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Déroutant et osé : Promising Young Woman n’est pas le film que vous croyez

Publié le

par Manon Marcillat

(© Focus Features)

Le long-métrage étonne, dérange et appuie là où ça fait mal.

[Spoilers] La réputation du film d’Emerald Fennell le précède. Dévoilé à la presse il y a six mois déjà et auréolé de nombreux prix, dont le prestigieux Oscar du Meilleur scénario original, Promising Young Woman fait et fera beaucoup parler. Mais il surprendra également les impatients comme les réfractaires et tous ceux qui redoutent un périlleux revenge movie ou un grossier pamphlet misandre. 

"Je voulais que mon film soit à l’image du personnage de Cassie, qui n’est pas ce qu’elle semble être", nous a confié Emerald Fennell. À l’instar de son héroïne, Promising Young Woman n’est donc pas le film que vous croyez et voilà pourquoi. 

Un thriller parfaitement maîtrisé

Dans la carrière de sa réalisatrice, Promising Young Woman est une apothéose d’une implacable cohérence. Elle le sait depuis toujours, elle veut être une actrice et elle veut écrire des histoires de meurtre". Après des seconds rôles au cinéma, elle prêtera sa blondeur à la princesse Camilla dans la série The Crown, puis passera derrière la caméra en 2017 pour mettre en image une histoire de colère féminine (déjà) dans le triptyque de courts-métrages Careful How You Go sur trois femmes qui succombent à leur penchant pour la cruauté, avec une certaine Phoebe Waller-Bridge.

Cette dernière embauchera l’aspirante réalisatrice britannique pour scénariser la saison 2 de sa série Killing Eve, encore et toujours sur la violence au féminin. "J’ai toujours adoré tout ce qui était noir et quand j’étais enfant, j’étais fascinée par les histoires de meurtre. J’ai toujours pensé que l’horreur et la comédie allaient très bien ensemble, surtout pour parler des femmes car nous avons toujours été formatées à produire des choses policées."

Si Fennell a suivi de prestigieuses études d’anglais à l’université d’Oxford, elle ira une nouvelle fois à bonne école avec Phoebe Waller-Bridge, créatrice de l’excellente Fleabag. Son Oscar du Meilleur scénario original était une évidence tant son expérience de showrunneuse imprègne son script efficace. Pas un mot ni un plan de trop dans ce film d’une précision chirurgicale, à l’image de la carrière que son héroïne n’aura jamais. 

Comme la minutieuse Cassie, la réalisatrice n’a rien laissé au hasard. Sa méticulosité nous évoque celle de Gone Girl mais ses références à elle se trouvent plutôt du côté des films d’Hitchcock, comme L’inconnu du Nord-Express, ou bien de La Nuit du chasseur de Charles Laughton.

Emerald Fennell avait d’abord imaginé une version du scénario où Cassie se vengerait des hommes agresseurs en les assassinant, comme dans un classique revenge movie. Mais elle a finalement préféré y incorporer de la nuance et de la pédagogie pour ne pas enfermer son film dans cette case et surtout, maintenir le suspense de la première à la dernière minute.

Aux Oscars, Frédéric Thoraval, le monteur français du film, a comparé le long-métrage à un roller coaster, "on est toujours en haut, prêt à tomber". Et comme sur les rails d’un roller coaster, deux intrigues se dessinent en parallèle : en surface, Cassie éduque ses potentiels agresseurs, rencontrés au fil de ses déambulations nocturnes faussement alcoolisées.

En sous-marin, l’héroïne vengeresse déconstruit un à un les mécanismes qui ont rendu l’entourage de son amie complice de son viol et donc coupable de son suicide. Tout fonctionne comme prévu jusqu’à ce que Cassie perde pied et fracasse le pare-brise d’un automobiliste agressif sous le coup de la colère. Dès lors, elle oublie son plan et se laisse submerger par ses émotions.

(© Merie Weismiller Wallace / Focus Features)

Le film enchaînera alors les loopings jusqu’au twist ultime dont Cassie sortira perdante, le scénario déployant alors tout son potentiel de film noir qu’Emerald Fennell affectionne tant.

"Les gentlemen sont parfois les pires"

On l’entend dès la bande-annonce : ce scénario, "c’est le pire cauchemar d’un mec". Car ici, la réalisatrice et son héroïne s’attaquent à un double sujet : Emerald Fennell dénonce la triste banalité des agressions sexuelles dans les milieux éduqués et privilégiés tandis que Cassie, elle, s’en prend aux prétendus "nice guys".

Sur la liste de ses "conquêtes", on ne trouve que des hommes aux comportements inappropriés et persuadés (ou se persuadant) d’être de véritables gentlemen.

Une succession de micro-agressions fait monter la colère et la pression des spectateurs comme de l’héroïne : une adresse de taxi changée derrière son dos, des conseils sur sa façon de se maquiller, une remarque sur son emploi de serveuse par un médiocre camarade de promo devenu émérite chirurgien.

