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L’impressionnant Voyage à travers le cinéma français est dispo gratuitement

Publié le

par Manon Marcillat

Un monument pour tous les amoureux du cinéma à voir absolument.

"Sa passion pouvait vous mettre KO" : c’est ainsi que Scorsese a rendu hommage au réalisateur français décédé le 25 mars dernier, à l’âge de 79 ans. Il était "passionné de cinéma : passionné par ce qu’il aimait, passionné par ce qu’il détestait, passionné par ses nouvelles découvertes, passionné par les figures injustement oubliées dans l’histoire du cinéma […], passionné par les films qu’il a lui-même réalisés".

La série documentaire Voyage à travers le cinéma français, son ultime réalisation sortie en 2017, un an après son film documentaire éponyme, en est le meilleur témoin. Dans cette véritable encyclopédie cinéphile en huit volets d’une heure environ, le réalisateur de L’Horloger de Saint-Paul, Que la fête commence ou Coup de torchon se tient sobrement, face caméra, pour partager avec passion et pédagogie le savoir herculéen qu’il a accumulé au cours de son immense carrière.

Avec Voyage à travers le cinéma français, disponible jusqu’au 5 mai prochain en replay sur france.tv, Bertrand Tavernier nous plonge dans une épopée cinéphile et nous livre sa vision très personnelle du 7e art, au travers des films français qui ont marqué sa vie.

Hommage aux créateurs

C’est seulement dans l’ultime volet que le réalisateur multi-recompensé apporte une dimension autobiographique à sa série documentaire et revient pour nous sur son parcours d’attaché de presse indépendant aux côtés de Pierre Rissient. Il se souvient alors des cinéastes américains – Walsh, Ford, Hawks – et français – Chabrol, Rohmer, Deray, Allio ou Granier-Deferre – qu’il a défendus dans sa première vie.

Sa vision du métier était celle de la promotion des réalisateurs avant toute chose, et son travail d’accompagnement engagé allait parfois jusqu’à dénicher des réseaux de distribution pour les petits films confidentiels qu’il avait particulièrement aimés. C’est donc en conclusion de son documentaire que l’on comprend toute la dimension de son ambition : braquer le projecteur sur les réalisateurs, ces premiers créateurs à qui il veut rendre un hommage.

Ses cinéastes de chevet, le sujet des deux premiers épisodes, il les a découverts au ciné-club universitaire de la Sorbonne quand il avait 17 ans. Des cinéastes souvent passés à la postérité mais sur lesquels il porte un regard nouveau, avec un angle inédit, afin de pénétrer au mieux leur œuvre, en construisant des ponts entre leur filmographie qu’il agrémente d’anecdotes glanées ou dont il a été le témoin. "Jack Nicholson m’a un jour déclaré qu’Anton Walbrook était le plus grand acteur du monde" : voilà le genre de phrases que l’on peut entendre dans Voyage à travers le cinéma français.

Ses mots réenchantent ses réalisateurs fétiches, comme Sacha Guitry, "un poète moderne qui filmait pour le plaisir", Robert Bresson, "un Tarantino français ", Jacques Tati, "entre réalisme et fable", ou Marcel Pagnol, qui faisait naître "la beauté et l’émotion des méandres du récit avec des parenthèses d’une coquetterie euphorisante".

Raymond Pellegrin et Jacqueline Pagnol dans <em>Manon des sources</em> de Marcel Pagnol (1952)

Il rend également un bel hommage aux cinéastes de l’Occupation qui malgré les contraintes et la pénibilité des tournages – évoquées par ailleurs dans son film documentaire Laissez-passer – réalisèrent un cinéma d’avant-garde dont la qualité force le respect et qui témoignent d’un appétit de renouveau.

Certains se moqueront des valeurs promues par le régime de Vichy, comme Donne-moi tes yeux de Sacha Guitry, d’autres se feront plaidoyer pour l’avortement comme Le Journal d’une femme en blanc de Claude Autant-Lara, qui adoptera ensuite les thèses du Front national, ou condamneront la destruction des cultures indigènes et de la Terre avec des décennies d’avance comme Henri-Georges Clouzot.

L’importance dramaturgique de la musique

Tout au long de son travail de mémoire, Tavernier apporte une attention toute particulière à la musique, en filigrane de ses analyses, de Max Ophüls à Henri Decoin. Il explique avoir été frappé par l’importance de la musique dans La Grande Illusion et par la façon dont Renoir opposait "la bouffonnerie du spectacle à la situation des prisonniers".

C’est alors qu’il comprend qu’outre le plaisir qu’elle procure, la musique peut également servir le propos du metteur en scène, planter un décor ou évoquer un souvenir. Pour lui, les chansons ont une importance dramaturgique et sont essentielles pour pouvoir rentrer dans un univers en cernant un thème du film. La chanson devient alors une histoire dans l’histoire, "des petits îlots de tendresse et de nostalgie, des parenthèses heureuses".

Et à raison puisque de nombreux acteurs et actrices français·es de l’époque, Bourvil, Trenet, Gabin, Magali Noël ou Danielle Darrieux, venaient du music-hall et que le nombre de chansons écrites par les metteurs en scène de cinéma est impressionnant.

Les figures oubliées

"Les figures injustement oubliées dans l’histoire du cinéma" constituent une part importante du travail d’hommage de ce documentaire et Tavernier apporte un soin tout particulier à réhabiliter les oubliés qui sont passés sous les radars des récompenses. Si certains de ces cinéastes ont connu d’importants succès, ils ont ensuite sombré dans les oubliettes de la mémoire du cinéma.

Dans l’opus sur les cinéastes étrangers dans la France d’avant-guerre, il souligne l’importance capitale et pourtant méconnue qu’ont eue les techniciens issus de l’immigration, fuyant la révolution russe dans les années 1920 puis la montée du nazisme dans les années 1930 et qui ont secoué "le conservatisme dans lequel s’engluait le cinéma avec l’arrivée du parlant et dynamisé l’ambition visuelle des films", des costumes aux décors en passant par la lumière.

Il profite également de l’occasion pour corriger une erreur de l’histoire du cinéma, qui attribue le crédit du premier film en couleur au Mariage de Ramuntcho du Français Max de Vaucorbeil, sorti pourtant onze ans après Jeunes Filles à marier (1935) et La Terre qui meurt (1936) de Jean Vallée, véritable pionnier de la couleur, tournés avec le procédé Francita.

Bernadette Lafont dans <em>La Fiancée du pirate</em> de Nelly Kaplan (1969) © Ciné Classic

Longtemps absentes de l’industrie du cinéma, les réalisatrices françaises ont également droit à l’hommage qu’on espérait dans le sixième épisode sur les grands oubliés. Si l’on retire Alice Guy et Germaine Dulac, réalisatrices de cinéma muet, "les réalisatrices se comptaient sur les doigts d’une main" jusqu’à l’arrivée d’Agnès Varda.

Pourtant, dès les années 1940, Jacqueline Audry, injustement sous-estimée malgré les dix-sept films à son actif, abordait le sujet très tabou de l’insatisfaction sexuelle féminine. Si elle s’est battue toute sa carrière pour introduire les femmes dans l’industrie du cinéma, c’est Agnès Varda qui changera véritablement la donne, puis Nelly Kaplan dans les années 1960, qui signera une entrée fracassante avec La Fiancée du pirate.

La forme académique de Voyage à travers le cinéma français, huit heures d’alternance de plans face caméra et d’inserts de films, peut décourager, mais la passion contagieuse de Bertrand Tavernier s’apprécie d’autant plus qu’elle n’est plus.

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