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Avec le couvre-feu, toute l’industrie du cinéma est consternée

Publié le

par Manon Marcillat

(© ARP sélection)

Ajustement des séances, dérogations pour les cinéphiles, fermetures... on a demandé au cinéma ce qui pourrait changer pour lui.

Hier, Emmanuel Macron annonçait l’instauration d’un couvre-feu à 21 h dans les huit métropoles françaises les plus touchées par la pandémie. Ce sont donc 20 millions d’habitants qui seront astreints à résidence à partir de cette heure-ci, et ce pour au mois six semaines.

Une catastrophe pour les bars et les restaurants mais également pour l’industrie de la culture qui n’avait pas encore réussi à sortir la tête de l’eau suite au confinement. Selon les derniers chiffres du CNC, la fréquentation des salles de cinéma a atteint 5,5 millions d’entrées sur le mois de septembre, soit moitié moins que l’an passé sur la même période.

Une entrée en salles sur deux le soir

Alors que la majorité des blockbusters américains continuent d’être systématiquement repoussés, voire privés de sorties en salles, les films reportés au moment de confinement reprenaient doucement le chemin du grand écran. Quelques belles surprises, comme le succès d’Antoinette dans les Cévennes et ses 600 000 entrées, laissaient également entrevoir une embellie, qui sera malheureusement de courte durée.

"Ça s’était arrangé car nous y avions mis beaucoup d’énergie et de moyens. Les gens commençaient vraiment à revenir au cinéma, regrette Sophie Dulac, présidente du réseau de salles de cinéma indépendant Dulac Cinémas, anciennement Les Écrans de Paris. Le film d’animation Josep avait par exemple fait 100 000 entrées, c’est formidable."

Alors que près d’une entrée de cinéma sur deux se joue le soir, ces nouvelles mesures risquent d’être absolument désastreuses pour l’économie des salles. Depuis 2016, en moyenne 43,8 % des entrées sont réalisées à partir de 19 h et 58,3 % à partir de 17 h.

Si les films familiaux et grand public pourront continuer à trouver leur public en journée, surtout avec les vacances de la Toussaint qui approchent, les films de genre ne pourront quant à eux pas se passer du public du soir et les grosses sorties ne pourront pas réaliser un nombre d’entrées suffisant.

Pourtant, un sauvetage in extremis aurait pu se jouer à l’heure près. Un couvre-feu à 22 h aurait autorisé les cinémas à assurer au moins une séance du soir. Avec un couvre-feu imposé à 21 h, ce sont les deux séances du soir qui sont fusillées.

"22 h, c’était pas l’idéal mais ça aurait été mieux car ça permettait au public de sortir à 21 h tout en leur laissant le temps de rentrer chez eux. Moi j’avais peur d’un couvre-feu à 20 h, ce qui aurait été une catastrophe absolue", confie Sophie Dulac. Elle poursuit ainsi :

"En tant que salles d’art et d’essai, on était déjà des résistants de la dernière heure donc on va continuer à résister et à adapter nos horaires. Notre clientèle est âgée donc nous avions déjà arrêté les séances de 22 h suite au déconfinement. Nous allons donc rajouter des séances le matin et avancer celles du soir pour qu’elles se terminent à 20 h et que les gens aient le temps de rentrer chez eux."

Pas question de refermer les salles de cinéma pour autant, bien qu'elles risquent pourtant de fonctionner à pertes. En réaction à ces annonces, la chaîne de cinéma MK2 a décidé d’ouvrir ses salles dès 8 h du matin. "En réponse au couvre-feu annoncé, le groupe cinématographique MK2 confirme, s’il y avait un doute, que son réseau de salles parisiennes non seulement restera ouvert, mais ouvrira l’ensemble de ses salles dès 8 h du matin, au tarif réduit matinée habituel", a indiqué le groupe dans un communiqué relayé par Le Film Français.

"On va s’accrocher en espérant que les distributeurs suivent et mettent les films dans les salles", espère la présidente de Dulac Cinémas.

