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"Tous les homosexuels ne se ressemblent pas" : Christophe Honoré, en lice pour la Palme d’or

Publié le

par Lucille Bion

Christophe Honoré fait son grand retour au Festival de Cannes avec Plaire, aimer et courir vite, un film poignant en lice pour la Palme d’or.

Sept ans après Les Bien-Aimés, la Croisette déroule de nouveau le tapis rouge à Christophe Honoré. Plein de sensibilité, le réalisateur breton raconte une histoire d’amour déchirante entre deux hommes, dont l’un est affaibli par le sida. L’idylle en lice pour la Palme d’or sera également auscultée par le jury de la Queer Palm, qui décerne le prix LGBT au Festival de Cannes.

Celui qui a notamment révélé Léa Seydoux et Louis Garrel a renoué avec les jeunes talents dans Plaire, aimer et courir vite. Vincent Lacoste, qui fait ici sa confirmation du haut de ses 24 ans, accepte pour la cinquième fois l’invitation cannoise mais débarque pour la première fois en Compétition officielle. Il partage l’affiche avec Pierre Deladonchamps et Denis Podalydès.

Avant Cannes, le réalisateur éperdument amoureux de la Nouvelle Vague a accepté de nous rencontrer pour nous parler de son nouveau long-métrage en compétition pour la Palme d’or. Il nous parle de sa vision de l’homosexualité, de Vincent Lacoste et de la difficulté d’être un jeune cinéaste en France. Une interview cash et lumineuse qui alimente notre revue de presse cannoise.

Konbini | On retrouve souvent des personnages homosexuels dans vos films. Est-ce une manière ou une thématique qui vous tient à cœur pour raconter vos histoires ?

Christophe Honoré | Oh non, ce n’est pas si délibéré que ça. C’est surtout que je m’inscris dans un cinéma d’auteur à la première personne et, étant moi-même homosexuel, j’ai l’impression de parler de choses que je connais. Ce qui ne m’empêche pas de raconter des histoires d’amour hétérosexuelles… Dans mes films, j’essaie d’être attentif lorsque je parle de personnages homosexuels, pour échapper à des stéréotypes qui peuvent m’énerver.

(Vincent Lacoste dans <em>Lolo.</em> © Mars)

"J’appartiens à une génération de cinéastes pour laquelle l’idée du coming out n’était pas essentielle"

Votre film est en Compétition officielle et fera écho à 120 Battements par minute de par ses thématiques… Comment envisagez-vous ce rapprochement ?

Je ne connaissais pas le film quand j'ai écrit et tourné le mien. Je ne l’avais même pas vu. Je pense que le film de Robin Campillo et le mien sont très différents, ils partagent juste une époque et des personnages qui ont une même sexualité. Ce rapprochement me paraîtrait même un peu malpoli : on ne le ferait pas pour des histoires d’amour hétérosexuelles !

En même temps, ça dit bien quelque chose sur l’époque et la manière discriminante que les gens ont de voir dans l’homosexualité un sujet. Je conçois que l’homosexualité relève de la marge, de la minorité. Vous savez, je me sens beaucoup plus proche d’Arnaud Desplechin, de Pedro Almodóvar, de Mia Hansen-Løve ou d'Olivier Assayas que de Robin Campillo.

Pour quelle raison avez-vous ancré votre histoire dans les années 1990 ?

Mon intention première était de retracer l’époque de ma jeunesse. J’avais 20 ans dans les années 1990, j’étais étudiant à Rennes, je rêvais de devenir cinéaste et je me disais que jamais ça n’arriverait. J’étais plein d’élan, de désir et aussi très inquiet à l'idée de pouvoir un jour avoir la vie que je rêvais d’avoir.

Vincent Lacoste, c’est un peu vous, alors ?

[Il se tait et rit.] C’est ça qui est assez beau au cinéma : on ne sait jamais comment définir le cinéma d’auteur. Je crois que le cinéma d’auteur, c’est tout simplement un cinéma à la première personne. Quand j’écris mes scénarios, j’essaie toujours d’écrire des émotions qui me sont propres. Mais à partir du moment où vos histoires sont incarnées par d’autres corps, le romanesque s’empare tout de suite de votre projet.

Par exemple, quand vous écrivez un livre, les gens s’imaginent que c’est autobiographique parce que vous utilisez le "je". Au cinéma, vous pouvez être très personnel dans ce que vous écrivez, mais à partir du moment où un autre acteur s’exprime, c’est très rare qu’un spectateur se dise que c’est le cinéaste qui parle, qui nous raconte sa vie. Donc on s’en fout un peu de ce truc-là. Je trouve que ça se joue plus sur la sincérité des émotions.

