À Lille la Biennale Internationale d'Art Mural propose un retour aux sources

Le street-art, art mural ou graffiti, peu importe les termes, est méchamment en surpoids. La Biennale Internationale d'Art Mural organisée à Lille jusqu'au 15 juillet revient aux sources et clarifie des termes. 

Biennale Internationale d'Art Mural

C'est une période trouble que vit le monde du graffiti. Non pas que l'expression soit en perdition ou souffre d'un manque de médiatisation. Le coeur du problème concernerait plutôt son obésité. En question bien souvent, le rapport au monde de l'art. Car à la table du mouvement, on s'est trop longtemps goinfré sans réfléchir : l'imposition de codes provenant d'un lexique neuf, l'exposition massive dans un cadre qui ne semble pas être le sien. Ou la question serait-elle plus compliquée ?

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En tout cas un retour en arrière s'impose. D'abord des premières aux dernières années. Si la presse se gausse du renouveau du mouvement hip-hop parmi la jeune génération ou de son entrée au panthéon du patrimoine culturel français, le rôle du graffiti dans cette propagation est ambiguë.

Graffiti, street-art, art mural : cartographie d'un mouvement

Branche du mouvement codifié par Afrika Bambataa au début des années 1980, en France le graffiti a été perçu de différentes manières : problème public majeur (au début des années 1990), dernier bastion du hip-hop au milieu de la décennie 1990 (à l'époque où les majors fermaient la porte aux rappeurs suite aux échecs commerciaux des premières sorties), phénomène de mode et artistique au début des années 2000.

A tel point que les sociologues Nathalie Heinich et Roberta Shapiro ont parlé d'un passage à l'art (ou artification) en ce qui le concerne. De l'acquisition tardive d'une "respectabilité artistique".

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Capture d'écran du trailer de Faites le mur !

Sauf que là où le bât blesse, c'est qu'un changement lexical semble s'être opéré, à la base de crispations, de tensions idéologiques et artistiques entre les différents acteurs.

Car comme le disait Banksy dans Faites le mur ! : 

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Le street-art est le mouvement culturel le plus important depuis le punk.

Street-art, kézako ? Nouveau lexique pour une nouvelle orientation ou dénaturation une fois l'entrée en galerie actée ? Toujours est-il qu'il semble difficile de voir clair dans cette saturation de signes et de dénominations.

Cornbread, un des premiers graffeurs à Philadelphie

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Entre deux

Question : le trouble ne proviendrait-il pas de l'amalgame entre deux traditions  ? Le malaise n'est-il pas expliqué par la confusion lexicale entre le graffiti et la tradition "art urbain" à la française ? Par cette clarification on espère opérer une définition claire de mouvement. À deux têtes vers l'émergence d'une troisième voie.

Au début dans les années 60 à Philadelphie puis au milieu des années 70 à New York, est le graffiti une expression artistique vandale basée sur le "matraquage" de signatures sur les murs de la ville. Initialement disjoint de toute affiliation culturelle, le graffiti a été rapproché peu à peu du mouvement hip-hop de son explosion dans les quartiers défavorisés de la grosse pomme au début des années 80 à son exportation.

Sauf qu'au même moment (à quelques années près), une expression artistique dont les racines semblent similaires (l'exposition d'oeuvres composées sur les murs des villes) fait parler d'elle en France. Ils sont Gérard Zlotykamien d'abord puis Ernest Pignon Ernest, Jef Aérosol ou Blek Le Rat. On les appelle "graffiteurs" et ils investissent assez rapidement les galeries, notamment celle d'Agnès B dans son magasin rue du Jour à Paris. Deux esthétiques pour une pratique qui est somme toute similaire (ou presque).

Et courant 2000 le terme de street-art, popularisé par le monde de l'art semble regrouper plus ou moins le renouvellement de cette forme d'expression : affranchi de la lettre, plus picturale. On pense ici à Zeus et ses nuages mais également à Banksy ou à Obey.

Sauf qu'entre les deux, le marché de l'art est passé par là et l'imposition du terme anglo-saxon de street-art à tout ce qui ressemble de près ou de loin à un trait sur un mur ne sert en rien la lisibilité du mouvement. Perte de repères à la clé et polémiques.

BIAM : tout pour plaire

Affiche de la Biennale Internationale d'Art Mural

Si le mouvement semble avoir perdu le nord, certains veulent lui remettre les pieds sur terre. À Lille, un des foyers les plus actifs de la culture graffiti en France (les premières traces d'art de rue date dans la capitale des Flandres de la fin des années 1980), le collectif Renart organise depuis le 3 avril une biénnale internationale d'art mural mêlant académisme, performances artistiques, et participation du public.

Crédit IPNSONE

IPNSONE, artiste muraliste membre du collectif Renart, explique la génèse de la BIAM :

Contrairement à certaines autres grandes autres villes, à Lille, il y a peu de peintures grand format. L'idée c'était à la fois de montrer le savoir faire d'artistes de la région mais également fédérer le mouvement et faire se croiser des artistes qui n'auraient pas eu l'occasion de se rencontrer.

Et l'essai est à signaler pour plusieurs raisons.

Crédit Remed

Trois raisons d'un renouveau à la BIAM

D'abord pour la qualité de la proposition culturelle : avec la fine fleur de la scène du Nord (Mr Cana, Isham, Mikostic), française (Remed, Jonone) mais aussi la participation d'artistes internationaux (Zbiok, Otecki, Kool Koor), la BIAM tente d'offrir un visage ouvert du mouvement. Des lettres donc mais aussi des illustrations. Grandes fresques et petits panneaux.

IPNSONE commente :

L'idée, c'était de faire un évènement le plus complet possible, pratique ou théorique. Organiser des rencontres donc, avec Ernest Pignon Ernest notamment, des peintures aussi et permettre surtout au public d'en jouir le plus largement possible par une totale gratuité.

Pour le métissage qu'il propose ensuite : conférence (Ernest Pignon Ernest, les responsables de l'association le M.U.R), entretien, performance sont organisés aux quatre coins de la métropole jusqu'au 15 juillet. Et vendredi, la manifestation entre dans une nouvelle phase avec une exposition finale organisée à la Maison Folie Moulins et la performance de Dee Nasty lors du vernissage.

Mais là où la BIAM nous semble un essai particulièrement fécond c'est dans la volonté de clarifier des aspects trop longtemps restés flous et s'affranchir de connotations lourdes. Avec la référence au muralisme, la BIAM met tout à plat. Fini le street-art comme terme englobant et un peu trop phagocytant, place à l'art mural.

Sur le choix des mots, IPSNONE conclut :

En choisissant le terme d'art mural, l'idée c'était de trouver le plus petit dénominateur commun entre différents artistes. Et ce qui les lie tous finalement c'est le choix des murs comme support de leur inspiration.

Le type d'initiative qui donne foi en l'avenir.

Par Tomas Statius, publié le 15/05/2013

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