Des reports nécessaires

Malheureusement, les annonces de reports commencent déjà à tomber. Mercredi prochain étaient notamment prévues les sorties de Peninsula, la suite du Dernier Train pour Busan, qui a explosé le box-office en Corée du Sud, d’Adieu les cons, la nouvelle comédie d’Albert Dupontel, et de Petit Vampire, le nouveau film d’animation de Joann Sfar.

Ne pouvant pas se passer d’un public adulte habitué aux séances du soir, Peninsula est décalé au 16 décembre. Il constituait également une grosse attente pour son distributeur, qui avait prévu 500 copies du film.

"Peninsula est comme un blockbuster, un vrai film d’action. Ce n’est donc pas un film que vous allez voir à 17 h ou 18 h, mais le soir, en bande. Si le public n’y va pas le soir, on ne fait pas suffisamment d’entrées", explique Michèle Halberstadt, cofondatrice de la société de production et de distribution ARP.

"On ne peut pas prendre le risque de sortir le film même si je comprends la nécessité de l’État de faire ce couvre-feu. C’est son droit mais c’est également notre droit de ne pas subir comme des moutons et d’essayer d’être réactif, poursuit la distributrice. Les zones rouges sont également les plus actives en termes d’entrées et ce serait donc se couper de près de la moitié du public du film."

De son côté, Gaumont n’a pour le moment fait aucune annonce concernant la sortie de l’excellent Adieu les cons, même si on nous glisse dans l’oreille que cela ne saurait tarder.

D’autres irréductibles résistent cependant, comme l’ovni japonais Little Zombies, qui maintient sa sortie en salles le 11 novembre comme prévu, le nombre d’entrées attendues pour ce film d’auteur étant moindres.

"Le président a dit hier soir que les cinémas et les salles de spectacle respectaient les mesures sanitaires. Aucun cinéma n’a été un cluster. Je ne comprends pas pourquoi il y a cet amalgame, surtout dans un secteur déjà extrêmement fragilisé, se désole Sophie Dulac. La culture est une mesure de salubrité publique."

Michèle Halberstadt partage son ressenti : "Je trouve que psychologiquement, c’est comme nous dire que désormais, c’est métro-boulot-dodo. Un horaire aussi arbitraire, ça me dépasse."

Une dérogation pour la culture

Très inquiets, les professionnels de la culture ont rapidement réagi aux annonces et ont déjà entamé des discussions avec l’exécutif afin d’aménager le couvre-feu pour les salles de cinéma et de spectacle et ainsi sauver les séances du soir.

Si cette mesure est adoptée, les séances auront l’obligation de se terminer à 21 h mais les spectateurs auront le temps de regagner leur domicile sur présentation du ticket de cinéma ou de la place de spectacle.

"Si on voulait dire aux gens de ne plus aller au cinéma et de consommer les plateformes, on ne s’y prendrait pas autrement. C’est un véritable boulevard pour les plateformes. Ça me désole car c’est l’avenir du cinéma que l’on met en danger. Le cinéma, c’est aussi une question d’éducation", regrette Michèle Halberstadt.

Mise à jour du 16/10/20

Changement de plan. Suite aux nombreuses réunions interprofessionnelles consécutives à l’annonce du couvre-feu, l'ARP a finalement annoncé maintenir la sortie de Peninsula au mercredi 21 octobre comme prévu et "par solidarité avec l’ensemble de la filière cinéma".

De son côté, Jean Castex a fermé la porte à toute dérogation pour la culture. Un ticket de cinéma ou une place de théâtre ne pourront donc faire office d'attestation après 21h. « Plus on fait des exceptions, plus il y a de risques que le couvre-feu ne soit pas efficace », a justifié Matignon, ajoutant cependant qu’une « tolérance » de dix à quinze minutes pourrait néanmoins être accordée aux spectateurs après 21h.

Article rédigé avec l’aide de Lucille Bion

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