Toujours en vie, toujours pas sauvé : 5 pointz, lieu de mémoire du hip-hop

L'annonce de la destruction de 5 Pointz, mythique spot et point chaud de la culture hip-hop à New York, a été moulte fois annoncée et commentée. Avec un seul oubli : après trois ans sur la sellette, le lieu est toujours ouvert. 

Crédits Five Pointz NYC : The Institute of Higher Bombing

New York. Queens. Long Island. Peu d'endroits dans le monde concentrent autant de points d'ancrage pour la culture hip-hop que la Grosse Pomme. Et 5 Pointz, entrepôt abandonné depuis bientôt vingt ans, reconverti en spot de graffiti mais aussi centre culturel fait partie de ceux dont la notoriété est connue bien au-delà des rivages de l'Hudson.

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5 Pointz : Terre Sainte du Graffiti

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Et la dénomination de "Mecque du Graffiti" représente bien l'aura de 5 Pointz à travers le monde.

5 pointz

Ouvert en 1993 à l'initiative de Pat DeLillo pour pallier le manque du murs légaux dans la métropole new-yorkaise, il répondait à l'époque au nom de Phun Phactory. Lieu privilégié des excentricités des artistes graffiti, le centre rebaptisé "5 Pointz" au début des années 2000 a au fil du temps élargi ses activités. De la bombe aérosol jusqu'au crépitement des micros : Mobb Deep, Doug E Fresh, Joss Stone ou encore Grandmaster Caz se sont produits sur ces planches.

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Lieu d'exposition, de résidences (avec un loyer de 600$ par mois pour un petit studio de 42 mètres carrés), de concerts, 5 Pointz, proclamé "Institute of Higher Bombing", absorbe comme une éponge les orientations prises par le mouvement, et donne, autant que faire se peut, une image fidèle de ses différentes branches. Comme un miroir.

À 5 Pointz, Biggie est présent

Mais outre la qualité de sa programmation (cet été par exemple avec quatre mois de célébration autour du quarantième anniversaire de la naissance du hip-hop), le rayonnement de 5 Pointz tient aussi bien sûr à l'exemple qu'il donne. Celui d'un lieu hip-hop, pluri-disciplinaire, libre et inventif. Un chemin que le 104 à Paris, ou la future Maison du Hip-Hop de Lille tente de suivre, pour le pendant institutionnel.

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Un symbole qui serait sur le point d'être mis à terre.

Hip-Hop vs. Manne Financière

Malgré ce rayonnement, dû en partie à la qualité graphique des peintures se donnant à voir partout sur la façade, 5 Pointz est menacé de destruction depuis quelques temps déjà. Les deux propriétaires du bâtiment, Jerry et David Wolkoff qui autorisaient jusqu'à il y a peu aux artistes de venir repeindre les façades semblent s'être lassés. Ou plutôt attirés par les revenus qu'ils pourraient tirer de la vente de pareille surface dans un quartier en cours de gentrification.

Les propriétaires du lieu - Crédits Anthony Delmundo (New York Daily News)

Et Jerry et David ont un joli programme pour 5 Pointz. Prenant acte du potentiel immobilier du lieu, ils ont mis sur pied un projet de construction de deux immeubles de standing, respectivement de 41 et 47 étages. David Wolkoff à cet égard déclare :

Nous pensons qu'il s'agit du moment opportun pour ce type de projet.

Manne financière pour certains, perte de mémoire pour d'autres, la communauté de fans du lieu ne s'en laisse pas compter.

Jonathan "Meres" Cohen, fondateur de 5 Pointz - Crédits Susane Bates (New York Daily News)

À commencer par Jonathan "Meres" Cohen, fondateur du 5 Pointz et mythique graffeur, pour qui l'éventualité d'une fermeture serait un cataclysme pour la mémoire du mouvement. Celui-ci raconte :

5 Pointz est un endroit magique où chaque jour vous êtes sûrs de croiser quelqu'un en train de peindre.

Plus que cette importance mémorielle, l'espace de près de 20.000 mètres carrés est devenu une curiosité à ne pas manquer pour les touristes. Un argument que Joseph Conley, membre du conseil communal, balaie de la main :

C'est une évolution logique que connaît l'ensemble du quartier.

Il semblerait donc que l'exploitation financière des espaces vides l'emporte sur la mémoire d'une contre-culture encore trop peu représentée dans le monde de l'économie. On annonce que la première tour sera construite à l'horizon 2015. À un permis près.

Les murs de 5 Pointz finissent là où le métro aérien commence

Car comme le rappelle Marie Cecile Flaguel, en charge du lieu avec Meres : la démolition du bâtiment se doit d'être actée par la municipalité à cause du risque qu'elle représente pour la proche ligne de métro. Ce qui n'est pas encore fait.

Toujours en vie

L'existence de 5 Pointz ne tient donc plus qu'à un fil. Car loin de gager de l'impuissance de ceux qui s'occupent de la gestion du lieu, un regard sur des précédents dans d'autres pays donne à s'inquiéter.

Tacheles d'abord, temple du milieu alternatif berlinois, lieu culturel protéiforme de la capitale allemande, squat historique du quartier juif de Scheunenviertel fermé après de nombreuses résistances, pétitions, actions en tout genre le 4 septembre 2012.

Crédits Thomas Peter (Reuters)

L'East Side Gallery ensuite, pan du mur de Berlin en partie détruit en mars dernier dont les graffitis ou autres peintures murales avaient une valeur tant historique que mémorielle ou artistique. Ces deux exemples nous montrent qu'à terme il semblerait que la puissance financière ait le dernier mot. Mais aussi que pareille décision prenne du temps à être actée.

Et si on prenait les choses à rebours ? Depuis trois ans, on annonce à grand renfort de dramaturgie la mort de 5 Pointz, point chaud et déterminant de la culture hip-hop (les reportages s'enchaînent d'autant plus au cours de ces derniers mois). Depuis trois ans Meres et l'ensemble de ceux qui s'activent du côté de Long Island continuent à mettre sur pieds des expositions, des évènements, n'en oubliant pas la date anniversaire de cet été.

Crédits Maya Olaso

Si 5 Pointz est sur le point de mourir, il est plus que jamais en vie. Et vous connaissez l'adage : le hip-hop ne s'arrêtera jamais.

Par Tomas Statius, publié le 24/05/2013

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