Phil Tippett pour Konbini

De Star Wars à Jurassic Park, rencontre avec le grand maître des effets spéciaux Phil Tippett

Réalisateur, producteur et spécialiste des effets spéciaux, Phil Tippett a travaillé aux côtés des plus grands et a marqué de son nom l’histoire de la science-fiction.

(© Konbini)

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Dans le café de l’hôtel parisien où nous l’avons retrouvé, notre entretien avec Phil Tippett débute d’une manière bien convenue. Ce grand spécialiste des effets spéciaux répond avec bienveillance – mais un peu mécaniquement — aux questions que sa longue carrière lui a déjà probablement donné l’occasion d’entendre. Puis, interpellé par la pauvreté de l’offre cinématographique actuelle et visiblement satisfait de délaisser le sujet des effets spéciaux qu’il connaît par cœur, le cinéaste s’anime. Son regard se fixe, sa voix se fait plus enjouée et son débit de parole plus rapide. L’échange démarre alors vraiment.

Et pour cause : à 66 ans, Phil Tippett a plein de choses pertinentes à dire. Au fil de ses collaborations avec les plus grands noms de l’industrie hollywoodienne (George Lucas, Steven Spielberg, Paul Verhoeven), ce spécialiste de la stop motion et des images de synthèse ("CGI", dans le jargon) a vu le monde des effets spéciaux évoluer devant ses grands yeux bleus.

Si son talent lui a permis de contribuer à des grands projets (Star Wars, Jurassic Park, Starship Troopers, RoboCop), son nom semble néanmoins injustement cantonné aux murs de son studio californien, depuis lequel il a pourtant donné vie à certaines des créatures les plus marquantes de l’histoire du cinéma.

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Dans cette industrie marquée par les faux-semblants, Phil Tippett nage à contre-courant. Bien que reconnaissant, il a un regard critique sur ce cinéma qu’il aime mais qui ne le surprend plus – la preuve que si la sagesse n’a pas d’âge, elle porte bien un nom : le sien.

Konbini | Après avoir travaillé sur la première trilogie Star Wars, étiez-vous excité à l’idée de bosser sur Le Réveil de la Force ?

Phil Tippett | J’ai des problèmes avec les franchises. Je ne suis pas intéressé par tout ce qui a déjà été fait par le passé. Ce qui m’intéressait surtout dans le reboot de la scène des échecs dans Le Réveil de la Force, c’était l’opportunité de passer le flambeau à de jeunes talents, eux-mêmes inspirés par la scène que nous avions créée. C’était gratifiant. La scène en elle-même, je l’ai déjà faite. Pas besoin de la refaire. J’étais déjà sur la suite.

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Qu’est-ce que vous pensez des reboots ? Est-ce que vous trouvez ça intéressant de revisiter les classiques, ou vous pensez qu’ils ne doivent pas être touchés ?

Ça dépend du réalisateur et des idées. Mais ce sera toujours la même chose. Un poulet restera un poulet, qu’il soit rouge, vert ou bleu. La seule chose qui diffère, c’est la manière d’appliquer la peinture. Ce n’est pas un processus créatif, donc ça ne relève pas du challenge selon moi. C’est faire la même chose que Coca, à savoir donner au public ce qu’il veut pour faire de l’argent.

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Dans le modèle corporatif, on trouve beaucoup de personnes mal intentionnées, persuadées de tout savoir mieux que vous. On s’est retrouvé avec des directeurs des effets visuels qui regardaient une scène en boucle sans rien dire. Et quand on leur demandait leur avis, ils répondaient simplement qu’ils cherchaient ce qu’il y avait de mauvais. Sur Star Wars, on n’a jamais eu besoin de chercher ce qui était mauvais, puisqu’on était capable de le voir et de le corriger.

On cherchait toujours à améliorer : chacun venait avec son idée, on débattait… Ça rendait l’expérience créative. Ce temps a définitivement disparu. Aujourd’hui, les managers doivent trouver de quoi parler pour justifier leur misérable existence et faire un film.

Le point positif des reboots, c’est qu’ils permettent aux jeunes générations de découvrir des classiques et s’y intéresser. Le problème, c’est qu’ils dominent le box-office aujourd’hui, laissant très peu de place à la créativité…

Aujourd’hui n’est pas différent d’hier : il y aura toujours de bons et de mauvais films. Ce qui est intéressant, en regardant l’histoire de l’industrie cinématographique, c’est qu’on est incapable de nommer une seule franchise où le troisième film est meilleur que les deux premiers. Beaucoup diront Harry Potter, mais c’est seulement parce que les deux premiers films étaient horribles. Donc ça ne compte pas.

