De l'usage massif des drogues à leur diabolisation

Les clichés sur cette entité qu'on nomme "la drogue" nous exaspèrent. Pour mieux comprendre l'histoire des drogues, Konbini a interrogé Arnaud Aubron, journaliste et spécialiste es-drogues. 

Arnaud Aubron, ex-journaliste pour Libé, les Inrocks, Rue89 entre autres. (Crédits : DR)

C'est un fait. Nombre de drogues connues aujourd'hui pour faire des ravages ont été inventées par l'industrie pharmaceutique... pour pallier des pathologies ou d'autres addictions. L'héroïne, par exemple.

Publicité

Synthétisée en 1874 par le Britannique C.R. Alder Wright à partir de la morphine, son potentiel "curatif" a été utilisé contre la tuberculose,  l'addiction à la morphine et  même pour soigner de simples toux.

Le journaliste et spécialiste de substances Arnaud Aubron a écrit un dictionnaire historique et politique des drogues nommé Drogues Store. Il nous en dit plus : "L'héroïne a été utilisée pour combattre une autre addiction. Celle de la morphine. Le laboratoire voulait simplement trouver une drogue de substitution à laquelle on tombait moins accro. Mais au final, l'héroïne a été employée massivement pendant des dizaines d'années pour combattre la tuberculose, l'un des maux les plus terribles de la société de cette époque."

Bonjour mon brave, donnez-moi donc de l'héroïne

Ah, c'était le bon temps. À la fin du XIXème siècle et au début du XXème, les gens atteints de pathologies diverses et variées pouvaient trouver de nombreux types de drogues dans leur pharmacie locale. Chloroforme, cocaïne, méthamphétamine et héroïne étaient prescrits pour des maux de gorge, rages de dents, insomnies, dépression ou bien migraines. Le soulagement éprouvé à l'issue de la prise de ces substances n'allait pas sans une haute addiction. Et leur consommation, dangereuse, entraînait parfois la mort. Évidemment.

Publicité

La cocaïne, sciemment indiquée contre les maux de dents dans cette réclame datée de mars 1885.

Coca Coka

Tout le monde - ou presque - sait par exemple que la formule originelle du Coca Cola contenait de la cocaïne. John Pemberton, son inventeur,  en avait ajouté dans sa boisson pour pallier sa propre addiction... à la morphine. Blessé lors de la guerre de Sécession, il devient vite accro à cet alcaloïde de l'opium.

La cocaïne, longuement utilisée comme anesthésique local, servait aussi dans le cas de maladies respiratoires. Sigmund Freud himself en a largement fait la publicité, la conseillant pour traiter les troubles gastriques, le mal de mer et la neurasthénie. Le père de la psychiatrie moderne l'indiquait tout spécialement pour se libérer des addictions liées à l'opium, à la morphine et à l'alcool... et a même écrit un livre à ce sujet intitulé Un peu de cocaïne pour me délier la langue. Évidemment, on en donnait aussi aux enfants, entre 1880 et le début du XXème siècle. Arnaud Aubron l'atteste :

Publicité

Dans la conscience populaire, on a parfois cette idée fausse que la drogue a été inventée dans les années 60 avec le mouvement hippie. Alors qu'il faut savoir qu'à la Belle Époque, on sait de source sûre qu'il y avait au moins autant de consommateurs de cocaïne qu'aujourd'hui en France.

Ces gens étaient peut-être en fait de dangereux cokeheads. Édifiant.

La prohibition de la cocaïne commence en 1914 aux Etats-Unis avec le Harrisson Act. En France, c'est en 1916 qu'on commence à s'inquiéter des drogues et notamment de l'opium. En 1912 se tient la convention de La Haye, premier accord mondial pour interdire le trafic d’opium et celui de la cocaïne.

Publicité

"Pourtant, le problème est plus compliqué et la France continue à conserver la main mise sur le trafic. L'Indochine, colonie française, tire le quart de ses revenus de l'opium. Le Ministre de l'Outre-mer de l'époque, véritable dealer en chef, vient alors expliquer aux autochtones que désormais la France qui gèrera tout ça", analyse Arnaud Aubron.

"Alors, c'était comment ta soirée hier soir ?"

Les ravages de l'héro

Reprenons. Dans l'histoire des drogues, l'idée est souvent de contrer une addiction grâce à une nouvelle substance. Pour étrange que cela puisse paraître, cette démarche a aussi porté ses fruits. Ainsi le Subutex, utilisé comme analgésique dès les années 80 pour contrer les ravages de l'héroïne, "première cause de mortalité des 15-34 ans en Île de France", rappelle Arnaud Aubron.

Aujourd'hui, on peut estimer que cette substance est un nouveau problème, qu'on donne "de la drogue aux drogués", comme on peut parfois l'entendre. Et il est vrai qu'on doit aujourd'hui faire face à une population jeune qui se défonce... au Subutex.

Mais les chiffres sont là : les décès à la suite de consommation d'héroïne, "aujourd'hui, c'est 50 personnes par an dans toute la France". Même si l'industrie pharmaceutique le vend dans une optique commerciale, il faut reconnaître que l'objectif du Subutex a été rempli.

Ce sourire ne trompe pas.

Full meth jacket

Plus que l'industrie pharmaceutique, on l'a vu, c'est souvent les pouvoirs publics qui ont encouragé la consommation de substances. Notamment en période de guerre. "Depuis la Guerre de Crimée [1853-1856, ndr] et la Guerre de Sécession, les soldats ont reçu des produits. D'abord la morphine, permettant de nets progrès médicaux. Imaginez : on pouvait à présent pratiquer de la chirurgie lourde aux abords des champs de bataille, comme des amputations, par exemple", explique Arnaud Aubron.

Les objectifs de ces distributions de drogue sont aussi purement offensifs. Outre l'aspect anesthésique de la morphine, sa consommation servait aussi à augmenter les performances des soldats. Mais aussi - et surtout - leur courage sur le terrain. Aussi, si les Japonais et les nazis consommaient de la meth, c'est des amphétamines que distribuaient les Alliés à leurs troupes.

De retour du front, cette génération n'a pas fait face à une vague de toxicomanie massive. "Preuve que même avec une consommation massive, notamment chez les pilotes de chars et d'avions, ils n'étaient finalement pas si addict que cela. Ce fait permet de remettre en cause le pouvoir de l'addiction physique au profit d'une puissance probablement bien supérieur de l'addiction psychologique", estime Arnaud Aubron.

De toute façon, heureusement, en France, on ne se drogue pas.

On vous conseille également : 

Par Théo Chapuis, publié le 10/07/2013

Copié

Pour vous :