"Cette année, Jean-Luc Godard va faire le film le plus jeune de la sélection"

Vous vous revendiquez ouvertement homosexuel et les homosexuels disent se sentir représentés par vous. Quelle est votre position là-dessus ?

C’est très étrange car j’appartiens à une génération de cinéastes pour laquelle l’idée du coming out n’était pas essentielle. Quand j’ai publié mes premiers romans, il m’a semblé important de ne pas dissimuler ma sexualité. J’ai donc toujours été assez libre en entretien ou dans les commentaires sur mon travail à ce propos.

Après, très honnêtement, je ne crois pas que quand je dis "moi homosexuel", toute une communauté se sente représentée par ma personne. Ma sexualité ne me rapproche pas plus, je pense, d’un autre homosexuel ou d’un hétérosexuel avec qui je partagerais les mêmes passions.

C’est toujours un peu embarrassant de penser que tous les homosexuels se ressemblent. En même temps, il faut bien avouer que dans les mouvements de luttes homosexuels, le côté communautaire était important. C’était important d’exister en groupe. Dans 120 battements par minute par exemple, Robin Campillo parle de la colère des malades, du groupe justement.

Pourquoi vous vous intéressez autant à la jeunesse ?

Qui n’a pas envie de filmer la jeunesse ? Il me semble que le cinéma est lié à la jeunesse, aux jeunes acteurs, aux jeunes actrices. Pour moi, ils vont de pair. C’est pour cela que les jeunes cinéastes sont émouvants. Très souvent, lorsque l’on a 40 ans, on est considéré comme un "jeune cinéaste". Or, Dieu sait qu’à 40 ans, vous ne vous sentez plus jeune [rires].

En France, on a un peu de mal à accompagner la carrière de jeunes cinéastes parce que, très souvent, on accède à cette place après avoir été assistant, scénariste… D’ailleurs, c’est un cliché que j’assume, mais je pense qu’à Cannes cette année, Jean-Luc Godard va faire le film le plus jeune de la sélection.

(Léa Seydoux dans <em>La Belle Personne.</em> © Le Pacte)

Vous avez révélé de nombreux comédiens qui sont maintenant devenus de grandes vedettes en France. Qu’est-ce que vous cherchez chez les jeunes acteurs ?

Quand je tournais La Belle Personne avec Agathe Bonitzer, Léa Seydoux et Anaïs Demoustier, je voyais des jeunes filles passionnantes et je ne doutais pas qu’elles allaient devenir de grandes actrices dans le cinéma français. À l’époque, elles étaient très discrètes et c’est donc émouvant de voir aujourd’hui que Léa Seydoux fait partie du jury du Festival de Cannes, dix ans après.

J’ai toujours été attentif à l’émergence de jeunes acteurs au cinéma et au théâtre. Je fais toujours en sorte que dans mes spectacles il y ait toujours un ou deux acteurs qui sortent des écoles et des conservatoires pour les confronter à des acteurs confirmés, installés. Je trouve ça troublant et émouvant d’accompagner des gens qui sont en train de se chercher.

Et chez Vincent Lacoste ?

Vincent, pour le coup, est un faux jeune acteur. Il a commencé il y a presque dix ans dans Les Beaux Gosses et il a une maturité incroyablement précise. Il maîtrise ce qu’il peut exprimer. Il est capable de tout faire avec beaucoup de légèreté, de fantaisie. Il est très solide, presque trop pour son âge. Je ne lui vois pas beaucoup de rivaux.

Pourquoi est-ce si important pour vous de raconter des histoires à travers des thèmes violents ?

Ce n’est pas parce que vous travaillez avec des jeunes gens que vous ne devez que leur faire faire des bals de promo et des batailles de boules de papier dans une classe. On a tous ressenti que l’adolescence est aussi le lieu d'une grande détresse. Le moment où l’on vit l’amour de manière plus intense. On est plus exalté, à cet âge.

Même si ces histoires ne durent que le temps d’une cigarette, elles peuvent totalement nous détruire. Quand je décide de filmer de jeunes gens, je ne m’interdis pas de les filmer dans la gravité. Dans Plaire, aimer et courir vite, je me sers aussi beaucoup de l’humour de Vincent Lacoste pour que le film ait une énergie particulière.

Le film sortira le 10 mai dans toutes les salles.

Voici notre Supercut avec Christophe Honoré :

https://www.facebook.com/konbinifr/videos/10155111530809276/

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