Puzzle : le Festival de Deauville a dégainé sa pépite sensible

Présenté dimanche après-midi en compétition dans le cadre du 44e Festival du cinéma américain de Deauville, Puzzle, le second long-métrage de Marc Turtletaub, remake du film argentin homonyme de Natalia Smirnoff, a fait vibrer le public avec son magnifique portrait de femme. Émotion partagée !

© Bac Films

Elle astique. Agence le salon. Accroche une banderole sur laquelle est inscrit : "Happy Birthday". Suspend des ballons gonflés à l’hélium. Elle cuisine. Dispose les plateaux. Passe bientôt entre les invités pour les servir, sourire circonstancié aux lèvres. Son mari casse une assiette. Elle en recueille les morceaux, déjà prête à les recoller. Elle sort enfin un gros gâteau au chocolat du frigo. On imagine qu’Agnès l’a préparé avec amour pour l’un de ses deux garçons – des jeunes adultes – ou pour son mari. Mais non. À la lueur des bougies, son visage raconte le quotidien d’une femme noyée dans une vie robotisée, mécanisée, dictée par des tâches à rallonge. Et on comprend inéluctablement que c’est elle qui va les souffler. Plus tard, seule dans son silence, elle ouvrira ses cadeaux après avoir tout nettoyé.

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La phase introductive de Puzzle, second long-métrage de Marc Turtletaub (producteur de Little Miss Sunshine, Away We Go ou Loving), dresse instantanément, grâce à une précision du cadre et à l’interprétation saisissante de Kelly Macdonald, le portrait d’une mère au foyer cadenassée dans ses habitudes. Lesquelles donnent l’impression, à elle comme au spectateur, d’un emprisonnement dans une boucle temporelle où tout serait terne et translucide, sans relief. À l’image de la banlieue new-yorkaise, sans caractère, dans laquelle elle vit. La Grosse Pomme est pourtant si proche, juste là, prête à être croquée, et en même temps si loin d’une vie circonscrite à des renoncements, des sacrifices et à un pernicieux oubli de soi qu’aucun membre de son entourage, ou presque, ne semble vouloir/pouvoir saisir.

Kelly Macdonald, impériale

Comme son titre l’indique, ce drame indé – non daté pour sa sortie française – s’articule sur la métaphore du puzzle. Ou comment réunir les pièces de sa propre existence pour lui donner un sens, un cap et une plénitude. C’est en tout cas dans cette activité de loisir qu’Agnès va trouver une forme de panacée, surtout quand elle décide de se rendre à New York où un (richissime) fan de puzzle, incarné par Irrfan Khan, la convainc de participer en duo à un tournoi international. Le but ? Rassembler 1 000 pièces en un temps record.

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Bien plus qu’un simple délassement, cette perspective réveille en elle un feu sacré, la conduisant bientôt à relever la tête et à épouser ses propres désirs, longtemps enfouis sous des montagnes de vaisselle et de linge, de courses et de tous ces autres diktats de desperate housewive. La caméra de Marc Turtletaub accompagne cette héroïne dans son nouveau souffle avec une douceur et une pudeur infinies. La simplicité de sa mise en scène et la sensibilité qui en émerge rappellent le cinéma d’Ira Sachs, notamment dans sa capacité à suggérer plutôt qu’à démontrer.

Là, rien n’est manichéen ou trop trivial. Bien que le mari d’Agnès ne fasse plus attention à sa femme, trop soucieux des repas qu’elle concocte pour sa bedaine grandissante, il n’est jamais pointé du doigt. Son égoïsme, qu’il ne perçoit jamais, ne le discrédite pas ; car dans le même temps, il se bat pour ne pas ressembler à ce père autocratique dont il a les gênes en partage. Puzzle prend le temps de soigner les non-dits, les grands gestes anodins, les silences qui en disent long.

Pièce par pièce, la trame entrelace l’humour et la noirceur, la douleur et l’espoir, dans une symphonie limpide et universelle qui trouve une caisse de résonance folle sous les traits de l’actrice Kelly Macdonald (Trainspotting, No Country for Old Man), d’un charisme et d’une justesse de jeu implacable. Le public deauvillais a copieusement applaudi le film à l’issue d’une projection de rires… et de larmes. D’ailleurs, celles de Marc Turtletaub ont abondamment coulé sur le coup de l’émotion. La boucle est bouclée. Rendez-vous au palmarès ce dimanche !

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Par Mehdi Omaïs, publié le 03/09/2018

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