Konbini par 2SHY

Panorama Street : #1 - 2SHY

Au fil des temps, le graffiti change. Mais pas forcément de visage. Avec Panorama Street, on remet tout à plat en interrogeant les acteurs. Aujourd'hui #1 avec 2SHY

2SHY

Konbini par 2SHY

Il n'y pas d'Histoire du graffiti. Tout cela dépend du quartier dans lequel tu as vécu, ton année de naissance, de la ligne de métro que tu as prise. Le mieux que l'on puisse avoir est une histoire "personnelle" du graffiti.

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Voilà comment Haze, pionnier de la scène new yorkaise, balayait du revers de la main la possibilité de construire une véritable "Histoire" du graffiti. Comme si le mouvement ne pouvait être saisi globalement. Comme si seule la parole de ses acteurs permettait d'arriver à un panorama que bien des journalistes, sociologues ou simples observateurs ont essayé de constituer.

C'est de cet "aphorisme", de la parole d'un de ceux qui a le plus compté alors que le graffiti n'était qu'à ses balbutiements, que nous sommes partis pour débuter Panorama Street. Parce qu'aujourd'hui la peinture murale change, se modifie. Parce qu'après près de 40 ans d'une longue et riche Histoire, les termes la décrivant semblent frappés, si ce n'est de désuétude, du moins d'un certain flou.

Remonter le fil du graffiti, alors. Mais comment ?

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Haze, philosophe du graffiti

En s'intéressant aux pratiques. Suivant le bon conseil de Haze, c'est à la parole de ces acteurs que cette série est consacrée. À des portraits de ceux qui ont fait ou qui font le graffiti. Pour décrire, comprendre et mettre en perspective.

Il pleut ce vendredi 31 mai et le bruit des gouttes frappant les ardoises couvre presque les mots. Sonnerie. Notre premier intervenant arrive. 2SHY passe l'encablure de la porte, sourire aux lèvres, casquette vissée sur le crâne. Poignée de main, on s'assoit, on se présente et on commence. Sans perdre de temps.

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Ce qui frappe de prime abord dans le parcours de 2SHY c'est son exemplarité. Par son entrée dans le graffiti, mais aussi par les directions qu'il a prises. Car loin de sa cantonner à son versant "hip-hop", il a fait l'expérience de l'explosion du graffiti : entre différentes cultures, différents supports, pour aboutir à la remise en question du lexique originel. Portrait.

De mur, de train : 2SHY, un enfant du graffiti

2SHY (Olivier de son prénom) est venu au graffiti naturellement : adolescence à Meaux en Seine-et-Marne où entre peintures sur les murs, disques imports et naissance des premiers magazines spécialisés, le hip-hop commençait à prendre ses droits :

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2SHY : Alors j'ai commencé en 1992. Je viens de Meaux. Dans mon bâtiment, il y avait des gens qui pratiquaient le graffiti notamment POCH des CP5. J'ai grandi en voyant leurs peintures et ça m'a donné envie de m'y mettre tout simplement. (...) J'ai commencé au final au moment ou ça devenait intéressant, où de plus en plus de gens s'y mettaient. 

La suite est une "carrière" relativement classique pour ce qui est des graffeurs de l'époque : des murs, de la voie ferrée, des trains (avec Pone), mais aussi les études dans une école d'art où le goût d'Olivier pour le graffiti s'affine.

2SHY : Puis j'ai fait le lycée du Gué À Tresme, à 30 km de Meaux et c'est là finalement où j'ai commencé vraiment à m'intéresser au graffiti, à rencontrer des gens qui faisait les mêmes choses que moi, et qui allaient dans la même direction. On se payait des plans : toi tu viens chez moi, moi je viens chez toi, ça permettait de voir du pays. On allait à Paris aussi parfois. 

 

Une vie paisible de murs, de peintures et de hip-hop dans la périphérie parisienne. Sauf que les circonstances en ont décidé autrement.

