Watergate : quand le cinéma rattrape la réalité

L'affaire du Watergate vient de subir un nouveau rebondissement la semaine dernière, soit 40 ans après sa conclusion. Une révélation que détenait... Alan J. Pakula, le réalisateur du film Les Hommes du Président. Fiction et réalité s'entremêlent.

Dustin Hoffman et Robert Redford ont incarné les deux journalistes les plus célèbres de l'Histoire du XXème siècle dans "Les Hommes du Président" d'Alan J. Pakula

Dustin Hoffman et Robert Redford ont incarné les deux journalistes les plus célèbres de l'Histoire du XXème siècle dans "Les Hommes du Président" d'Alan J. Pakula

Quelle histoire. L'affaire du Watergate est un scandale comme on n'en fait plus. Quand on y pense, pas étonnant qu'elle ait laissé tant de traces dans la pop culture, de Forrest Gump à la Classe Américaine – et même de X-Files à House of Cards. Avec ces deux dernières séries notamment, le personnage de l'informateur, agent double aux motivations mystérieuses, s'est calqué inconsciemment sur celui de Deepthroat, ou Gorge Profonde, indic' historique de l'affaire du Watergate.

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Prenez le reste des personnages : d'un côté deux simples journalistes du Washington Post, Bob Woodward et Carl Bernstein ; de l'autre l'entière administration américaine dans tout ce qu'elle a de plus corrompu. Avec, à sa tête, le controversé Richard Nixon, au sujet duquel tout ce qu'il y a d'historiens politiques aux Etats-Unis ne sait toujours pas quoi penser.

Entre les deux, cet informateur au profil parfait, Deepthroat, indic' privilégié et cadre du FBI nommé d'après le célèbre film pornographique sorti en 1972, et cet élément déclencheur, l'espionnage des locaux du parti démocrate dans l'immeuble du Watergate à Washington, plannifié par le 37è président des Etats-Unis lui-même – et qui deviendra finalement sa némésis. Cette histoire est si bonne qu'elle comporte des rebondissements dont les ondes de choc continuent de nous heurter, plus de 40 ans après.

Voyez plutôt. On a appris la semaine dernière grâce à Newsweek que l'enquête ne s'était pas tout à fait déroulée comme les deux journalistes l'ont relatée dans leur livre, adapté en 1977 dans Les Hommes du Président, un film mondialement reconnu. Mieux encore, c'est grâce à cette œuvre d'Alan J. Pakula, ou plutôt à ses archives, qu'on apprend que le mystérieux Gorge Profonde n'était pas la seule source d'information du duo de journalistes "Woodstein".

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Le cinéaste détenait la vérité

Le journal américain Newsweek s'est procuré un article daté de janvier 1973 qui le prouve. Woodward et Bernstein avaient à l'époque choisi de ne pas le publier, notamment parce qu'ils n'étaient pas d'accord à son sujet. Ce papier, c'est le réalisateur des Hommes du Président Alan J. Pakula qui le gardait en sa possession, parmi ses documents collectés pour travailler sur son film. Comme Slate le précise, à sa mort en 1998, le document a été remis à la bibliothèque de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences, qui organise chaque année les Oscars. Newsweek claironne :

Les documents de Pakula sont plus éclairants à propos du livre et du film qui s’en inspirera que les articles de Bernstein et Woodward. […] Cet article de 15 pages est un guide jamais vu sur la façon dont le duo de reporters du Washington Post a utilisé les nombreuses sources qu’ils ont laborieusement gardées anonymes.

Parmi les sources consultées par les deux reporters, on croise d'abord Henry B. Rothblatt, avocat de quatre des cambrioleurs du Watergate, décédé en 1985. On retrouve également deux autres personnes directement impliquées dans le procès : la membre du jury Elayne Edlund et le procureur Seymour Glanzer.

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Le cinéaste Alan J. Pakula donne une note à Robert Redford sur le plateau de tournage des "Hommes du Président"

Le cinéaste Alan J. Pakula donne une note à Robert Redford sur le plateau de tournage des "Hommes du Président"

Le plus fascinant reste Harry S. Fleming, dont Slate nous apprend qu'il occupait la fonction "d'assistant spécial du personnel présidentiel de Richard Nixon" et qu'il se trouvait au passage être un "membre important de la campagne de réélection". Presque un confident du successeur de Lyndon B. Johnson, en somme.

"Nous ne pouvons pas commenter"

Contactée par Newsweek, la paire de journalistes a déclaré ces documents "de toute évidence authentiques", refusant toutefois de les commenter. Bob Woodward a écrit par e-mail à la rédaction de l'hebdo américain :

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Il est difficile de reconnaître qui a écrit les commentaires dans les marges (ce n'est pas forcément notre écriture manuscrite), et cette histoire pourrait impliquer des personnes encore en vie, donc nous ne pouvons pas commenter.

Les journalistes peuvent toutefois le remercier : voilà sans doute l'ultime gage d'authenticité de leur travail à l'époque, eux qui furent tant attaqués sur la base du recoupement de leurs sources entre 1972 et 1974 – au sein de leur rédaction notamment. Récemment encore, leurs sources étaient contestées par des documents écrits de la main de certains de leurs confrères. Comme un article de Slate daté de 2012 le rappelle, cette histoire est fort compliquée.

L'histoire était trop belle

C'est Alan J. Pakula, réalisateur d'un film d'anthologie (mais de fiction) qui détenait ce document-vérité qui, selon Newsweek "explose le mythe". Le rôle joué par d'autres sources, proches non seulement de la justice, mais aussi du gouvernement, aurait-il dû être relaté dans le livre signé de la main des journalistes ? Ou bien dans l'adaptation cinématographique aux quatre Oscars ?

Pourtant, ces "détails" n'ont pas pu échapper au cinéaste, puisque Woodward affirme que c'est lui qui l'a annoté. Mais il faut croire que pour en faire une bonne histoire, il fallait s'en tenir à la version officielle avec "Deepthroat", ce mystérieux informateur si grandiose qu'il a fait fantasmer l'Amérique entière plus encore que Linda Lovelace dans le film du même nom – quoique pas pour les mêmes raisons.

Deepthroat, d'ailleurs, a finalement été authentifié en 2005 comme W. Mark Felt, numéro 2 du FBI à la fin des années 60 et décédé en 2008 à l'âge de 95 ans. Pourquoi a-t-il parlé aux journalistes ? Difficile à dire. Entre considérations éthiques relatées dans ses mémoires et jalousie face à un rival désigné par Nixon pour diriger le bureau d'investigation, on ne connaîtra jamais les véritables raisons qui ont poussé cet agent à révéler l'affaire.

Comme quoi, près d'un demi-siècle après cette affaire d'Etat, les hommes du président n'ont peut-être pas encore fini de livrer tous leurs secrets.


Les Hommes du Président - Bande annonce VO par _Caprice_

Par Théo Chapuis, publié le 14/10/2014

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