Panorama Street #4 : Chaze et Jayone

Au fil des temps, le graffiti change. Mais pas forcément de visage. Avec Panorama Street, on remet tout à plat en interrogeant les acteurs. Aujourd’hui #4 CHAZE et JAY ONE

CHAZE

Le logo Konbini revisité par JAY ONE

Le lancement de Panorama Street correspondait à un manque : aujourd'hui dans la presse, qu'elle soit papier ou numérique, on manque d'analyses fournies sur la nature du graffiti, son évolution, et les tournants qu'il est en train de vivre. C'est un fait, non le commentaire d'un journaliste aigri.

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Mais à mesure que notre enquête se poursuit, il est apparu que non seulement la pratique des graffeurs change (objet premier de cette rubrique) mais plus encore que ceux-ci, loin de se cantonner au maniement de la bombe, se lancent dans des pratiques artistiques éloignées sans être forcément antinomiques. Chaze et Jay One font partie de ceux-là.

Chaze surplombe Paris - Crédit Image Silvio Magaglio

Au terme d'une interview avec les deux pionniers de la scène graffiti parisienne vient le fin mot de toute cette histoire. Si l'un et l'autre ont laissé un peu de côté le graffiti (pour des raisons qu'on évoquera par la suite), il reste l'inspiration principale. Même quand ils créent sur d'autres supports.

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Comme faire du graffiti par d'autres moyens :

Jay One | Je pense que ce que l'on fait aujourd'hui artistiquement est une jolie extension de ce que l'on a commencé dans la rue, tant au niveau esthétique que pour des raisons plus profondes comme aller vers une certaine gloire, vouloir que notre nom perdure... J'ai décidé de continuer à m'exprimer à travers certains symboles ou expressions qui sont directement liés à ce qui me constitue : la rue, le graff et tout ce qui va autour.

Faire du graffiti par d'autres moyens

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Et leur nom vient de loin. D'une époque révolue que certains se risquent à appeler un âge d'or. Chaze et Jay One : deux mecs pour qui la culture de la bombe remonte au début des années 1980, quand le graffiti n'en était qu'à ses balbutiements.

L'histoire commence en 1982 pour Jay One. Première patte : des pochoirs qu'il appose un peu partout dans la capitale avant de prendre la lettre en pleine gueule, un an plus tard. S'en suit une carrière de vandale exemplaire. Membre des BBC, crew parisien historique, Jay en a cartonné des murs (jusqu'en 1998). Avant que d'autres manières de s'exprimer s'offrent à lui : la peinture et bientôt la réalisation. Il raconte :

Jay One | J'afait du graffiti de manière intense depuis le moment où j'ai commencé jusqu'en 1998 à peu après. Après j'ai un peu lâché l'affaire : parce que j'ai commencé à faire des toiles (autour de 1988) et puis surtout parce que je me suis fatigué. Ça demande beaucoup d'énergie pour assez peu de reconnaissance finalement."

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"Afro Blues" (2011) - Crédit Image Jay One

La trajectoire de Chaze est similaire. Un commencement au milieu des années 1980 (1986, précisément), la passion, les trains, les nuits passées dehors, l'équipe (le célèbre crew GT pour "Grim Team") puis une lassitude qui pousse le parisien à s'orienter vers une autre forme d'expression, comme la musique :

Chaze | J'ai découvert le graffiti en 1986 par le biais de deux livres "Spray Can Art" et "Subway Art" [le premier signé Henry Chalfant et James Prigoff, le second Henry Chalfant et Martha Cooper, NDLR] j'ai continué jusqu'en 1997-1998. À partir de là je me suis calmé parce que je travaillais dans une boite de production qui s'appelait CHRONOWAX. Je me suis alors consacré à la musique. Puis je suis parti à New York en 2001 pour y rester presque 12 ans. Et là je me suis concentré sur la production."

Chaze & Jay One : Retour aux sources

Poster pour le titre Indelible signé Jay One

Et de fil en aiguille Chaze trace sa route dans le berceau du hip-hop : il produit pour la scène indé new-yorkaise (notamment Milano, membre du célèbre DITC, le groupe de Fat Joe), avec une orientation qui détonne pour un gars qui dit venir du rap :

Chaze | J'ai commencé à produire à Paris, par exemple un son pour le deuxième album de ROCCA [ex-membre du groupe La Cliqua, NDLR] featuring BIG RED. Et après je crois simplement que j'ai pas beaucoup aimé la manière dont le rap a évolué et je me suis dirigé vers une autre direction, notamment à New York. Je me suis intéressé à la Disco, la Funk et pas mal d'Early Electro...

