AccueilCinéma

Steampunk, trolls et super-héros : on s’est baladé dans l’univers nerd du Salon Fantastique

Publié le

par Thibault Prévost

Du 6 au 8 mai, la 5e édition du Salon Fantastique a offert aux fanas de cosplay l’occasion de s’adonner à leur passion. Un monde étrange, onirique et extravagant.

© Guillaume Belvèze pour Konbini

Un loup-garou de trois mètres de haut, debout sur ses pattes arrière, vient de franchir le grand porche du Paris Event Center. Durant un instant, le ronronnement incessant des conversations alentour laisse place au silence. Un silence surpris et admiratif, carte de visite de l’originalité. Trois pas, trois impacts sourds sur le plancher, et le fabuleux animal s’arrête pour mieux toiser les pauvres humains qui l’entourent déjà – à distance respectueuse. Tout le monde a beau savoir qu’un homme se trouve sous le costume, personne n’ose réellement s’approcher. Un gloussement de plaisir, quelque part dans le fond, déclenche le retour au naturel. Un essaim de flashs entoure bientôt le corps de l’animal, alors que celui-ci s’engage à pas de géant dans le dédale de stands, dominant les structures d’un bon mètre et laissant dans son sillage une nuée de rires stupéfaits. L’espace de quelques secondes, le surnaturel a réellement fait immersion au Salon Fantastique. Ça tombe bien, c’est ce qu’on était venu pêcher.

Pour trouver l’entrée du festival de cosplay "édition 5.1", spécial "Monstres et grands méchants", planqué porte de la Villette dans le hangar géant du Paris Event Center, il suffisait de suivre les capes. À la sortie du métro, Frodon et ses potes de la Communauté de l’anneau traversent sur les clous en face du Glazart. De l’autre côté de la rue, en attendant le bus sous un froid indécent pour un 7 mai, on les suit du regard avec l’expression de celui qui se demande s’il hallucine. À mesure que l’on remonte le courant humain, plus de doutes, on y est : en laissant derrière nous la sempiternelle fouille au corps, on franchit définitivement, vers 15 heures, la frontière du présent. Première impression : on est loin du faste médiatique de la Japan Expo, le Salon Fantastique attire seulement un public de passionnés.

Devant le hangar et ses trois imposantes entrées, des stands et des maisonnettes collés les uns aux autres proposent un artisanat tout droit sorti du Moyen-Âge, qui fait la part belle au cuir et au métal. La binouze porte le nom de "Chaudasse" et les goûts vont de "lentilles" à "champignons" ; autour de nous, on baguenaude en souriant, masse d’armes (en plastique) sur l’épaule ou épée (en mousse) à la ceinture, en pronostiquant les résultats du second tour à venir ou en se provoquant pour le spectacle – probablement le seul endroit de Paris où l’on peut entendre quelqu’un hurler "Viens là, marouflard !" à l’adresse d’un inconnu. Entre deux poses menaçantes, on sort son smartphone de sa coque en bois pour un selfie en tenue de viking ou pour filmer les combats chorégraphiés de combattants Jedi qui font crépiter les sabres laser. Autant s’habituer aux anachronismes, et admettre que l’on est paumé quelque part entre la Comté et la Matrice.

Des entrelacs de sous-cultures

Mais les choses sérieuses commencent une fois entré dans le hangar : si, à l’extérieur, la thématique moyenâgeuse émergeait à peu près clairement, le patchwork de stands et les badauds costumés qui s’y pressent faussent toute conception du temps. Des steampunks aux airs de dandys, en haut-de-forme et lunettes d’aviateur chromées, croisent des groupes de trolls à l’œil mauvais. Superman et Hulk rigolent avec des gothiques en dentelles noires. Cthulhu galère avec un costume qui semble peser une tonne. Des lolitas acidulées lancent des œillades discrètes vers les Jedi taciturnes penchés sur un présentoir de sabres – de vrais sabres, pour le coup – d’un air intéressé. Et au cas où vous vous poseriez la question, oui, il y a aussi des gens en tenue civile (tendance T-shirts à référence nerd, quand même), mais ceux-là sont plus à chercher au fond du hangar, dans l’angle dédié à l’initiation aux jeux de plateau. Plus loin, un stand vend des fausses mandragores, ces plantes au tronc humanoïde et "aux vertus d’immortalité", selon les explications de l’herboriste, qui fait aussi dans la fée et la chimère, qui "se vendent très bien". Des auteurs de fantasy rencontrent leur public et vice-versa, des artisans rivalisent de mentions "fait main", bref, on se croirait sur un marché artisanal, mais un marché hyperspécialisé et complètement uchronique, joyeusement exubérant, dans lequel les sous-cultures s’entremêlent dans une alchimie complexe et captivante.

