Salim Kechiouche. (© VO2MAX)

Salim Kechiouche : portrait sans gants d’un acteur accompli

2018 est une année chargée pour le comédien Salim Kechiouche. Bientôt à l’affiche de Corps étranger de Raja Amari (21 février) et du très attendu Mektoub, my love: canto uno d’Abdellatif Kechiche (21 mars), l’intéressé squattera les écrans dès le 31 janvier sous les traits d’un ex-taulard en perdition, dans Voyoucratie de FGKO. Portrait d’un acteur qui compte.

Salim Kechiouche. (© VO2MAX)

Le regard ténébreux et l’allure débonnaire, Salim Kechiouche, 38 ans, patiente dans un café du 2e arrondissement de Paris. Notre premier contact est immédiatement amical, empreint de bonhomie. Le jeune homme a en effet le tutoiement facile et la langue déliée, quels que soient les sujets abordés. Né à Lyon le 2 avril 1979, il grandit à Vaulx-en-Velin, couvé par deux parents aimants d’origine algérienne.

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Son père, comme son grand-père qui a travaillé dans l’amiante en arrivant en France dans les années 1960, était ouvrier. Chaudronnier et soudeur, plus précisément. Sa maman, analphabète, a appris le français avant de le mettre au monde. "Pour elle, la réussite par les études était le nec plus ultra, surtout pour l’aîné de la famille que j’étais. Mes parents se sont saignés pour que j’aille dans une école privée catholique", confie l’acteur.

Malgré les écueils du destin, Salim vit une enfance plutôt heureuse. "J’habitais dans une des cités les plus chaudes de France mais je ne m’en rendais pas compte. J’étais entouré d’amis fidèles et nos voisins, quoique voyous, nous protégeaient." Un drame vient néanmoins obscurcir son horizon et redessine bientôt toutes ses certitudes : le décès de sa maman, des suites d’un cancer.

Il a 14 ans et se réfugie séance tenante dans la boxe, discipline qu’il pratique déjà depuis un an. "La vie, c’est foutu bizarrement. Elle te prend des choses et, derrière, t’as quand même des bouées de sauvetage." Il donne des coups. Il en reçoit. L’énorme colère qu’il a chevillée au corps diminue peu à peu. Il fait de la natation. Et utilise aussi le caméscope de son papa pour tourner des films avec ses amis, biberonnés comme lui au cinéma d’action façon Stallone ou Van Damme et aux comédies populaires françaises avec Louis de Funès ou Pierre Richard.

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À toute vitesse, le destin change

"On tournait des parodies, des JT, on imitait les sketchs des Inconnus, ce genre de délire", se souvient-il. L’idée de faire de la danse, comme l’un de ses cousins, lui mordille également le ventre. Mais, conscient que les destinées artistiques ne sont pas toujours bien vues autour de lui, il persiste dans la boxe, progresse et finit champion de France de kickboxing à 18 ans.

Lorsqu’il passe son baccalauréat L – "C’était cool, j’étais presque le seul garçon de la classe (rires)" – et qu’il se passionne pour L’Étranger d’Albert Camus, la brèche du cinéma est déjà ouverte. "C’est peut-être le cadeau du ciel de ma maman." Salim a rencontré Gaël Morel quelques années plus tôt, à l’occasion d’un débat intitulé Avoir 20 ans en 2000. À l’époque, le futur réalisateur, de quelques années son aîné, espère tourner son premier long-métrage :

"Mon rêve, à ce moment-là, c’est de continuer la boxe, d’avoir une situation financière stable et de sortir de la pauvreté. Sans vouloir verser dans le misérabilisme, j’ai vraiment connu la dèche. Là où j’étais, il n’y avait pas de perspectives d’avenir et même ceux qui faisaient des études finissaient balayeurs."

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À 17 ans, il tourne pourtant dans À toute vitesse dudit Gaël Morel, sans trop croire à une possible carrière. Pour lui, c’est le kif, la parenthèse enchantée :

"J’ai directement aimé ça, le plateau, la caméra… C’était facile pour moi. J’avais l’impression de me mouvoir dans l’espace comme sur un ring de boxe. Il y avait aussi un côté narcissique sympa. À ce moment de ma vie, j’étais allé une seule fois au resto, j’avais fait un seul voyage et là, d’un coup, j’étais au centre de l’attention. J’étais valorisé."

