AccueilCinéma

Reportage : la dernière séance de la Pagode, l'un des plus beaux cinémas de Paris

Publié le

par Théo Chapuis

Konbini s’est rendu mardi à la rencontre des spectateurs de la dernière séance de L'Etoile Pagode. Alors qu’il allait fermer ses portes, l’ambiance était à l’émotion parmi les habitués du cinéma inauguré en 1931.  

Une des deux salles de l'Étoile Pagode (Crédit Image : AlloCiné)

Mardi 10 novembre, au 57 bis rue de Babylone, des silhouettes s'échappent du cinéma. Elles n’ont pas grand chose à dire à propos de Youth, le dernier Paulo Sorrentino, ode au temps qui passe. Alors que la Pagode a annoncé sa fermeture soudaine il y a quelques jours, de nombreux spectateurs ont tenu à se couler une dernière fois dans le feutre douillet des sièges de ce cinéma aussi âgé qu'une vieille dame, avec 87 années de projections au compteur.

Comme lors d’un dernier hommage, l’ambiance était respectueuse quoiqu’un peu hébétée : on sourit, mais on ne rit pas. On ne veut pas s’attarder après la séance, mais on finit par rester un peu. On se rassemble, mais pas en groupes trop nombreux.

"Ces gens se sentent orphelins aujourd'hui"

A l’entrée il y a David le caissier. Costume bien mis et moustache taillée, il était maître de la console qui fait face à la file d’attente dix ans durant. Un peu résigné, il semble surtout regretter la "relation privilégiée" qu’il avait avec les clients :

L'aspect cinéma de quartier, c’est très important. Les clients sont plutôt âgés, ce sont parfois des veuves ou des veufs… Ces gens se sentent orphelins aujourd’hui. Ils faisaient confiance à la programmation, ils revenaient parce qu’ils savaient ce qu’ils y trouveraient, presque un peu comme un commerce de proximité, un épicier de quartier. Malgré l’aspect basique de mon métier, je me suis rendu compte que j’avais un rôle à jouer.

Sur le comptoir, sous la photo surannée d’une actrice en noir et blanc, repose un cahier dans lequel ceux qui le désirent ont écrit quelques lignes. Qu’il s’agisse de mots d’indignation, d’encouragement, de soutien ou simplement de souvenirs partagés, il n’y a qu’à le feuilleter pour mesurer le vide que laissera la Pagode auprès des habitués.

Pas que des habitués d’ailleurs. Sous les bambous qui cachent la Pagode depuis la rue, un homme mitraille l’impressionnante architecture du jardin japonais, inscrit aux monuments historiques et réhabilité dans les années 70. Il explique sa passion : photographier les cinémas. Il en a déjà pris 80. Lorsqu’il a appris que la Pagode allait fermer, il a décidé de venir avec son objectif.

Le sublime jardin japonais de La Pagode (Crédit Image : <a href="http://www.etoile-cinemas.com/" target="_blank">Étoile-Cinémas</a>)

Preuve de la particularité du lieu, insolite à plusieurs égards, entre sa fonction d'origine (de 1896 à 1927, il était un endroit de réceptions privées), son lien avec la Nouvelle Vague dans les années 50 (François Truffaut ou Éric Rohmer étaient des habitués) puis sa prise en charge par le cinéaste Louis Malle en 1972 jusqu'à sa transformation de cinéma exclusif, jusqu'à ce 10 décembre, en un centre d'activités culturelles éparses.

"C’est un bâtiment très atypique"

Couple de sexagénaires un peu pressé, Régine et Jean-Charles sont venus souvent, ils sont du quartier. Même s’ils ne se voient pas comme des cinéphiles, le cinéma va leur manquer. Après tout, "y’en a pas dans l’quartier".  En tout cas pas d'aussi singulier que l'Étoile Pagode.

Car on vient de loin pour y voir un film. Italiennes, Martina et Marguerita ont bien trouvé un moment pendant leurs quatre jours de vacances à Paris pour venir s’y faire une toile pronto. La mère et la fille me racontent qu’en la patrie de Cinema Paradiso aussi, "beaucoup de petits cinémas et de petits théâtres ferment et c’est quelque chose de très triste".

L'une des deux salles de cinéma de La Pagode (Crédit Image : Mathieu François du Bertrand)

Pour Ekaterina et Julia, tant que le lieu survit, rien n’est si triste. "Ça pourrait devenir un centre d’arts", ce qui pourrait presque passer pour une réflexion désintéressée si elles ne s’étaient pas présentées comme commissaires d’exposition.

Elles admettent que ce serait dommage que le lieu devienne un restaurant ou un commerce quelconque, parce que "c’est un endroit magique. C’est un bâtiment très atypique par rapport au reste du quartier. Ici il n’y a rien… à part le musée Rodin pas loin, mais ça reste plus classique". C’est sûr qu’au pied des Invalides, les trottoirs ne débordent pas de vie et le quartier perdrait là une de ses uniques excentricités.

"Certains films peuvent vivre grâce à ces salles là"

Ce n’est pas Madeleine qui contredira. Habituée des lieux alternatifs de Paris, elle est venue parce que c’est toujours triste d’en voir un fermer ses portes. Soigneusement, elle photographie elle aussi le jardin luxuriant qui jouxte le cinéma.

C’est un lieu qui a vraiment une identité, l’accueil était bon, les gens sont plus respectueux… Et certains films ne peuvent vivre que grâce à ces salles là, notamment pour des aspects politiques.

Retour dans le hall. Jeanne-Marie vient du 13e arrondissement pour venir y voir ses films, et ce depuis les années 70. Elle a de la peine pour la clôture. Mais il suffit de parler de la salle japonaise, joyau du lieu, pour qu’elle aille un petit peu mieux. Philippe intervient pour raconter sa première fois à la Pagode, dans cette salle mythique. Le plus bel écrin pour le voir, non ? Et d’énumérer ces cinémas légendaires, le Mac Mahon, le Kino Panorama ou encore le Champo. Le film d’art et d’essai, ça ne se regarde pas n’importe où ! En tout cas pas dans les multiplexes avec leur "sono horrible […] C’est comme un supermarché. C’est anonyme".

Ils se remémorent en riant les années où on pouvait fumer dans la salle de cinéma, taclent un petit coup "les DVDs et Internet", puis s’interrompent pour regarder un chat noir qui se glisse à travers le hall.

"Oh bah vous voyez, c’est un signe", conclut Philippe en souriant.

À voir aussi sur konbini :