Pour être honnête, personne n’est dupe : on sait que les franchises servent aux corporations. Elles se servent juste du processus créatif pour amener un produit sur la table, afin de satisfaire le besoin qu’ont les gens de voir ce qu’ils ont déjà vu.

Il y a d’ailleurs des rumeurs concernant un nouveau RoboCop. Vous pourriez rejoindre le projet ?

Ils font un autre RoboCop ? ! Mais pourquoi ? Si Verhoeven le fait, pourquoi pas. Mais le dernier qu’ils ont fait était horrible.

En parlant de Paul Verhoeven, vous avez travaillé sur Starship Troopers. Étiez-vous au courant dès le départ du fait que Paul Verhoeven voulait faire un film sur "des fascistes qui ignorent leur fascisme" ?

Oui, bien sûr, c’était l’aspect intéressant. C’était politique de plein de manières. Ce que j’aime beaucoup chez Paul Verhoeven et ce qui le différencie d’autres réalisateurs, comme Spielberg ou Lucas, c’est que ces derniers restent très "populaires" dans leur intention de divertir une large audience. Paul aimerait le faire, mais jamais au détriment d’une œuvre qui pourrait avoir une nature philosophique.

Vous semblez très intéressé par la politique. Vous en avez d’ailleurs injecté dans Mad God. Est-ce que vous vous considérez en colère contre la société ?

J’ai beaucoup étudié l’histoire, un peu la philosophie… Et je n’ai aucun doute sur le fait que les hommes ne seront pas toujours là, voire qu’ils se détruiront eux-mêmes, par leurs propres fautes. Je n’ai pas de preuves, mais je n’ai pas vraiment foi en l’humanité – surtout pas maintenant, avec toute cette merde fasciste qui se passe aux États-Unis.

J’espère d’ailleurs que ça changera. Mais je pense que c’est juste ma nature et le monde dans lequel on vit. Je n’insère pas de politique de manière intentionnelle dans mes projets, mais ça finit toujours par ressortir. Je pense que c’est un moteur inconscient.

Cela explique votre rapport particulier avec les monstres. Guillermo del Toro, dans son discours aux Golden Globes, a avoué leur être fidèle depuis l’enfance. Selon lui, ils sont "les saints patrons de nos divines imperfections, ils incarnent la possibilité de l’échec et de la survie".

Si on regarde l’histoire de l’art, les êtres et lieux fantastiques ont toujours existé. C’est dans le sang de tout le monde. Mais les personnes auxquelles Guillermo se réfère ici sont celles qui, comme moi, sont tombées amoureuses de ces créatures lorsqu’elles étaient enfants.

Les gens qui ont ressenti une connexion, un lien fort, avec ces monstres impuissants, qui devront finalement être tués, parce que c’est la destinée des monstres dans les films. En tant qu’enfant, vous êtes habité par ces sentiments. Vous ressentez vos atouts, mais vous comprenez surtout votre grande vulnérabilité. C’est ce qui crée cette relation si particulière entre l’enfant et le monstre.

Auriez-vous un conseil pour un gamin qui rêve d’entrer dans votre monde ?

Le processus des studios a toujours été très linéaire (le projet passe successivement dans chaque département, chacun cantonné à une tâche bien précise), mais il commence à devenir plus horizontal (les compétences de chaque individu sont plus diversifiées). Donc les compétences sont valorisées. Mais il faut être conscient de ce que l’on a, car c’est un milieu très compétitif.

Je dirais qu’il y a deux critères majeurs : le talent et les compétences. Et si tout le monde n’est pas talentueux, beaucoup sont compétents. Parfois, on ne fait même plus la différence. On remarque souvent le talent chez les enfants, mais j’ai aussi vu des adultes venir de l’ingénierie et commencer à faire de l’animation, sans aucune expérience, et le faire bien. Aujourd’hui, plus on sait faire de choses, plus on a de chances de se faire embaucher.

Interview réalisée pour Konbini le 25 janvier 2018

Par Marie Jaso, publié le 09/03/2018

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