Rencontre avec les créateurs du film Pride, la Queer Palm de Cannes

Aujourd'hui sort en salles Pride, un film réalisé par le célèbre metteur en scène de théâtre Matthew Warchus et co-écrit avec Stephen Beresford. Un excellent feel good movie, lauréat de la Queer Palm de Cannes, sur laquelle reviennent les deux hommes pour Konbini.

L'affiche de "Pride"

L'affiche de "Pride"

En mai dernier, le Festival de Cannes décernait sa Queer Palm au film Pride (Fierté), une irrésistible comédie sociale réalisée par Matthew Warchus. Le prix, créé en 2010, est destiné à récompenser chaque année l’œuvre qui traite le mieux des thématiques homosexuelles, bisexuelles ou transgenres. Et la particularité de ce long métrage, c’est que l'histoire qu'il relate, aussi géniale et incongrue soit-elle, est basée sur des faits réels.

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Retour en 1984, année pendant laquelle la grève des mineurs britanniques se heurte à l’inflexible Margaret Thatcher. C’est cette année qu’un groupe d’homosexuels londoniens, révoltés par les répressions policières que rapportent les journaux, décide de récolter de l’argent pour soutenir les mineurs. Ensemble, ils créent "Lesbians And Gays Support The Minors" (Les Lesbiennes Et Les Gays Soutiennent Les Mineurs), et partent à la rencontre d'une communauté de mineurs en difficulté vivant dans un petit village gallois.

Porté par un incroyable casting (Ben Schnetzer, Bill Nighy, Imelda Staunton ou encore Dominic West) ce feel good movie est lumineux et entraînant. Matthew Warchus parvient à ne pas tomber dans les pièges larmoyants tendus par cette histoire extraordinaire, et mise au contraire sur un humour décapant. Co-écrit avec Stephen Beresford, le scénario brille par une écriture sophistiquée.

Konbini s'est entretenu avec les deux Anglais lors de leur passage à Paris. Casting, tournage et rires : ils ont tout partagé, et surtout leur complicité.

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Konbini | Matthew Warchus, Pride est votre second film. Votre précédent, Simpatico, date de 1999. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Stephen Beresford | Mais oui, où étais-tu ? (rires)

Matthew Warchus | En fait, les gens n’ont pas arrêté de me confier de brillants projets pour le théâtre, des opportunités incroyables. Le théâtre a toujours été mon premier métier [il vient d'être nommé directeur artistique du célèbre théâtre Old Vic, ndlr].

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Après Simpatico, j’ai de nouveau été complètement immergé dans le théâtre, même si j’avais adoré réaliser un film. À l'époque, mes projets les plus intéressants concernaient le théâtre, et ça a duré comme ça pendant six ans. Et puis un jour je me suis dit : "Je devrais vraiment réaliser un autre film, du moins, essayer."

En fait, avec le théâtre, on est booké en amont, environ un an à l’avance. Donc même si quelqu'un me disait qu'il avait un très bon script et qu'il était prêt à tourner, je répondais souvent que je n’étais pas disponible. Mais j'ai fait de la place, et le scénario est arrivé.

K | Comment s’est déroulé votre première rencontre ?

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S. B. | On s’est tout de suite très bien entendus. Nous avons tous les deux la même idée sur le travail que nous aimons faire, c’est-à-dire trouver une façon équilibrée de parler de choses dramatiques, sérieuses et réelles – des gros sujets difficiles sur les hommes – qui peuvent aussi être très drôles. On aime combiner ces deux aspects. On a vraiment l’impression que de toute façon, la vie est faite ainsi : elle est toujours drôle, même quand c’est terrible.

K | Pendant le tournage, continuiez-vous à vous consulter, à travailler ensemble ?

M. W. | Oui, je sais que c’est inhabituel au cinéma, mais pas au théâtre. Stephen était assis à côté de moi pendant toute la durée du tournage.

S. B. | En mangeant. (rires)

M. W. | Oui ! C’était un gros avantage car en cas de problème, ou s'ils avaient des questions, les acteurs nous avaient tous les deux à disposition. C'était un vrai atout. Et Stephen était le pont immédiat pour accéder aux vraies personnes, et aux réels événements. Ça me permettait de combler les trous dans mon esprit. Et il était là aussi pendant tout le casting, pour les mêmes raisons. Et maintenant il est toujours là… je ne peux plus m’en débarrasser en fait ! (rires)

S. B. | J’ai emménagé avec Matthew et sa femme… donc maintenant je suis avec eux tout le temps ! (rires)

Stephen Bersford et Matthew Warchus, scénariste et réalisateur de Pride © Capture d'écran YouTube de HeyUGuys

Stephen Bersford et Matthew Warchus, scénariste et réalisateur de Pride. © HeyUGuys

Fictionnaliser une histoire vraie

K | Quand avez-vous découvert l’histoire que raconte Pride ?

S. B. | On m’a raconté l’histoire il y a environ vingt ans. À l'époque, j’avais 21 ans et avec mon petit ami, on se disputait au sujet de l’engagement politique des gays. À ce moment-là il y avait de nouveau une grève des mineurs en Angleterre, mais beaucoup plus petite que celle décrite dans le film... De mon côté je me disais : "Pourquoi je soutiendrais les mineurs, alors qu'eux ne me soutiennent pas ?" Ce à quoi mon copain m’a répondu : "Bon, laisse-moi te raconter une histoire..." C'est à ce moment-là que je l’ai entendue pour la première fois. Mais ça a mis vingt ans pour que les gens la prennent au sérieux pour mon projet de film.

