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The Big Lebowski a 20 ans : retour sur une œuvre culte !

Publié le

par Mehdi Omaïs

Joyeux anniversaire ! À 20 ans, The Big Lebowski des frères Coen revendique une jeunesse belle et insolente. Sans une ride, le culte est toujours là, debout et fier. Retour sur une œuvre de référence !

20 ans déjà. Et une aura rutilante à souhait ! The Big Lebowski, septième long-métrage des frangins Joel et Ethan Coen, poursuit son voyage dans le temps et à travers les générations avec panache, accroissant toujours un peu plus son statut d’œuvre pop et férocement culte.

Intouchable pour certains, matricielle pour d’autres, cette comédie pastichant le film noir a en tout cas une place très spéciale au sein de la filmographie de ses deux auteurs, puisqu’elle cristallise toute leur patte artistique. Inspiré du roman Le Grand Sommeil de Raymond Chandler, The Big Lebowski n’a pourtant pas été un succès immédiat (46 millions de dollars de recettes mondiales et un peu plus de 700 000 spectateurs en France).

Les années ont aidé. La sortie vidéo aussi. Le bouche-à-oreille a clairement poussé les cinéphiles à la curiosité et, très vite, les personnages extraordinaires de ce récit foldingue ont fini par entrer dans la mémoire collective. À commencer par Jeffrey Lebowski (Jeff Bridges), alias le mythique Duc (The Dude dans la version anglophone), héros flemmard, pantouflard et chômeur connu pour son amour invétéré du bowling.

Souvenez-vous : sa vie bascule lorsqu’il se fait passer à tabac par deux individus qui lui demandent de payer les dettes de sa femme. Ironie du sort : il n’est absolument pas marié et vient d’être confondu avec son homonyme millionnaire… Des aventures à l’humour 100 % poivré, comme l’affectionnent les Coen, commencent alors.

À l’occasion des 20 ans du film qui, depuis sa sortie en 1998, continue d’être cité dans de nombreuses autres œuvres (de Bully à How I Met Your Mother en passant par les Simpson), nous sommes allés à la rencontre de Frédéric Astruc, maître de conférences en études cinématographiques à Paul-Valéry Montpellier. Ce dernier, auteur notamment de l’ouvrage Le Cinéma des frères Coen, paru en 2001 aux éditions du Cerf, revient pour Konbini sur plusieurs aspects d’un long-métrage inépuisable, tant dans son humour vertigineux que dans sa résonance stylistique ou civilisationnelle. Morceaux choisis.

The Dude et l’histoire d’une nation

"Tendu entre deux pôles – le film noir, l’un de leurs genres favoris, et un second degré jubilatoire qui tresse dérision, autodérision et comique de situation dans sa natte postmoderne –, The Big Lebowski est un film infiniment plus complexe et subtil qu’il n’y paraît. Il raconte certes l’histoire du Dude, loser autoproclamé, et de ses amis, mais aussi celles des États-Unis et de son cinéma, avec d’un côté des références à la conquête de l’Ouest et à l’édification des grandes métropoles du pays, et de l’autre des clins d’œil au système des studios et à ses super-productions.

Au carrefour des deux, Los Angeles, cité lumière, écrin d’Hollywood, réceptacle de tous les fantasmes, et sa topographie horizontale, où chaque quartier révèle son identité sociologique et architecturale. Le passé et ce qu’il a produit, le présent, ou comment un film parvient à saisir l’essence historique et culturelle d’un lieu mythique par le divertissement et le dialogue avec le spectateur."

Une approche civilisationniste

"Depuis le début, les frères Coen se livrent à une vaste entreprise de déconstruction du rêve américain dont on perçoit moins les effets dans leurs derniers films, mais qui opère encore de manière magistrale dans The Big Lebowski. Il suffit de voir le Dude (Jeff Bridges) et son ami Walter (John Goodman), l’un comme l’incarnation du quart-monde étasunien au pays des Traders et des dividendes, l’autre comme ancien combattant déglingué de la guerre du Vietnam.

Leur tandem symbolise les laissés-pour-compte d’un système ultralibéral qui pratique la guerre comme on élabore une stratégie marketing (on notera au passage les similitudes entre le Vietnam et la première guerre du Golfe, qui fait l’arrière-plan historique du film). C’est toute la poésie de The Big Lebowski, qui substitue des antihéros foncièrement attachants et humains aux yuppies – ces jeunes cadres ambitieux sans scrupule – et autres héros lisses et cyniques qui peuplent le cinéma américain des années 1990."

La force scénaristique

"Ethan et Joel Coen réalisent The Big Lebowski comme Blood Simple, en s’appuyant sur un canevas de roman noir (ici Le Grand Sommeil de Raymond Chandler) pour mieux le détourner et le conduire à sa dilution puis à sa dissolution. In fine, le genre ne fournit qu’une matrice prétexte à une traversée de la ville et à des rencontres avec des personnages hauts en couleur : des nihilistes, un pornocrate, un 'milliardaire'… Et quelques autres au bowling, parmi lesquels le libidineux Jesus Quintana (John Turturro) dans sa combinaison violette.

L’art des Coen se déploie alors dans un sens aigu de la scène, du dialogue et de l’interprétation. Et tout est si cohérent et ciselé que le scénario est tourné au mot près, à la virgule près par les acteurs. Paradoxalement, ce qui fait la force d’une scène chez les Coen n’est jamais le fruit d’une improvisation. Tout est pensé en amont, dans cette écriture à deux mains tellement maîtrisée qu’elle décourage toute modification ultérieure."

Un style imparable

"L’entame du film donne un aperçu de la virtuosité de la mise en scène. La caméra suit un tumbleweed – cette broussaille en boule typique du western – du désert à la côte pacifique de Los Angeles, nous faisant entrer de plain-pied dans notre monde contemporain. Un long travelling pour une marche en avant de l’Histoire.

Un peu plus tard, le générique nous offre un pur travail formel, où le mouvement est magnifié par le ralenti, l’occasion de présenter le bowling et ses 'personnages', et d’observer la gestuelle des joueurs, leur grâce, leur habileté, mais aussi leur dimension burlesque, grotesque. Car le trivial n’est jamais loin. Comme certains de leurs glorieux aînés (Orson Welles, Stanley Kubrick), les frères Coen sont iconoclastes. Leur style tient dans une dialectique, dans cet hommage fasciné au cinéma classique auquel ironiquement ils ne peuvent survivre qu’en le dynamitant."

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