Le "ship" gay : un phénomène de plus en plus fort sur la Toile

Le "ship" homosexuel est une tendance de plus en plus forte sur la Toile. Elle consiste à être le supporteur d'une relation homosexuelle entre deux personnages fictifs (ou pas) dans des séries, films, ou tout autre format. Résultat, les spectateurs, souvent des jeunes filles, peuvent être parfois omnibulés par les possibles dérapages de leur héros.  
shipQu’est-ce qu’un ship ? Contraction de « romantic relationship », l’acte de « shipping » un couple, c’est le fait d’être désespérément supporteur de leur relation fictive. Que l’on soit accro aux séries ou un petit consommateur télévisuel, cela concerne tous les spectateurs qui sont impliqués dans l’acte même de visionner une série.

Cela s’applique aussi aux personnages fictifs de films, jeux vidéo, ou anime qui, le plus souvent, ne sont pas ensemble dans la série, et qui ont très peu de chances de l’être. L’exemple typique serait de « shipper » Jon Snow et Daenerys Targaryen, deux personnages de la série Game of Thrones. En d’autres termes, un peu moins techniques, cela signifie que pour les gens attachés émotionnellement à leurs personnages, c’est un ticket direct vers un monde de douleur et de frustration.

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Jon Snow et Daenerys Targaryen, personnages de Game of Thrones

Mais il y a parfois du bonheur dans le malheur, car ces gens frustrés ne sont certainement pas seuls dans leur désespoir. Il existe des endroits où ils peuvent se rejoindre, dans un concert de pleurs et de « pourquoi ». L’un de ceux là, c’est Tumblr, un site de microblogging qui compte environ neuf millions d’utilisateurs (majoritairement des jeunes filles) et 50 millions de blogs.

Ce site est un véritable Q.G. pour les fans qui se cherchent. Ils y échangent leurs théories, leurs avis, et leurs remarques, sur les fictions qui les fascinent. Et de cette obsession – car c’est bien une obsession, nul ne peut nier que l’addiction aux séries est l’un des maux du moment – découle une masse considérable de productions telles que les fanfictions, fanart et autres façons, parfois plus ou moins pornographiques, de prolonger le fantasme et de manipuler l’histoire selon leurs envies.

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De plus en plus de ships homo

Sur cette plateforme plutôt bienveillante et tolérante, on retrouve de plus en plus de ships homosexuels à travers les nombreuses fanbase. C’est l’arrivée sur les écrans du couple « Klaine » (Kurt et Blaine), dans la série Glee, qui a ouvert la porte à ce phénomène, et lui a permis de se développer.

Vidéo sur le couple Kurt & Blaine dans Glee

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Ces paires romantiques sont inspirées des mangas Yaoi ; des romances homosexuelles masculines, le plus souvent écrites par des femmes. On remarque que cela concerne surtout les séries qui semblent adressées à un public masculin, telles que Merlin (BBC), Sherlock (BBC), ou Supernatural (CW). Dans celles-ci, qui mettent en scène deux partenaires masculins codépendants, on passe souvent, dans l’imaginaire des jeunes filles fans, de la bromance à la romance. Comme une sorte d’écho lointain de la relation si ambiguë unissant Achille à Patrocle.

Une sur-analyse des séries et de leurs implications

Il est possible que l’exposition à ce genre d’images normalise les couples gays. Mais pour les non-fans, cela peut être un peu agaçant et surtout réducteur : la série, finalement, semble pour le spectateur extérieur n’avoir que peu d’intérêt, sinon cette potentielle romance gay.

De plus, cela implique un certain désintérêt pour les couples traditionnels qui existent fictivement. La plupart des consommatrices de ces relations sont des filles, plus ou moins adolescentes, qui ne sont pas homosexuelles. Et leur obsession va surtout dans le sens de l’homosexualité masculine, nettement préférée. Cette fascination des tandems masculins érotisés peut rappeler l’obsession des groupies vers un groupe comme One Direction, dont les membres sont souvent « shippés », notamment sur Tumblr, les uns avec les autres.

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Deux membres des One Direction

Inévitablement, cela implique aussi une sur-­analyse de la série et de son univers, de chaque scène, chaque détail, chaque geste ou parole. Car il faut prouver au reste de la sphère que oui, ces deux personnages masculins se regardent intensément dans les yeux parce qu’ils partagent une passion secrète. Les fans multiplient les sources et les supports, afin de pouvoir modeler la série selon leurs envies, et de légitimer les paires qu’elles imaginent.

Finalement, au delà de la consommation compulsive d’images et de fiction sur son ordinateur, qu'est-­ce que cela signifie ? Tout d’abord, la création d'une nouvelle génération, non négligeable par son nombre, éduquée et surtout politiquement impliquée. Mais, à l’heure où la question des droits homosexuels est régulièrement mise sur le devant de la scène, il n'est pas certain que ce nouveau groupe d’internautes gay-­friendly, qui participe certes à gonfler le bloc pro-­LGBT, se mobilise effectivement.

Mais surtout, peut-­être cela mène-­t-­il à une certaine « déformation mentale » qui fait remarquer des comportements homosexuels à peu près partout. Beaucoup sont implicites, purement imaginés par les spectateurs. Mais certains réalisateurs ou acteurs prennent volontairement le parti de jouer sur l’ambigüité que l’on attend d’eux. Ces amitiés « particulières », tendres et viriles, correspondent aux fantasmes d’un public qui en est friand. Et les producteurs ne se privent pas pour le leur apporter.

Même James Bond s'y met

Ainsi, des private-­jokes entre le scénariste et le public sont parsemées parmi les épisodes, et consommées avec délectation. On peut citer pour exemple cette scène volontairement ambiguë dans Skyfall (2012) entre Daniel Craig et Javier Bardem : les deux hommes s’effleurent et se fixent, susurrant chacun des dialogues auxquels le spectateur a du mal à prêter attention.

Daniel Craig et Javier Bardem dans Skyfall

Certains en riront, tellement cela leur semble hors de propos dans une franchise incarnant la virilité et l’hétérosexualité. D’autres y voient une petite révolution, dans un univers cinématographique où règnent encore les clichés « genrés » traditionnels, et un exemple de tolérance dont l’impact sera d’autant plus fort que le film est un franc succès au box-­office.

Une tendance qui peut énerver

Pourtant, la multiplication de « ships » gay peut finir par énerver. Car, loin d’être dans une optique de défense des droits d’une minorité sexuelle, on reste dans une perspective très genrée. On se situe même dans un schéma « d’extrême hétérosexualité », où le couple homosexuel masculin est observé de la même façon que le serait un couple homosexuel féminin par quelques hommes. Soit comme un fantasme, qui serait bien plus romancé.

Finalement, ce qui semble être oublié, c’est que deux hommes peuvent agir passionnément l’un envers l’autre (que ce soit par haine ou par amour), sans nécessairement avoir le besoin viscéral d’extérioriser cette passion par un acte sexuel. Une relation peut être intense et réelle, sans qu’il soit forcément inexorable que du sexe y soit impliqué. Une distinction qui échappe parfois aux jeunes spectatrices, qui trouvent souvent des signes là où il n’y en pas forcément.

Par Lorraine Besse, publié le 04/03/2013

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