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Après 120 battements par minute, Félix Maritaud est lumineux dans Sauvage

Publié le

par Mehdi Omaïs

Sauvage, premier long-métrage de Camille Vidal-Naquet, est l’un des gros chocs de la Semaine de la critique cannoise. Une plongée sans concession dans le quotidien d’un jeune homme qui vend son corps dans la rue.

(© Pyramide Distribution)

"Il n’avait nulle part où aller si ce n’est partout, et ainsi continuer à rouler sa bosse sans cesse sous les étoiles." Cette citation, extraite du roman culte Sur la route de Jack Kerouac, pourrait assez fidèlement définir Léo, le protagoniste de Sauvage, premier long-métrage du cinéaste Camille Vidal-Naquet.

À 22 ans, le jeune prostitué, tel une ombre errante, balade et exhibe son corps épuisé au gré des rues. Ses partenaires masculins défilent à un rythme soutenu. Des pipes. Des plans sordides. Des moments plus tendres (mais rares). Son existence consiste en un recommencement permanent, comme s’il était totalement prisonnier d’une boucle temporelle faite de chairs, de concupiscence et d’épuisement.

Un souci de réalisme constant

Contrairement aux autres travailleurs du sexe, Léo n’offre pas vraiment son physique pour l’argent. Le matériel compte peu. Il n’a d’ailleurs pas de téléphone parce qu’il n’a personne à appeler. On ne sait rien de lui. Aucune trace de sa famille, de ses parents. Son histoire a été sciemment gommée. Ce qu’il recherche dans le tourbillon des corps, des nuits interlopes et des appartements en rafale, c’est l’instant de douceur.

Ce moment suspendu où, enfin, quelqu’un choisira la douceur de la caresse plutôt que la violence et l’urgence de l’étreinte. Il va même jusqu’à embrasser ses clients, au grand dam de ce "collègue" pour lequel il en pince mais qui le repousse. Au fond de lui, il lutte contre l’invisibilité, l’anonymat, cherchant la reconnaissance par l’amour.

Pour coller à la réalité qu’il dépeint, Camille Vidal-Naquet est allé à la rencontre des garçons du bois de Boulogne avec lesquels, au fil des nuits, il a noué des liens très forts. Leurs parcours respectifs ont ainsi nourri son propos et apporté la véracité espérée au combat quotidien de Léo. Sa mise en scène, extrêmement immersive et organique, consiste justement à suivre au plus près le jeune homme solitaire, à nous faire ressentir ses émotions, ses quêtes, à trébucher avec lui.

Car oui, son périple n’a rien d’une partie de plaisir et le cinéaste ne nous épargne aucun détail. D’aucuns pourraient lui reprocher une certaine complaisance dans sa manière de filmer les passes et les séquences sexuelles. Mais là encore, il s’agit pour lui d’obéir à un parti pris frontal.

Félix Maritaud, révélation hallucinante

Il filme ainsi les corps sans détour, dans leur nudité. Surtout celui de Léo qui, à mesure que le film se déploie, mute. Camille Vidal-Naquet insiste sur les mains et la peau, qui témoignent du manque d’hygiène dont il est victime. Sauvage s’appesantit sur les mutations physiques d’un homme esseulé et sans perspective, qui se décharne à vitesse grand V, tousse, vacille et titube. Sa désorientation et sa sidération, le spectateur les ressentira notamment grâce à l’interprétation exceptionnelle de Félix Maritaud, remarqué l’an dernier dans 120 battements par minute de Robin Campillo. On a rarement vu un acteur être à ce point dans le don (et l’oubli) de soi. Dans chaque plan, il porte dans son regard, ultra expressif, l’entière douleur du monde. Son chemin de croix, d’avilissements et de vexations, il l’incarne avec instinct et puissance.

Si les moments douloureux y sont légion, il y a dans ce récit de l’espoir, çà et là, disséminé. De l’espoir qui surgit par à-coups, comme la lumière des stroboscopes sous lesquels Léo et d’autres hommes dansent au point de vouloir se détacher de leur propre corps, de s’oublier. Sauvage brutalise, sidère, met dans l’inconfort. Malgré cela, il n’oublie jamais de rappeler, en filigrane, qu’il reste de l’amour. Que ce sentiment, éventuellement, pourra sinon sauver, du moins rendre les nuits moins sombres. Pour son premier passage derrière la caméra, Camille Vidal-Naquet marque clairement les esprits. Nous n’oublierons pas de sitôt Léo, ni le formidable Félix Maritaud qui lui donne l’humanité que ses semblables peinent à entendre et à comprendre.

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