu de cool, mais surtout un peu de fausse subversivité. Sauf que lorsque le décalage et l'ironie permanents rencontrent un objet culturel intéressant, on frôle le vide abyssal. Ou l'outrage.

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Dans Reincarnated, le rapport de Snoop à la drogue devient le principal ressort dramatique mais aussi un running gag un peu pénible : des images de plans de cannabis ou de Snoop en train de fumer de gros cônes viennent s'intercaler à chaque fois (ou presque) que la religion rasta est évoquée (montage malhonnête qui, on peut le penser, a provoqué les foudres de Bunny Wailers).

Les images sont léchées, certains séquences sont savoureuses mais le montage oscille entre intelligence et vide journalistique. Le problème provient de l'inconstance du propos et de la promesse qu'offrait initialement pareil sujet. Le voyage initiatique de Snoop sur les traces de son âme de rasta, ses hésitations musicales et religieuses et sa vie chargée méritaient mieux que ce simili de vidéos YouTube LOL qui traînent sur la longueur.

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L'ensemble sonne creux. Et à voir le casting de la création, ce n'est pas vraiment une surprise. La musique tourne autour d'un album de reggae roots avec Diplo comme maître d'oeuvre : cherchez l'erreur. Et le film en général, produit par un média qui s'est spécialisé dans la production de contenus diffusables au plus grand nombre.

Par Tomas Statius, publié le 11/04/2013

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