Rocca featuring Big Red - "Sans Pitié" (2001)

Culturellement la musique de Chaze est pétri de nombres d'influences : le hip-hop bien-sûr, aussi large soit-il, mais également des trucs plus étonnants.

Chaze | Mis à part tout cela j'ai été assez influencé par le son et l'imagerie des années 1970-80 avec un groupe comme Goblin qui a produit pas mal de bande-sons pour des films d'horreur. C'est resté.

En 2012, de retour à Paname,  le producteur parisien fait parler de lui avec "Semivivus".

Ses deux derniers titres "Indelible" et "This Was Your Town", sortis en 2013,  transpirent les années 1980 et le hip-hop originel ; celui de Bambataa, rehaussé par tout ce qui a été produit depuis.

Nappe de synthés, percussions soutenues sans être frénétiques.

"This Was Your Town" réalisé par Jay One

Une direction que son compare Jay One appelle un "retour aux sources" :

Jay One Ce que fait Chaze, j'appelle ça un retour aux sources... Le hip-hop est un mouvement culturel beaucoup plus large musicalement que le rap. Ce qu'on appelle aujourd'hui "électro", c'était avant tout depuis le début une musique "hip-hop"qui a donné la House, la Miami Base. Le hip-hop était la musique avant-gardiste des années 1980. Un courant qui a enfanté nombres de cultures modernes. C'est un aspect des choses trop souvent oublié. 

Musique / Cinéma vérité

Il y a d'autres choses qui frappent quand on regarde de plus près les créations de Chaze. D'abord la teneur "cinématographique" et visuelle de ses productions. Évocatrice, imagée, la musique du producteur appelle à la rêverie.

En parlant d'imagerie, outre cet aspect "onirique" immédiat, il faut dire que "l'emballage" graphique de ses composition frappe par leur aboutissement et leur originalité. Derrière tout ça on retrouve Jay One  :

Jay One | Je ne me considère pas comme réalisateur. Étant intéressé par tout ce qui est visuel, c'est assez naturellement que je me suis mis à faire des clips avec Chaze. Ce que m'intéresse avec ce médium c'est d'exprimer une certaine réalité. C'est quelque chose qui m'anime également quand je peins, ou prends des photos [rappelons que l'artiste est aussi le co-auteur d'un livre de photos sur les prémisses du hip-hop parisien : Mouvement paru en 2012, NDLR]. 

Et cette réalité est celle de l'urbain, de la vie en ville et du sentiment de nostalgie qui peut nous submerger lorsque quelque chose que l'on aimait est en passe de disparaître. Chaze et Jay One voient la période dorée de l'émergence du hip-hop s'éloigner. Et cette volonté documentaire, presque patrimoniale, se ressent dans la manière qu'ils ont d'aborder la création.

Pour le clip de "Indelible", Jay One offre une sélection d'images de la période pionnière du graffiti new-yorkais

Jay One | Beaucoup de gens ont ressenti cette nostalgie [en regardant les deux clips réalisés par ses soins, NDLR]. Je ne pense pas que ce soit une direction que l'on ait prise sciemment. On voulait juste retranscrire les choses telles qu'on les percevait et c'est vrai que la vie dans la ville aujourd'hui nous ramène constamment à une certaine nostalgie vis-à-vis de la période qu'on a connue. Par exemple pour "This Was Your Town", l'idée était de filmer le quartier de Stalingrad qui est en pleine mutation. 

Comme l'appel d'un glorieux passé. Les créations de Chaze et Jay One sont à l'image de ce qui constitue leurs identités culturelles. Graffiti. Hip-Hop. À jamais.

Épilogue informatif

Après plusieurs titres publiés sur internet, Chaze nous confie la sortie prochaine d'un Maxi, puis d'un EP et d'un album enfin.

Crédit Image Chaze

La collaboration vidéo avec Jay One devrait se poursuivre, lui qui à côté continue de travailler sur son médium principal : la toile. Un clip ? Un court-métrage ? Un moyen-métrage ? On ne sait pas encore, mais on attend. Avec impatience.

Par Tomas Statius, publié le 04/11/2013

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