L'expérience de l'explosion : le graffiti entre différentes cultures

Après la fin de ces études, c'est en Belgique, à Liège, qu'Oliver déménage. Là il fait la rencontre des ERS, un crew de graffeur avec qui il sympathisera jusqu'à devenir un membre du groupe.

Plus qu'une histoire d'amitiés, l'expatriation représente, pour lui, l'élargissement des perspectives. Hors de France, 2SHY se rend compte que loin de se limiter à son expression "hip-hop", le graffiti s'engorge de la pop culture et finit par envahir des horizons culturels nouveaux.

2SHY : En fait j'ai dû déménager en Belgique et j'y suis resté 10 ans. Et ces années m'ont ouvert à d'autres trucs que j'aurais jamais découvert si j'étais resté en France. D'abord d'autres styles de musiques [à noter que c'est au cours de cette décennie que 2SHY s'est lancé dans la musique avec le Party Harders Squad, NDLR], comme la new-wave et la techno, ou d'autres manières de peindre. (...) Parce que pour moi c'était graffiti / hip-hop, alors que dans d'autres pays la liaison est pas si évidente que ça. 

2SHY pour Party Harders

Le graffiti ce n'est pas que "hip-hop". Le graffiti ce n'est plus une expression faite uniquement de lettres, de contours et d'outlines. D'autres ont à présent leur mot à dire. L'expression que 2SHY fit en Belgique est celle de l'explosion. Ce métissage persiste encore aujourd'hui et 2SHY est le premier à l'expérimenter, son travail se nourrissant toujours d'éléments culturels épars.

Le graffiti, une éponge qui s'imprègne de l'esprit du temps :

2SHY : J'ai un peu tout essayé en fait. Au début des persos, ou de la 3D, puis des lettres un peu craquelées pendant pas mal de temps (...) Pour mon travail aujourd'hui, les influences ça vient d'un peu partout, des livres que tu achètes, des rencontres que tu fais. Par exemple j'avais acheté un bouquin sur les persos qui avait été peints sur le métro new yorkais dans les années 1970. Ça m'a pas mal inspiré. 

De ces nouvelles orientations naissent de nouvelles pratiques. Vandale, le graffiti se pacifie lors de son passage en galerie ou dans des contextes légaux. C'est le constat et l'expérience que 2SHY en a fait.

De la rue aux cimaises : Différents contextes d'exposition

2002. Première exposition. S'il ne faisait initialement que participer aux manifestations de ses compères des ERS (puis VOD pour Veteran Of Disorder, groupe issu des ERS), 2SHY finit par s'émanciper du collectif pour s'atteler à des travaux en son propre nom. Les expositions s'enchainent avec à chaque fois son lot d'interrogations et de remises en questions.

Veteran Of Disorder

2SHY : Le travail en galerie c'est assez différent. Après, l'approche reste la même. Parce que moi, je suis quand même un insatisfait. Quand je fais un truc, c'est rare que cela me plaise après. Même quelques mois après. C'est mon défaut, je vis ma vie, je change d'idée vite. 

Ça change de la rue. La forme d'abord, mais aussi les exigences. Faire la même chose que dans la rue semble être à exclure, question d'honnêteté. Tout comme l'arrivée précoce en galerie d'un artiste qui se revendiquerait graffiti. Tout est affaire d'entre-deux, de dosage. Et 2SHY tente de faire le pont : entre cartonneurs et esthète de la toile, travail de la lettre et représentation iconographique.

2SHY fait de jolies pièces

2SHY : Dans le graffiti, il y a différentes approches. Il y a ceux qui font 20 chromes [intérieur chrome, contours noirs, NDLR], ou ceux qui vont en faire seulement un bien. Moi je suis un peu entre les deux : parce que je suis pas assez doué pour faire que des fresques de ouf mais qu'avec 20 ans de graffiti je suis quand même "armé" pour faire des peintures élaborées. 

Passé par la publicité, exposant ailleurs que sur les murs de villes, 2SHY est l'exemple vivant de cette évolution des pratiques "graffiti". De mecs qui se sont construits par une expression sauvage pour finalement se plier à une création plus légale, sans pour autant vivre le tout comme un arrachement. C'est un peu l'évolution normale des choses. Certains appellent cela grandir.

