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3 questions que je me suis posées après avoir vu The Lobster

Publié le

par Louis Lepron

The Lobster, le dernier film du cinéaste grec Yorgos Lanthimos, est spécial, très spécial. Après ma sortie de la salle, je me suis posé trois questions. 

Cette semaine, je suis allé voir The Lobster. Un conte dystopique. Un monde en apparence ordinaire frappé par un scénario absurde. Pour son troisième film, Yorgos Lanthimos m'a emporté dans une société imaginaire où les personnes qui ne sont plus en couple, célibataires depuis peu, se retrouvent dans un hôtel plus-glauque-tu-meurs.

La raison de leur séjour ? Trouver un partenaire en moins de 45 jours. S'ils n'y parviennent pas, ils seront transformés en... animal de leur choix. Dans cet univers, on suit Colin Farrell, la démarche lasse, le ventre bedonnant, quelques jours après que sa femme l'a plaqué. Il choisit un homard. Fait des rencontres. L'hôtel est pesant, tout autant que les alentours. Il fuit, se retrouve parmi les "solitaires", ceux qui veulent rester seuls, une nouvelle dictature des relations.

On s'est posé trois questions quand on a quitté ce film de fous.

1. On est où ?

Ce temps gris, ces parkas sombres utilisées tous les jours pour aller chasser les "solitaires", ces paturages verdâtres : bienvenue en Irlande. Pour son premier film tourné en langue anglaise, Yorgos Lanthimos s'est tourné vers l'Irlande, et plus particulièrement vers la ville de Dublin et le comté de Kerry. Les lieux sont un personnage à part entière. The Lobster se déroule dans trois endroits différents : l'hôtel, entouré par une forêt, la forêt en question, une ville moderne où la transparence des immeubles et la police guettent les célibataires. Disposées entre un futur morose et une nature abrupte, les situations déstabilisent par l'aspect ordinaire qu'elles renvoient.

Un aspect soutenu par la mise en scène du réalisateur. Pour The Lobster, et c'est une chose surprenante, Yorgos Lanthimos a privilégié à la fois une lumière naturelle (à l'exception de quelques plans) et l'interdiction pour les acteurs de se maquiller. Rien pour masquer les traits tirés et les défauts de lumière (surtout quand elle est naturelle) sur les physiques. The Lobster, fable sur les limites de l'amour, voit ses personnages être transparents, en apparence, sur leurs intentions. Derrière, il n'en est rien.

2. Dis Colin Farrell, comment tu t'es préparé ?

La deuxième question que je me suis posée, c'est la manière dont s'est préparé Colin Farrell. L'acteur irlandais joue David. David est mal, il vient de perdre sa femme. Aussitôt, il est emmené dans l'hôtel et doit trouver en 45 jours une partenaire. Des activités lui sont proposées (des conférences, pièces de théâtre, des bals afin de le pousser à trouver sa prochaine) et il a la possibilité de gagner des jours en plus en capturant des "solitaires", ce groupement d'humains qui vivent aux alentours de l'hôtel et qui, célibataires, ont décidé de le rester.

En phase avec une lecture réaliste des lieux, l'acteur, quelques mois avant sa venue dans la deuxième saison de True Detective, a suivi un contre-régime strict. Au programme, 20 kilos à prendre. Pour ce faire, du gras et du sucre. Dès 10 heures du matin, c'était deux cheeseburgers à ingurgiter, des frites, des parts de gâteaux et, histoire de faire passer le tout, un coca.

Aussi, il avait une petite technique pour aller encore un peu plus loin, comme il l'avait précisé à The Hollywood Reporter :

Je mettais la glace [de la Häagen-Dazs] dans le micro-ondes pour la faire fondre, et ensuite la boire.

Le corps plein, le regard vide, Colin Farrell illustre les deux temps du film. Le premier où il est dans les clous de la loi, le deuxième, plus disposé à reprendre en main son destin, où il décide d'en finir avec l'hôtel. Mais dans les deux cas, il est toujours cerné, sans échappatoire, à l'image de son dos, bloqué.

3. Mais bordel, c'est quoi le messsage ?

Quand on sort de la séance de The Lobster, ce n'est pas un mal de tête qui vous assomme mais une flopée de questions. Yorgos Lanthimos semble s'amuser, avec horreur, des règles auxquelles les individus d'une même société sont soumis, quel que soit leur niveau d'absurdité, de fantaisie ou (d'absence) de moralité.

D'un côté, si l'homme n'est pas en couple, il devient un animal, éjecté de la civilisation, renvoyé comme une bête dans une chaîne alimentaire pas forcément accueillante. De l'autre, si l'homme tombe amoureux, il se voit mutilé, aveuglé et parfois même tué.

Si l'on suit la première partie du film, on retrouve les éléments clés de l'œuvre du sociologue Zygmunt Bauman. Ce dernier abordait ainsi le sujet du classement des humains en fonction de leurs caractéristiques :

Les êtres humains sont classés selon des caractéristiques bien définies, comme la taille, les origines, la corpulence, la pilosité [...]. Ainsi, ils peuvent façonner leur partenaire, à partir d’éléments dont vont dépendre, selon eux, la qualité et le plaisir du rapport sexuel. L’être humain disparaît alors : au milieu de tous les arbres, on ne voit plus la forêt.

Finalement, ce n'est pas tellement la dictature du couple que le cinéaste tente ici de décrire, mais bien celle des normes que les humains s'emploient à s'infliger, parfois dans l'aberration la plus totale.

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