Dans un large espace laissé libre tout au fond, la scène qui accueillera le grand concours de déguisement de 16 heures est pour le moment occupée par une démo d’hypnose. On y rencontre Maxime, qui arbore un masque de Deadpool monté sur une tenue steampunk et brandit, en tournoyant, une sorte de flingue de diamètre monstrueux qui projette des lumières arc-en-ciel une fois activé. "C’est un blaster-vortex qui fait aussi sèche-cheveux", explique sobrement l’homme masqué, qui refuse de nous donner son âge. On rigole, il nous coupe : "Il y a deux ans de travail sur le costume." Ah oui, quand même. Alors que l’heure du concours approche, la densité et la richesse des costumes augmentent autour de la scène.

En attendant qu’on l’appelle, un Link concentré – Jérémy, 30 ans – jauge la concurrence, bouclier dans le dos et épée à la main. Il devait "faire Iron Man" à la base, mais il a "oublié le casque" – nota bene : ne jamais sortir sans un costume de secours. Le regard fixé sur une médiéviste fardée en robe florale vert pomme finement ouvragée (Jeanne, 22 ans, dont la passion est de se déguiser en courtisane "pour aller au parc"), Link reconnaît que "niveau costume, face à elle, [il n’a] aucune chance". Il misera donc tout sur "la prestation", avec une botte secrète : un ocarina, dont il compte jouer quelques notes pour ensorceler le jury. Les juges (quatre filles richement grimées, dont une sorte de Khaleesi nordique) prennent place : le concours peut commencer.

"On est un peu arrivés là par hasard"

Alors qu’ils sont entassés à gauche de la scène – formidable photo de promo de l’imaginaire fantastique –, les 23 concurrents commencent leur défilé devant le jury et le public, tout aussi costumé, venu en masse pour le main event de l’après-midi. Seul le trio de tête aura l’honneur de participer à la grande finale du lundi 8 mai, qui couronnera le vainqueur de trois jours de festivités chimériques. Les concurrents se donnent, enchaînant les poses extravagantes, les acrobaties à l’épée et les bouffonneries. Dans les coulisses, accoudé à un mur, on retrouve le loup-garou gigantesque que l’on essayait en vain d’interroger – essayez de poursuivre un type monté sur échasses qui ne vous voit pas, vous verrez.

Visage découvert, il sue à grosses gouttes et, de près, la fourrure sent réellement le bestiau. Paul, 25 ans, est "échassier dans une compagnie de théâtre de rue" – ô surprise – et possède, outre cette tenue, "un costume de loup-garou blanc et six trolls. On est là pour la victoire finale", avance-t-il. Vu que tous les regards sont constamment braqués sur lui, on se dit que le public a déjà choisi son champion. Pourtant, lui et sa partenaire, Juliette – 20 ans, un mètre cinquante de moins que le loup-garou –, sont de vrais challengers : "On est un peu arrivés là par hasard", s’amuse-t-elle, "on ne connaît pas cet univers". Déjà, leur tour approche, et le couple commence à réfléchir à sa prestation : "On fait une choré ? Une danse ?"

