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C’est quoi Rouge, le film aux 100 % de critiques positives ?

Publié le

par Manon Marcillat

100 % de critiques positives sur Rotten Tomatoes et sur Metacritic : un exploit.

En 2017, un journaliste d’IndieWire avait répertorié les dix-sept longs-métrages du XXIe siècle les mieux notés sur le site de critique Rotten Tomatoes. Les studios Pixar régnaient alors en maîtres sur ce classement, où l’on recensait sept films d’animation mais également des classiques comme Le Seigneur des anneaux : Les Deux Tours ou Harry Potter et les Reliques de la mort, 2e partie. Get Out, Mad Max, Moonlight, Gravity, Boyhood et Argo étaient quant à eux les films les mieux notés des six dernières années.

Au panthéon des films les plus populaires sur Rotten Tomatoes, aucun n’est donc franchement confidentiel. Ainsi, plus étonnante est la performance de Rouge, troisième et dernier opus de la trilogie Trois couleurs du réalisateur polonais Krzysztof Kieslowski, qui remporte le doublé gagnant avec 100 % de critiques positives sur Rotten Tomatoes et sur Metacritic. Une singulière prouesse qui nous a donné l’envie de revenir plus en longueur sur l’ultime film du cinéaste, décédé deux ans après sa sortie.

Dix arts et dix commandements

Après une période dédiée à la réalisation de documentaires au début de sa carrière, Krzysztof Kieslowski s'est tourné vers des longs-métrages aux structures ambitieuses, en commençant par Le Hasard en 1981, où le destin du personnage principal changeait en fonction du train qu’il parvenait – ou non – à attraper. Le réalisateur confirmait par la suite sa vision du cinéma quasi architecturale avec la série Le Décalogue, amorcée en 1988 et qui déclinait les dix commandements en dix films.

Dans Tu ne tueras point, le cinquième volet de la déclinaison, Kieslowski installait une nouvelle particularité à sa filmographie : à son goût prononcé pour l’architecture, le premier art qui articule désormais son cinéma, s’ajoute un attrait pour le troisième art, la peinture, qui procurait à son film une ambiance teintée de vert.

Il viendra ensuite ajouter une nouvelle couleur primaire à sa palette dans La Double Vie de Véronique en 1991 et ses deux histoires de vies entremêlées sur fond jaune. Le film marqua également la transition entre la période polonaise et la période française de Kieslowski, ainsi que le début de sa collaboration avec Irène Jacob, que l’on retrouvera au centre de Rouge, trois ans plus tard.

Irène Jacob dans '<em>La Double Vie de Véronique'. </em>(© MK2)

Le cinéma de Kieslowski est un cinéma de signes absolument fascinant, qui se construit de manière presque mathématique en se répondant par d’habiles jeux de miroirs et de vitres que le cinéaste affectionne et avec lesquels il aime s’amuser au fil de ses longs-métrages. Le plan final de Rouge, son dernier film, était d’ailleurs celui d’une vitre, cette fois-ci brisée, derrière laquelle se tenait Jean-Louis Trintignant ému, regard caméra.

Liberté, égalité, fraternité

Dernier volet du triptyque des couleurs de Kieslowski, Rouge venait conclure l’exploration de la devise française du cinéaste polonais entreprise un an plus tôt, en 1993, avec Bleu, Lion d’or à la Mostra de Venise. Un an plus tard, en 1994, sortait Blanc, Ours d’argent du Meilleur réalisateur à Berlin, et la même année Rouge, en compétition au Festival de Cannes et trois fois nommés aux Oscars. Tournés à la suite, les films de la trilogie Trois couleurs ont donc occupé, pendant plus de deux ans, la totalité du temps du réalisateur, au tournage le jour et au montage la nuit.

Trois couleurs s’ouvrait sur le tragique accident de voiture de Bleu, qui arrachait mari et enfant à Juliette Binoche, pour se conclure sur le naufrage d’un ferry dans Rouge. Dans Bleu, Julie tentait de se reconstruire après ce deuil en abonnant derrière elle sa vie d’avant et tous les biens matériels qui lui étaient liés, à l’exception d’un lustre bleu. Défaite de tout souvenir, elle partait refaire sa vie à Paris pour regagner sa liberté, premier principe de la devise française.

Juliette Binoche en Julie dans '<em>Bleu'.</em> (© MK2)

Dans Blanc, le mariage, qui menait au divorce, a été placé au centre. Du blanc ici surtout symbolique car difficile à mettre en scène, comme les draps de ce mariage non consommé ou la neige de la Pologne que Karol, le mari congédié, rejoint après son divorce.

Méprisé par son ex-femme, il va reprendre sa vie en main dans son pays natal et fomenter sa reconquête de l’être aimé en lui prouvant qu’il est son égal, second principe de la devise française. Blanc s’imposa comme un opus plus léger, plus lumineux, qui offrait une respiration dans la trilogie mais qui déjà répondait au premier grâce à l’apparition furtive d’une Juliette Binoche perdue dans les dédales du tribunal, spectatrice malgré elle du divorce de Dominique et Karol.

Julie Delpy en Dominique dans '<em>Blanc'.</em> (© MK2)

Rouge, en dernier pan du drapeau français, illustrait quant à lui le thème de la fraternité. Ultime long-métrage de Kieslowski, il est également venu mettre un point final à sa trilogie. Dans Rouge, le cinéaste filmait la rencontre d’une jeune mannequin idéaliste et d’un vieux juge à la retraite misanthrope, avec en filigrane le questionnement de nos valeurs morales. "L’éternelle question consiste à savoir si en donnant aux autres un peu de soi-même, nous ne le faisons pas pour avoir une meilleure idée de nous-mêmes", se demande Kieslowski dans ce dernier film.

Irène Jacob en Valentine dans '<em>Rouge'.</em> (© MK2)

La notion de fraternité était interrogée au travers de l’amitié paradoxale entre ces deux êtres que tout oppose et qu’un accident (encore un) a fait se rencontrer. Après avoir renversé un chien, la jeune Valentine tentait de retrouver son propriétaire, Joseph, un juge retraité aigri qui occupait sa solitude en écoutant les conversations téléphoniques de ses voisins. En préférant ne rien révéler aux voisins, elle manquera au principe de fraternité, préférant couvrir ce vieil homme acariâtre, qu’elle va tenter de raisonner.

Dans Rouge, film parsemé de notes carmin, celles d’un vêtement, d’une devanture, d’un collier ou d’un feu de voiture, les notions de hasard et de choix que Kieslowski n’a cessé d’explorer sont en parfaite symbiose. C’est en apposant la dernière pièce d’un puzzle géant qu’il a ainsi mis un terme à une filmographie parfaitement cohérente, voire géométrique. C’est également par la rencontre entre Valentine et Joseph que Kieslowski tirera les ficelles de la conclusion de sa tragi-trilogie : le naufrage d’un ferry qui va coûter la vie à mille cinq cents anonymes mais laisser saufs les sept protagonistes de Bleu, de Blanc et de Rouge, que l’on verra défiler, hagards et choqués, dans un salut collectif.

"Tous les êtres sont liés entre eux, il existe des fils invisibles." C’était la croyance du cinéaste polonais qui a donné un cap à son œuvre et a bouclé la boucle d’une trilogie, mais aussi d’une entière filmographie.

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