Cette histoire m’a touché, car elle est tellement incroyable ! Ces jeunes gens ont été tellement courageux, de s’affirmer en tant que gays en soutien à une communauté très différente. Je me suis dit que je voulais que le film fasse la même chose, qu’il soit projeté dans les mêmes salles que Transfomers, aux côtés de Vin Diesel... c’est là où est sa place. Ça a mis du temps à ce que les gens soient d’accord avec cette idée.

K | Comment avez-vous fait pour fictionnaliser une histoire vraie ?

S. B. | Ça a été dur. Il y avait tellement de bonnes choses dans l’histoire que le plus difficile a été de choisir ce que nous allions mettre dans le film, et donc ce que nous laissions de côté. Les gens me racontaient toujours plein d’histoires, et je me disais toujours : "Oh mon dieu, j’aimerais pouvoir mettre ça dans le film !" Mais j’ai appris à ne pas raconter aux acteurs toutes les histoires que je connaissais, sinon ils me disaient : "Mais pourquoi ce n’est pas dans le film ? Je pourrais jouer cette scène ! Laissez -moi la faire !" (rires)

Mais ce qui était bien, c’est que l’histoire avait dès le départ une structure : elle commence par une gay pride et finit par une gay pride. Donc pour le déroulé, ce n’était finalement pas si difficile, même si on avait une lourde responsabilité en racontant cette histoire. C'est ce qui était motivant, quelque part.

K | La plupart des personnages sont basés sur des personnes ayant vraiment existé, comment avez-vous fait les recherches ? Avez-vous rencontré les familles ?

S. B. | Oui j’ai dû les retrouver. J’ai beaucoup cherché, et lorsque j’ai reussi à en retrouver un, le mot s'est répandu. Ils ont d’abord eu à se rendre compte que le projet était sérieux car depuis des années, beaucoup de gens les ont sollicités, notamment Mike Jackson (qui est interprété par Joe Guilgon dans le film). Il a été le secrétaire du groupe, donc il a gardé tous les documents. Il savait donc beaucoup de choses. Quand on s’est rencontré, il m’a relaté les événements d'il y a trente ans, beaucoup de gens avaient frappé à sa porte en disant : "Je veux faire un documentaire, un film, une pièce…" et finalement rien ne se passait. Donc quand je suis arrivé, ils étaient sceptiques.

Ils se disaient : "Comme s’ils allaient en faire un grand film..." Ils n’y croyaient pas vraiment. Mais ils étaient si généreux que même en y croyant peu, ils continuaient à me raconter des choses et à m’aider. Certains d’entre eux m’ont même montré des textos et des e-mails qu’ils avaient échangés durant cette période. Quelques-uns étaient très drôles, du style : "Ce mec s’est pointé chez moi en me demandant des choses sur LGSM, il pense qu’il va faire un gros film mainstream. Bonne chance !" Ils ne croyaient pas que l’on y arriverait. Maintenant c’est moi qui ris !

"La tristesse ne vous change pas. Le rire, oui."

K | De par son sujet, Pride est un film engagé. Pensez-vous que ce soit important que le cinéma fasse passer des idées engagées par le biais du divertissement, en faisant rire les gens ?

S. B. | Pour moi c’est essentiel. Il n’y a pas de meilleur moyen de parler de gros sujets compliqués qu’en les rendant amusants et touchants. Si je vois un film sur un sujet très tragique et sérieux, à la fin je vais ressentir beaucoup de choses, mais je n’aurais pas changé. Parce que la tristesse ne vous change pas. Le rire, oui.

M. W. | Je suis d’accord. Par exemple, si de prime abord vous aviez pensé que le film était sur le socialisme, et que vous n'aviez pas envie de voir de la politique, vous l’auriez évité. Idem si vous pensiez que c’était sur l’activisme gay, et que cela ne vous intéressait pas. Et si ça avait été un film sur la tolérence et la compassion, vous auriez pu croire que c’était un conte de fée. Mais ce qui arrive quand on en fait une comédie, et que l’on joue habilement avec le politiquement correcte, et c’est ce qui rend le film universel. Il peut ainsi parler à tout le monde.

K | Aviez-vous plus de pression en adaptant une histoire vraie ?

S. B. | Oui, il y avait une forme de pression c’est sûr. Mais encore une fois, la pression peut-être bonne. Ici, c’était un bon mélange. Le fait que l'histoire soit vraie lui donne de l'autorité. C’est très important quand les gens regardent.

K | Qu’avez-vous ressenti quand le film a gagné la Queer Palm ?

M. W. | On a eu la nouvelle [de la sélection à Cannes, ndlr] deux jours après la fin du montage. J’étais épuisé depuis huit mois, et à ce moment-là j’étais au-delà de l’épuisement, tout était un peu trouble. Je n’étais jamais allé au Festival de Cannes auparavant. Mais la chose la plus importante concernant ce prix, c’est surtout que les gens peuvent avoir des préjugés sur la réalisation cinématographique. Ils peuvent être condescendants lorsqu’il s’agit de la valeur artistique d’un film populaire. Pride est un film populaire, le sujet est simple quelque part.

On peut penser que pour avoir de la reconnaissance artistique, un film doit être douloureux, sérieux, difficile d’une certaine façon. Du coup, être accepté à Cannes était très encourageant. Car ce que nous espérions, c’est être tout cela à la fois, en un film. On a travaillé dessus de manière intelligente je crois, pour réunir tout ça dans Pride. Et l’expérience de Cannes a validé ce que nous pensions.

Propos recueillis avec Naomi Clément.

Publié le 16 septembre 2014 à 19h21.

Par Constance Bloch, publié le 16/09/2014

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