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Dans la foulée, François Ozon lui offre une apparition remarquée dans Les Amants criminels, qui sort en 1999. En dépit des lumières posées sur lui, Salim Kechiouche est désarçonné. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Le regard suspicieux que son entourage porte sur cette possible trajectoire cinématographique le fait douter et perdre pied. Au point de vriller :

"J’ai fait des conneries, comme monter dans une bagnole volée, dealer trois barrettes pour avoir des petites sensations, tomber en fascination pour les mecs qui font des braquos, leur parler, connaître leurs histoires de taule…"

Le déclic se produit alors qu’il est en Algérie pour un enterrement. Salim est bloqué sur place pendant un an et se bat pour ne pas qu’on lui impose le service militaire. Les réflexions fusent. Tout est mis à plat. Il comprend enfin que le cinéma est une chance. En rentrant à Paris, il approfondit l’apprentissage du théâtre, persévère et obtient plusieurs rôles, dont deux d’homme homosexuel dans Le Clan de Gaël Morel (2004) et Le Fil de Mehdi Ben Attia (2010). Il fait même la couverture du magazine Têtu.

"Ça m’a fait comprendre l’ampleur du métier, et puis c’était sympa d’être une petite icône gay. Même si je craignais d’être enfermé dans ce type de rôle, ça m’a fait du bien de casser l’image du bagarreur, de laisser la sensibilité et la sensualité me gagner."

Dans une famille où on zappe dès qu’un couple s’embrasse sur la bouche, les prestations en question font forcément des vagues. Les non-dits persistent d’ailleurs avec ses oncles sur le sujet : "Je crois qu’il faut juste éduquer les gens pour qu’ils acceptent et comprennent."

En 2013, Salim Kechiouche rejoint le casting du chef-d’œuvre La Vie d’Adèle, dans lequel il incarne l’un des petits amis d’Adèle Exarchopoulos. Féru de l’œuvre d’Abdellatif Kechiche, il y voit une chance en or. Sur le plateau, il est très vite en admiration devant le maestro :

"J’avais l’impression de toucher une forme de liberté, de vérité de jeu que je n’avais jamais expérimentée jusqu’alors. Chez Abdel, contrairement aux autres, la technique est au service des acteurs. Son processus, c’est de dire : 'Toi vis, et nous on se débrouille pour choper ta vie.'"

S’il en sort émerveillé, cela n’a pas été le cas des deux têtes d’affiche. Alors que le film vient d’être récompensé par une triple Palme d’or, Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux se confient en effet sur les méthodes dictatoriales de leur réalisateur. Le tollé est énorme :

"Sur le moment, en tant qu’acteur qui courait les castings, je me disais : 'Ça va, vous n’avez pas non plus fait quatre mois de prison… Ça valait le coup les filles, non ?' J’ai un grand respect pour lui et je suis content d’être dans son prochain film, Mektoub, my love: canto uno. Il existe en France un vrai courant Kechiche, que l’on retrouve dans le cinéma de Maïwenn ou de Houda Benyamina."

Sur tous les fronts, à la télévision comme au théâtre, Salim Kechiouche est en passe de devenir un visage incontournable du paysage cinématographique français. Sa performance dans Voyoucratie de FGKO (Fabrice Garçon et Kevin Ossona) est pour le moins convaincante. Il y campe Sam, une petite frappe sortant de prison et aspirée par une implacable spirale de violences :

"Le titre de ce film est pluriel. Car il existe plusieurs voyoucraties : ça peut être l’Élysée, le 6e arrondissement, la Corse, les mafieux italiens, les Reubeus… tout le monde. Je voulais en tout cas donner une humanité à mon personnage."

Salim Kechiouche tient d’ailleurs à rassurer les détracteurs de l’opus, ceux qui, dès la bande-annonce, ont fustigé cette énième représentation d’un Arabe voyou dans une société de plus en plus stigmatisante :

"Mon personnage aurait pu s’appelle Laurent ou Boris. Aujourd’hui, si c’est trop lisse, c’est consensuel. Si c’est homo, c’est haram. Si c’est violent, c’est trop. Il faudrait quoi du coup ? Filmer l’homme invisible qui ne parle pas pour ne froisser personne ? Le cheminement de Sam n’est pas le fait de son origine mais de ses choix et des aléas de la vie, de la difficulté à se réinsérer."

Contre vents et marées, Salim Kechiouche prône toujours l’espoir. Pour son personnage, mais aussi pour la jeunesse : "En 2000, on pensait avoir Marty McFly, on a eu Ben Laden. Mais ça n’a pas empêché de belles choses. C’est pareil pour les mômes aujourd’hui. Il y a des problèmes écologiques, la perte du romantisme avec Tinder, Trump au pouvoir… Mais il y a aussi de belles promesses."

Par Mehdi Omaïs, publié le 25/01/2018

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