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Pourquoi le succès de Chloé Zhao aux Oscars dérange la Chine

Publié le

par Manon Marcillat

(© Les Films du Losange)

Nul n’est prophète en son pays, encore moins Chloé Zhao.

Chloé Zhao et Nomadland terminent la saison des prix sur un impressionnant grand chelem. La réalisatrice a raflé un Lion d’or à Venise, puis deux Golden Globes, quatre Bafta et Independent Spirit Awards pour finir grande vainqueur des Oscars avec trois statuettes dans les principales catégories.

Avec ce succès, elle devient la seconde femme dans l’histoire de la cérémonie à recevoir ce prix, onze ans après Kathryn Bigelow pour Démineurs en 2010, mais aussi la première femme asiatique et tout simplement la première femme de couleur à remporter ce prestigieux prix de la Meilleure réalisation. Un événement historique pour le cinéma, mais aussi pour la Chine.

De "fierté" à "traîtresse"

Pourtant, le pays ne semble pas impressionné par le parcours de l’enfant prodige et ne célèbre pas la nouvelle comme le petit monde du cinéma. Nul n’est prophète en son pays, encore moins Chloé Zhao. Et de fierté à traîtresse, il n’y a qu’un pas, que la réalisatrice a franchi malgré elle suite à la fuite de captures d’écran supposées d’articles où elle s’exprimait sur son pays d’origine.

Dans un premier papier, elle aurait affirmé que la Chine était un "endroit où il y a des mensonges partout", et, dans un second issu d’un entretien avec un site australien, elle aurait déclaré que "les États-Unis sont maintenant [son] pays". Le site Web a publié un démenti le 3 mars dernier, affirmant que la capture d’écran avait modifié ses propos et que Chloé Zhao avait en réalité déclaré que "les États-Unis ne sont pas [son] pays", la confusion portant sur le "not" et le "now".

C’est la raison pour laquelle, depuis le début de la semaine, les médias et réseaux sociaux chinois ignorent ou tempèrent la victoire du film. Comme le rapportait hier Le Monde, plusieurs heures après la cérémonie, l’information ne figurait toujours pas sur les sites du China Daily et du tabloïd Global Times, deux journaux à gros tirage dans l’empire du Milieu.

Ce dernier a fini par sortir l’information dans un éditorial lundi soir, rapporte Deadline, qualifiant la victoire de Chloé Zhao de "bonne nouvelle" mais espérant qu’elle devienne "plus mature par la suite". De son côté, The Hollywood Reporter note que le site d’informations chinois 163.com faisait état de la victoire de Chloé Zhao tout en la minimisant. Pour le média, elle n’est en réalité par l’unique cinéaste chinoise à avoir reçu la précieuse statuette de la Meilleure réalisation puisque Ang Lee, pourtant considéré comme taïwanais, l’a déjà reçue à deux reprises, en 2006 et en 2013.

Quant aux félicitations adressées par les citoyens chinois à la réalisatrice, elles ont tout simplement été supprimées des réseaux sociaux, note un usager sur Twitter.

"Un système de valeurs occidentales"

Les Chinois n’ont également pas pu assister en direct au sacre de la réalisatrice chinoise puisque le pays avait finalement décidé de boycotter la cérémonie malgré la victoire très prévisible de Zhao. La raison de ce boycott est très certainement la présence d’un court-métrage documentaire, réalisé par le Norvégien Anders Sømme Hammer, qui raconte les violentes manifestations de Hong Kong en 2019, parmi les nommés. 

Lors de la cérémonie, la réalisatrice a néanmoins tenu à rendre un bref hommage à ses origines chinoises en citant le Classique des trois caractères, un texte de la Chine ancienne : "Où que j’aille dans le monde, j’ai toujours trouvé de la bonté chez les gens que je rencontre. Cela vaut pour tous ceux qui ont la foi et le courage de préserver la bonté qui est en eux ainsi que la bonté qui est chez l’autre, aussi difficile que cela soit", a déclaré la réalisatrice dans un discours plein de sous-entendus.

La Chine boycotte également son film qui aurait dû sortir le 23 avril dernier et, alors que les salles obscures ont pourtant rouvert depuis plusieurs mois déjà dans le pays, le film n’est toujours pas à l’affiche. Le vice-président de l’association du cinéma de Shanghai, Shi Chuan, expliquait dans le Global Times que le film "risquerait de ne pas faire un bon score au box-office car Zhao est familière du système de valeurs occidentales, qui est très différent du système chinois".

Son sacre aux Oscars, récompenses à forte valeur de prescription, changera-t-il la donne ? Quoi qu’il en soit, les rapports entre la réalisatrice et la Chine pourraient prochainement se réchauffer puisqu’elle s’apprête à réaliser Eternals pour Marvel, qui n’a certainement pas l’intention de se priver de l’immense marché chinois.

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