Mais ce qui est amusant, c'est que le mur finit par reprendre ses droits. Sous les traits de peintures monumentales, comme ce qu'il s'apprête à faire jeudi 6 juin dans le cadre d'Orange RockCorps, initiative de l'entreprise pour sensibiliser les jeunes aux bénévolats. Quatre heures de travail bénévole avec des associations partenaires en échange d'une place pour un concert exclusif le 11 juillet au Trianon (Oxmo Puccino et Jessie J ont pour le moment confirmé leur participation).

C'est Pointe Poulmarch, dans le Xème arrondissement non loin du Canal Saint Martin qu'il faudra se rendre (entre 12h et 18h) pour voir le graffeur à l'oeuvre. Et pour participer à la manifestation.

2SHY pour Orange Rockcorps

2SHY : Mon travail avec Orange RockCorps c'est de faire des fresques avec de jeunes volontaires. C'est une idée que j'aime, tant sur le principe que dans la réalisation. Faire de grands murs, c'est quelque chose que j'ai fait il y a quelques années en Ukraine à l'occasion de la Coupe d'Europe de Football. C'est un autre travail, de par la taille du truc d'abord et les mêmes outils utilisés. Moi je viens de la bombe, donc utiliser un pinceau et des rouleaux c'est quelque chose de nouveau et d'enrichissant. 

2SHY à Kiev : c'est beau et c'est gros.

L'hybridation persiste, ça, on l'a bien compris. Reste à s'entendre sur les termes.

Graffiti : quel lexique ? quelle pratique ?

S'il comprend et prend partie aux évolutions actuelles, 2SHY n'en reste pas moins attaché à une certaine éthique quand on en vient à la peinture murale. Le street-art ? Oui mais sous certaines conditions, dont la première est un rendu graphique impeccable et un respect à l'égard de ce qui se fait dans la rue :

2SHY : Je trouve que les gens du street-art ont peu de respect pour le graffiti. Ils collent au-dessus de nos peintures et en mettent partout. En fait je je n'aime pas beaucoup le street art. C'est juste que pour moi l'exécution est importante, et que faire le même pochoir 20 fois avec les mêmes couleurs, à différents endroits, cela n'est pas forcément très intéressant. 

2SHY aime faire des abécédaires

L'idée ne doit pas outrepasser la réalisation. Le rendu graphique doit continuer à être le principal souci de l'artiste. Cette ligne de démarcation claire entre l'art contemporain (ou le primat de l'idée) et les expressions antérieures se retrouve dans le discours de 2SHY pour ce qui est de la frontière entre graffiti et street art. Tout comme une certaine indécision lexicale.

Le graffiti évolue, certes, mais bien heureux celui qui parviendrait à mettre un nom sur son visage. Pour autant, ce qu'il constate, c'est que le mouvement tourne en rond. Ce qu'il ressent, c'est une certaine lassitude à l'égard de ce qui se fait aujourd'hui dans le petit monde du graffiti.

2SHY : Après 20 ans de graffiti, ce que je vois, c'est qu'il n'y a pas vraiment d'évolution. Il y a très peu de gens qui osent prendre des risques, moi y compris. Tout le monde reste dans les limites qui ont été données par les premiers graffeurs new yorkais. Il faut que ça innove.

De ce panorama découle une question simple : le graffiti est il en train de mourir ?

2SHY : Non. Il faut juste réfléchir à de nouvelles manières d'en faire. 

Epilogue

2SHY devant son oeuvre

On a posé des questions, on a obtenu des réponses mais surtout des jalons pour construire la suite. Si l'interview de 2SHY nous a paru pertinente c'est qu'elle représente précisément la position du graffiti aujourd'hui : entre différents sources d'inspirations culturelles, différents supports et différentes appellations.

La suite des interviews permettra peut être de préciser le propos. Ou juste d'illustrer un mouvement culturel qui, on a envie de croire 2SHY, n'est pas en passe de disparaitre.

Par Tomas Statius, publié le 05/06/2013

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