Mais l’issue sera toujours la même et tous profiteront de sa supposée ébriété pour oublier son consentement. Ici, l’agresseur n’est pas un homme violent rencontré dans un tunnel glauque, il est un camarade de promotion à qui tout sourit ou un gentleman qui propose de boire un dernier verre. 

L’intelligence du film se retrouve même dans son casting masculin, levier pour renverser nos a priori. Pour incarner les agresseurs de son long-métrage, Emerald Fennell a soigneusement sélectionné des acteurs de la pop culture très appréciés, qui viennent bousculer l’imaginaire collectif pour renforcer le propos du film.

Leçon numéro 1 : Adam Brody, le doux Seth Cohen de la série Newport Beach, ici prédateur qui tente de profiter de la sobriété de Cassie. Leçon numéro 2 : Christopher Mintz-Plasse, le benêt McLovin de SuperGrave, tout aussi problématique. Leçon numéro 3 : Chris Lowell, l’amoureux transi de Veronica Mars, ici violeur sans regret et à ses côtés, Max Greenfield, le légendaire Schmidt de New Girl

Mais Promising Young Woman n’est pas un film misandre. Pour venger son amie, Cassie veut avant tout éduquer tous les témoins silencieux, et donc complices, qui ont conduit au drame. Dans une logique pédagogique, elle démantèle la chaîne des violences sexuelles, dont les rouages sont constitués d’hommes et de femmes. De l’amie qui minimise l’agression à la doyenne de l’université qui ne croit pas la victime, toutes et tous seront corrigé.e.s et retiendront, on l’espère, la leçon.

Sous le verni, le choc

Sans Covid, nous aurions pu cette année découvrir à l’écran The Assistant, un autre film post #Metoo choc et parfait contre-pied artistique de Promising Young Woman. Basé sur le témoignage de l’ancienne assistante d’Harvey Weinstein, le long-métrage de Kitty Green est un huis clos minimaliste à l’esthétique pastel glaçante, filmé uniquement par le prisme de Jane, l’assistante du producteur.

Ce dernier n’est jamais présent devant la caméra, il se contente d’imposer sa présence malsaine et inquiétante par des mails ou des appels agressifs. Emerald Fennell a vu et aimé The Assistant :

"La performance de Julia Garner et la mise en scène de Kitty Green qui choisit de ne jamais montrer l’agresseur, c’est brillant. Il est comme un monstre hors-champ. C’est un de mes films préférés de ces dernières années mais il m’a fait l’effet d’un film d’horreur. C’était presque Les Dents de la mer pour moi.

Mais quand on pense aux histoires de femmes en général, c’est finalement assez logique que nos films soient aussi différents. C’est encore assez nouveau pour les femmes de pouvoir raconter leurs propres histoires et il n’y a pas qu’une seule façon de le faire. Chacune a son vécu et nous racontons chacune quelque chose d’unique à notre façon. Toutes ces histoires sont complémentaires."

Aux antipodes de la sobriété épurée de The Assistant, Promising Young Woman use et abuse du rose, des cupcakes et des chewing-gums fluo. Cassie est une femme en colère, vengeresse et brillante qui n’a pas peur de porter des extensions blondes et des manucures colorées. Emerald Fennell redonne ainsi de la crédibilité à son héroïne ultra-féminine et enrobe son film noir d’un vernis rose pour se réapproprier les codes de la féminité et renverser une nouvelle fois la vapeur. 

"Cassie est une experte qui sait comment utiliser sa féminité pour arriver à ses fins. Beaucoup de femmes pensent que si elles ont une certaine manucure, elles vont renvoyer une image de vulnérabilité, de bêtise et de frivolité. C’est donc très utile car personne ne s’attend à ce que Cassie soit dangereuse avec cette apparence."

(Clin d’œil à sa série de courts-métrages © Focus Features)

Et dans ce mille-feuille d’intrigues, de références et de messages, la réalisatrice vient ajouter une ultime lecture à son film en réhabilitant d’autres femmes sacrifiées sur l’autel des préjugés. Sur la bande originale du film se succèdent donc une superbe reprise de "Toxic" de Britney Spears, Paris Hilton ou les Weather Girls, des femmes qui ont elles aussi subi les biais sexistes de notre société.

"On a des idées très vieux jeu sur les sujets sérieux, comment ils doivent être traités, de quoi doivent-ils avoir l’air. C’est pour ça que c’est tellement libérateur et génial de faire un film, ce n’est pas une lecture, un documentaire, ou une leçon, on peut raconter une histoire en étant allégorique. On peut jouer avec le genre, avec l’esthétique, avec la musique tout en étant choquant, sincère ou angoissant."

Promising Young Woman est un film féministe et un thriller unique en son genre qui fourmille de bonnes idées et qui viendra appuyer là où ça fait mal dès sa sortie en salles le 26 mai prochain.

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