New York : la Mecque du graffiti 5 Pointz repeinte en blanc

Dans la nuit du mardi 19 novembre, les fresques ornant la façade du mythique 5 Pointz ont été repeintes en blanc. Un symbole a disparu.

5 Pointz

Crédit photo : Jeff Caroll

L'annonce n'est pas vraiment surprenante. Depuis des mois, on savait 5 Pointz, antre de célébration et de pratique des différentes disciplines du hip-hop, était sur la sellette, aux prises avec une spéculation immobilière contre laquelle les bénévoles du lieu n'avaient pas les armes pour lutter.

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RIP 5 Pointz

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Et en mai dernier, on faisait état des forces en présence.

D'un côté on retrouvait Jonathan “Meres” Cohen, l'homme en charge des lieux depuis 2002, après que Pat DeLillo (fondateur du "spot" à ses débuts, ouvert sous le nom de Phun Phactory) n'a jeté l'éponge. Mythique "writer" de la capitale new-yorkaise, il est celui qui a fait de 5 Pointz la Mecque du graffiti mais aussi, comme on le rappelait, un modèle pour les différentes structures qui de par le monde ont dédié leur activité au H.I.P.H.O.P.

Crédit photo : This Is Tim 72

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De l'autre, il y a Jerry et David Wolkoff. Le père, premier cité, est propriétaire du bâtiment depuis 1971. Il avait initialement donné sa bénédiction aux graffeurs pour qu'ils viennent exercer leur dextérité sur l'ensemble du lieu. Dès le début néanmoins, le projet de construction de résidence de luxe dans le quartier de Long Island était envisagé comme débouché.

Le fils David, avec lequel il dirige G&M Realty, société d'exploitation immobilière, s'est quant à lui exprimé publiquement (dans les colonnes du New York Times) hier pour affirmer sa tristesse quant à la fin de l'aventure 5 Pointz :

J’ai pleuré ce matin, je vous jure.

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David pleure, Jerry confirme son amour pour le graffiti : "Je vous le dis, je n'ai pas aimé ce qu'ils ont fait - j'ai adoré". Et une question se pose : que manque-t-il à cette situation initiale, où tout le monde semble s'accorder sur l'intérêt de l'initiative, pour arriver à un dénouement heureux ?

Réduit au silence

Malheureusement, ici comme ailleurs, 5 Pointz se retrouve victime de son manque de rentabilité, des ambitions financières de ses propriétaires et du manque de levier politique de ses responsables.

Jonathan “Meres” Cohen, fondateur de 5 Pointz – Crédit photo : Susane Bates (New York Daily News)

Si au printemps dernier la bataille s'était engagée sur la dangerosité de la destruction du lieu pour la ligne de métro aérien attenant - détail réglé en commission - les activistes de l'avenue Jackson ont changé de stratégie. D'abord en tentant d'établir l'espace comme un "monument" de la Grosse Pomme, puis en arguant du "Visual Artists Rights Act", loi datant de 1990 vouée à la protection du droit d'auteur des artistes (deux étapes de la bataille que Rue89 rappelle dans son article). En vain.

Ce matin, les murs de l'immeuble de cinq étages sont recouverts de blancs. Et d'après les premiers éléments avancés par Marie Cécile Flaguel, porte-parole de 5 Pointz, l'affront est énorme. Tant symboliquement que numériquement, voilà ce qu'elle a déclaré au New York Times. :

C'est le plus grand manque de respect dans l'histoire du graffiti [...]. Ils ont repeint les oeuvres de plus de 1500 artistes.

Le lieu ne devait être détruit qu'à la fin de l'année mais les propriétaires ont décidé de prendre les devants et de lui assener le coup le plus rude.

À l'époque, 5 Pointz c'était beau - Crédit image : Five Pointz NYC, The Institute of Higher Bombing

Et c'est vrai qu'il y a quelque chose d'extrêmement triste et révoltant de voir des peintures vieilles de plusieurs décennies disparaître dans l'anonymat d'une teinte blanche. Comme un condamné à mort convoqué sur l'échafaud, au moment fatidique 5 Pointz est réduit au silence. Et à l'impuissance. On lui a retiré sa fonction première avant d'abattre ses murs. Forcément symbolique.

Un jour noir pour le graffiti ?

Et s'il est difficile de faire des funérailles autre chose qu'un moment d'apitoiement (cf. la déferlante de messages de soutiens, de dépits, de haines et d'incompréhension sur les différents réseaux sociaux), on peut pour autant tirer plusieurs conclusions. Pas de joie donc mais de la lucidité.

Dans un premier temps, les détracteurs se sont exprimés, à l'image du journaliste Taylor Woolford. Contre le mouvement de sympathie à l'égard de 5 Pointz, il rappelle son article publié sur le site The Gothamist plusieurs éléments clés. D'abord 5 Pointz n'a jamais été un lieu d'expression totalement libre (il fallait proposer au comité d'organisation un projet qu'il était en droit d'invalider ; des règles étaient imposées aux peintres) et surtout il retirerait à ce type d'expression artistique son essence : illégalité et caractère éphémère.

Ce que confirme le old-timer Jay aka. J.SON, Terror 161, et Tarantula 235 interrogé par le journaliste :

Le graffiti légal me déprime. Même s'il est esthétiquement beau, c'est comme valoriser un tigre dans une cage plutôt qu'un tigre courant à travers à la jungle (...). Les "matériaux" utilisés à la fois dans le graffiti et le street-art ne sont pas faits pour durer. De la peinture en aérosol, de l'encre et du papier appliqué sur un mur ne passe pas l'épreuve du temps quand ils vivent à l'extérieur. Le graffiti suppose de créer uniquement sur le spot.

En résumé, le graffiti n'avait pas besoin de la protection de 5 Pointz pour la figure new-yorkaise. Il conclut, acerbe :

Si Meres One et ses supporters sont si scandalisés par la destruction de leur "palace de légalité", je leur suggère d'attendre que les bâtiments soient construits et d'aller les défoncer. Ils ont mon aval pour ça !

Tout simplement.

5 Pointz tombe : un jour noir pour le graffiti ?

Outre cette charge, deux remarques conclusives nous semblent nécessaires :

  1. 5 Pointz n'a pas vu ses murs être abbatus : seuls les murs du bâtiment de Long Island ont été repeints. Les autorités en charge du dossier ont conscience que le nerf de la guerre n'est plus vraiment l'occupation du bâtiment mais bien plus son utilisation par les artistes comme support de leur expression. On a traité 5 Pointz en lieu de culture, pas en squat, le graffiti en art, pas en vandalisme.
  2. Les oeuvres de Banksy volées, les peintures recouvertes : si le graffiti accède peu à peu à une reconnaissance muséale, il n'en est qu'à la jeunesse de sa légitimité artistique. Il reste indubitablement une forme d'expression spontanée à situer dans le présent (en raison de sa gratuité, et de sa spontanéité) à qui on refuse toute protection. Même sous couvert de préservation du patrimoine d'une société donnée à un instant donné.

Voilà tout.

Par Tomas Statius, publié le 20/11/2013

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