Ce sera finalement une danse, silencieuse et gracile, quelque part entre la valse de La Belle et la Bête et l’iconique chorégraphie symbiotique de King Kong et Ann Darrow. La différence avec le reste des candidats sauterait aux yeux d’un aveugle, et le couple est logiquement sacré champion. On retrouve Juliette, le masque de l’incrédulité sur le visage et la tiare de vainqueur posée sur la tête, abasourdie : "On ne savait même pas si on allait être acceptés au concours !" lâche-t-elle. Derrière elle, les masques tombent – de chaleur –, et Paul discute tranquillement avec Spiderman, Hulk et Iron Man. Avec le sentiment du devoir accompli.

"Les gens, dans la rue, ils vous insultent !"

Pour savoir ce qui différencie les meilleurs cosplayers, on s’approche de MadHands, costumière de 25 ans et membre du quatuor de décideuses. Pour elle, "il y a trois critères essentiels : la technique, l’originalité et la prestation", avec une importance toute particulière donnée à la technique, "parce qu’on peut être très bon en couture, mais pas sur scène". Le "fait main" – expression qu’elle répétera systématiquement pour justifier le choix du palmarès – est "essentiel". Quant à la décision de faire gagner le loup-garou et sa partenaire, "il a été automatique".

D’accord, on comprend un peu mieux, mais qu’est-ce qui motive nos contemporains à se donner tant de mal pour se déguiser ? Caroline, costumière de 22 ans, magnifique dans une tenue "inspirée de The Witcher 3", a bien conscience de l’aspect singulier de la démarche aux yeux du grand public, dans un monde où l’uniformité va de pair avec la respectabilité. "On passe pour des gamins, alors que l’on aime juste se déguiser", résume-t-elle avec un sourire fataliste. Et de lancer un message à ses compatriotes trop prompts à se faire une opinion : "Les gens devraient essayer par eux-mêmes de devenir leur héros, histoire qu’ils fassent un truc de leurs mains !"

Même constat, un poil amer, chez Frédéric, un steampunk débutant de 51 ans aux accents misanthropes. "Quand les moments sont durs, ça fait du bien de se déguiser. J’aime pas la société actuelle. Quand on s’habille différemment, on est regardé de travers. À la base, je voulais aller voter comme ça", rigole-t-il, avant d’expliquer qu’il s’est rétracté pour éviter les emmerdes. Et de soupirer : "Aujourd’hui, les gens manquent de curiosité. Qu’ils lèvent un peu la tête de Facebook !" Et entre l’état d’urgence qui n’en finit plus d’être temporaire et le Front national à 34 %, l’heure n’est pas à se déguiser en pirates et à aller faire danser les badauds. Le steampunk passe encore, confie Ludovic (le seul de nos interlocuteurs à se présenter comme cosplayer), qui peut se balader dans le métro en gilet de garçon et lunettes d’aviateur au cou sans souci, "tant que le chapeau reste dans le sac", mais il avoue que "c’est pas tout le temps le cas". "On suscite des réactions bizarres", assure-t-il. "Les gens, dans la rue, ils vous insultent !"

Pour lui, le cosplay "n’a pas vocation à avoir une visibilité sur la voie publique", notamment pour des questions de sécurité : "Il y a des gens avec des épées en mousse d’un mètre de long ! Avec le plan Vigipirate, c’est pas possible." Vu sous cet angle-là, il est vrai que l’époque n’est pas hyper tolérante avec les répliques ultra-réalistes d’armes à feu de gros calibre. Les organisateurs du Salon Fantastique le savent ; les armes en métal sont proscrites. De toute manière, l’accessoire le plus répandu est, de loin, la paire d’oreilles elfiques en plastique, à la fois inoffensive et idéale pour apporter une touche de merveilleux à son trajet de métro. D’ailleurs, station Porte de la Villette, alors que le jour tombe et qu’une partie du public regagne ses pénates, les tenues n’ont pas été modifiées d’un poil, d’une plume ou d’une écaille. Histoire de savourer un moment rare et fugace où, sur un quai de métro, la puissance du nombre parvient à malmener la hiérarchie entre norme et excentricité, ne serait-ce que quelques minutes. Et où la vraie vie, souvent trop bien élevée, enfile le costume du rêve.

Toutes les photos de ce reportage sont signées Guillaume Belvèze, et publiées avec l’accord de leur auteur.

À voir aussi sur konbini :