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Vol, drogue et flics ripoux : l’histoire (vraie) derrière le film Bac Nord

Publié le

par Arthur Cios

De la fiction à la réalité.

C’était l’un des films français les plus attendus de l’année, décalé plusieurs fois à cause du Covid-19 (il devait sortir en décembre 2020), proposant un casting solide (Gilles Lellouche, François Civil, Adèle Exarchopoulos ou encore Karim Leklou) et la promesse de scènes d’action tendues. Bac Nord est enfin sorti en salles ce 18 août, après une présentation hors compétition à Cannes et avant une diffusion internationale sur Netflix.

Le film, centré sur des policiers de la BAC des quartiers nord de Marseille, est basé sur une histoire vraie. Que vous ayez vu ou non le long-métrage de Cédric Jimenez, voilà l’histoire réelle de l’affaire judiciaire qui se cache derrière Bac Nord. Des faits qui remontent à 2012.

12-12-12 pour une affaire explosive

Le 12 octobre 2012, douze policiers d’une même unité de la brigade anticriminalité des quartiers éloignés, dans les hauteurs de Marseille, sont arrêtés. Quelques jours plus tard, six autres confrères connaîtront le même sort. Ces arrestations font grand fracas, autant auprès du gouvernement d’alors que dans la presse. Elles font suite à une enquête interne de plusieurs mois, à base d’écoutes téléphoniques, de sonorisation de voitures de patrouille et de témoignages de trois policiers auprès de l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN).

Un coup de filet rare au sein de la police. Ces 18 fonctionnaires sont placés en détention provisoire pour des faits de corruption, racket, vol et extorsion en bande organisée, acquisition, détention et transport non autorisé de stupéfiants, et enrichissement personnel. Explications.

Depuis sa création au début des années 2000, on se targue à Marseille d’avoir la meilleure BAC de France. Des "superflics", le "porte-avions de la police marseillaise", selon Stéphane Joly, l’un des agents de la paix incriminés. Avec 4 500 interpellations par an, elle est efficace – surtout dans ces quartiers qui ont parmi les plus hauts taux de criminalité de l’Hexagone. Mais cette efficacité cache en réalité un réel problème de méthodes.

Pour faire face à la pression du chiffre, se justifient-ils lors du procès, les "baqueux" sont soupçonnés d’avoir pioché dans les perquisitions pour récupérer par-ci par-là du cannabis ou de l’argent, voire d'avoir volé directement aux dealers. Pour payer leurs indics qui fournissent des informations cruciales. Parfois aussi à des fins personnelles, pour arrondir leurs fins de mois.

Sur certaines bandes audio entendues lors du procès, on entend un ex-brigadier qui, dans une discussion sur ses revenus et les primes, indique qu’il s’est fait "5 000 euros à deux". Un chef de groupe déclare clairement : "Moi, je vais prendre un peu de beuh", quand un autre explique vouloir garder des cigarettes d’une perquisition pour sa copine, et un autre encore qui regrette l’intervention d’un confrère, sans laquelle il aurait pu récupérer 2 000 euros.

Sur un autre enregistrement cité par France 3, on entend un agent demander à un individu interpellé ainsi :

"File-nous deux barrettes et on te laisse tranquille."

Derrière ces contenus audio, des témoignages sont accablants. On parle d’officiers violents, de trafiquants de drogue. Jacques Dallest, alors procureur de Marseille, évoque un service "gangrené", là où le ministre de l’Intérieur de l’époque, Manuel Valls, indiquait quant à lui que ces baqueux salissaient l’uniforme – avant d’annoncer la dissolution de l’équipe de jour de la BAC Nord.

Les conséquences judiciaires du procès

Après les arrestations dont on parle pendant des semaines, le soufflé redescend. La fameuse dissolution de Valls n’arrivera jamais, et treize des 18 policiers placés quelques mois plus tôt en détention provisoire reprennent le travail. Le procès tarde à se mettre en place : il aura lieu en avril 2021.

En première instance, sept policiers seront relaxés, et onze condamnés à de la prison avec sursis (entre deux mois et un an en fonction des cas). Le procureur André Ribes avait requis des peines qui iraient d’un an de prison avec sursis à, pour certains cas, trois ans de prison dont six mois ferme. Demandant même à ce que dix des prévenus reçoivent une peine de prison ferme.

Le jugement surprend ceux qui suivaient le dossier de près. Par exemple, sur les onze condamnés, personne n’a été jugé coupable de vol de cannabis, que ce soit ceux qui avaient des barrettes dans leur vestiaire, ceux qui en usaient pour rémunérer leurs indics ou cet agent chez lequel on a retrouvé 23 barrettes de shit. Ce sont des faits de "détention ou acquisition de cannabis" qui ont été relevés.

Pour la perquisition illégale d’un dealer et le vol supposé de 9 000 euros, le juge a estimé que les faits n’étaient "pas établis". De même pour la récupération de cigarettes de contrebande. La circonstance aggravante de "bande organisée" n’est pas retenue, et le juge abandonne même les poursuites pour "violences volontaires".

La plus lourde des peines, la seule d’un an de prison avec sursis, est donnée à l’un des chefs de groupe – qui a été révoqué en 2014. Ce dernier a reconnu au procès "un pétage de plombs" (comprendre qu’il a récupéré 540 euros directement dans une sacoche abandonnée d’un dealer). À noter qu’une semaine après le jugement rendu le jeudi 22 avril, le parquet faisait appel : douze des 18 anciens policiers de la BAC Nord de Marseille vont ainsi être rejugés, comme le précisait alors l’AFP. Seuls deux policiers des sept relaxés ne sont pas concernés par ces appels.

Une affaire complexe

D’un côté, les prévenus ont toujours clamé en partie leur innocence, avançant que les délits avaient été réalisés pour régler des affaires. D’ailleurs, tous n’ont pas été déférés en correctionnelle : certains des 18 policiers arrêtés ont été mutés ou suspendus.

On peut aussi entendre un autre son de cloche : au micro de France Inter, un ancien commissaire donne sa version des faits. Selon lui, l’agent de la "police des polices" voulait nettoyer la BAC Nord, sans avoir assez d’éléments probants. Les accusations auraient alors été gonflées. Tout cela, selon lui, dans un contexte de rivalité entre les différents chefs de la police de Marseille, dans lequel l’affaire des baqueux a pu être instrumentalisée.

De l’autre côté, certains éléments du procès mènent à penser que tout n’a pas été mis en œuvre pour déceler la vérité derrière tout cela. La seule partie civile, un dealer qui avait porté plainte pour le vol de 9 000 euros, ne s’est pas présentée à l’audience. Les trois policiers qui avaient témoigné contre leurs collègues n’ont pas été appelés à la barre. L’un des trois a d’ailleurs été viré, comme pour discréditer sa parole, selon un ancien de cette brigade cité par Street Press.

Ce dernier a d’ailleurs raconté son quotidien sous anonymat. Et les méfaits qu’il raconte, la manière de fonctionner des troupes, semblent confirmer les accusations portées à l’encontre des policiers. Il évoque des centaines d’euros volés régulièrement, "dépensés le lendemain pour une paire de baskets". Il parle aussi des fameuses barrettes de shit récupérées, qui ne serviraient pas qu’à payer les indics, mais aussi à être revendues pour remplir les caisses du commissariat – il indique que "c’est un peu drôle quand on te dit 'tu vas te mettre dans le hall et revendre ce qu’on a récupéré'".

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