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Cannes : une centaine de spectateurs a quitté la séance du dernier Lars Von Trier

Publié le

par Arthur Cios

(© Les films du losange)

En cause : une violence extrême et certaines scènes trop choquantes.

(© Les Films du losange)

Cannes est un petit monde à part, un microcosme insupportable pour certains et indispensable pour d'autres. Le fait est qu'il y a plusieurs Cannes. Le glamour, avec ses centaines de tenues de soirées et ses litres de champagne que l'on voit partout à la télé, et le cinéphile, avec des festivaliers qui vont se lever aux aurores pour se ruer dans des salles obscures afin de visionner des longs-métrages avant qu'ils n'atterrissent sur les écrans du reste du monde.

Il y a des projections le soir pour les invités, le matin pour la presse. Deux mondes qui ont des approches différentes du cinéma. Pas de méprise, il y a évidemment des cinéphiles au sein des invités, des célébrités, des personnes du milieu et des journalistes. Mais la meilleure preuve de cette légère différence entre ces deux univers se trouve probablement dans les réactions face à The House that Built Jack, le dernier Lars Von Trier présenté hier soir à certains privilégiés, et ce matin aux journalistes. 

Hier, les réactions ont été virulentes. Plus de cent spectateurs ont quitté la projection, choqués par la violence extrême du film. Beaucoup se sont rués sur Twitter pour expliquer leur geste et descendre le film. Pour certains, il est inacceptable. On y voit des enfants se faire tuer et torturer. On y voit aussi des femmes se faire frapper ou mutiler. Une se fait même couper les seins. Le Huffington Post parle de "cris d'horreur et de dégoût" pendant la séance. Bref, on a compris l'idée.

Parmi les dégoutés, on trouve également des journalistes, dont un de Variety qui n'y va pas de main morte :

"The House that Built Jack de Lars Von Trier était une des expériences cinématographiques les plus désagréables de ma vie. [...] Le pire film de l'année."

Du classique Lars Von Trier

Rappelons de qui on parle. Lars Von Trier est le papa du dérangeant Antichrist, qui contient une scène célèbre de mutilation, ou encore de Nymphomaniac. Il fallait s'y attendre : un film sur un serial killer provenant de l'esprit torturé de LVT ne pouvait pas ne pas choquer les esprits. Il faut peut-être simplement connaître la filmographie et l'art du cinéaste pour pouvoir digérer ledit film et son intense violence. 

Notre journaliste cinéma envoyé sur place, Mehdi Omaïs, s'était donc préparé à recevoir un électrochoc ce matin, lors de la projection destinée à la presse. Il écrit ainsi dans sa critique, qui sera publiée dans la soirée :

"Le traumatisme qu’on nous avait prédit (en long et en large) n’advient pas tout à fait. Évidemment, la violence est là, sordide, poisseuse et parfois neutralisée par un humour froid, clinique, parfois détestable/discutable. Il n’empêche que, malgré sa structure narrative s’articulant sur cinq des terribles forfaits commis par son psychopathe de héros, The House that Jack Built n’a définitivement rien du bain de sang attendu."

Des films gores, on en compte des centaines. Des films dits d'auteurs gores, on en compte des dizaines. Des films dits d'auteurs qui ont dépassé les carcans de l'imaginaire dans le masochisme, on en trouve aussi (on pense notamment au début d'Un chien andalou de Luis Buñuel sorti en 1929 ou encore à Salò ou les 120 Journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini, sorti en 1976).

Certains voient en The House that Built Jack un film sur l'art, d'autres un film sur les démons de son auteur. D'autres encore y décèlent les restes de ses propos sur Hitler qui avaient fait polémique au Festival de Cannes en 2011. Peut-être que LVT va trop loin, que les scènes de crimes sont dures à regarder et que l'œuvre est misogyne. Mais aucun des journalistes (même si certains n'ont pas apprécié le spectacle) n'a quitté la salle. Tout dépend de la manière dont on approche le film et de ce à quoi on s'attend. 

Il est néanmoins intéressant de noter qu'après la projection nocturne, lors de laquelle une bonne partie de la salle a pris la poudre d'escampette, il y a eu une standing ovation du public restant. Une longue séance d'applaudissements de six minutes. Ce scandale n'est-il que du vent ? Qui sait. Ce qui est certains, c'est que ce film restera longtemps dans les mémoires des festivaliers et dans l'histoire du festival.

Kyle Buchanan, journaliste pour Vulture, a tweeté ce message, résumant peut-être le mieux cette schizophrénie cannoise :

"J'ai parlé à un festivalier qui sortait de la séance du dernier Lars Von Trier à Cannes : 'Il mutile Riley Keough, il mutile des enfants... et il nous est demandé de regarder cela en tenue de soirée ?'"

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