AccueilCinéma

Pourquoi Sofia Coppola ne peut plus voir de films sans personnages féminins

Publié le

par Lucille Bion

© Instagram Sofia Coppola

"Je me dis : qui sont ces gens auxquels je dois m’identifier ?"

La libération de la parole et la revendication de l’égalité hommes-femmes au moment de #MeToo ont radicalement changé notre approche du cinéma, entre rôles féminins plus nombreux et nouvelles manières de raconter les histoires. En plus d’avoir mis en lumière les comportements inappropriés de certains magnats du septième art, ce mouvement capital a bouleversé de l’intérieur notre regard sur les films et les productions, révélant parfois des scénarios problématiques.

Sofia Coppola, qui s’est immiscée très rapidement dans l’industrie en tant qu’actrice mais surtout en tant que réalisatrice, a déclaré dans une interview croisée avec Emerald Fennell, la réalisatrice de Promising Young Woman, qu’il lui était désormais impossible de regarder un film sans personnage féminin.

Il faut dire que la cinéaste a écrit des rôles féminins majeurs, de ses sœurs Lisbon mélancoliques dans Virgin Suicides à sa Scarlett Johansson en proie à la solitude dans son hôtel de Lost in Translation, sans oublier ses canailles avides de paillettes et de fame dans The Bling Ring.

Qu’elle adapte des romans ou qu’elle signe des films d’époque, tels que Marie-Antoinette ou Les Proies, Sofia Coppola peut se targuer d’avoir implanté dans notre patrimoine culturel contemporain des héroïnes auxquelles les femmes, toutes générations confondues, peuvent s’identifier. Pour elle, il est primordial que, en tant que spectatrice, elle puisse s’identifier aux personnages, comme elle le dit dans les colonnes de Screen Daily :

"Je ne peux pas regarder des films qui ne contiennent pas de personnages féminins. Je me dis : 'Qui sont ces gens auxquels je dois m’identifier ?'"

Sofia Coppola, qui vient de sortir On the Rocks, pourrait trouver en la personne d’Emerald Fennell sa digne héritière. Bientôt célèbre pour son décapant Promising Young Woman, la cinéaste américaine a offert un rôle sublime à Carey Mulligan, qui s’était faite discrète après avoir joué dans Gatsby le Magnifique ou encore Loin de la foule déchaînée.

Elle se glisse dans la peau de Cassie, une ancienne étudiante en médecine pleine d’avenir, que l’on retrouve du haut de ses 30 ans à bosser dans un café, rongée par les remords et la colère. Pour se défouler, elle titube faussement la nuit à la recherche de prédateurs, qu’elle piège pour les remettre à leur place. Plus qu’un Pascal le grand frère, Carey Mulligan s’illustre dans cette comédie d’humour noir en campant aussi bien la demoiselle alcoolisée en détresse que la girl boss ultra-badass.

Le monde masculin de la critique

Ce très beau et singulier portrait féminin divisera sûrement lorsqu’il sortira en France, mais ce ne sera que pour mieux régner par sa mise en scène, sa BO électrique et son esthétique "années 2000" qui semble nous dire qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Aux États-Unis, le film a déjà lancé quelques débats à cause, notamment, d’un critique de cinéma de Variety, référence en la matière.

Un certain Dennis Harvey, qui occupe un bureau dans la rédaction du magazine américain depuis belle lurette, s’est permis une réflexion aussi étrange que déplacée sur la performance de Carey Mulligan :

"Mulligan, une bonne actrice, est un choix bizarre pour le rôle de cette apparente femme fatale. Margot Robbie produit le film, et on peut (trop) facilement imaginer que le rôle a été écrit pour elle. Alors qu’avec Mulligan, Cassie ressemble à une vague traînée ; même ses longs cheveux blonds ressemblent à un canular."

En lisant ces lignes, l’actrice n’a pas tardé à réagir dans le New York Times, en martelant qu’il faut que les critiques soient constructives et qu’il était du devoir de la critique de s’intéresser d’abord à l’art et à la prestation plutôt qu’à l’apparence des interprètes. Elle a également ajouté qu’il n’était pas utile de faire part de ses "préférences personnelles quant au physique des acteurs et actrices".

Suite à la déclaration de l’actrice, Variety a publié un encart d’excuses. Une prise de position qui a fait là encore débat dans le monde de la critique, mais qui a mis en joie Carey Mulligan. Selon la journaliste cinéma Catherine Shoard, la critique cinématographique n’a pas encore suffisamment évolué. Si elle a insisté sur le fait qu’il était primordial de changer les mentalités et d’inclure plus de parité dans ce secteur, cet incident prouve que l’industrie a encore beaucoup de progrès à faire.

En effet, une étude, baptisée Thumbs Down et menée par la Dr Martha Lauzen au Centre d’étude de la représentation des femmes à la télévision et au cinéma (Center for the Study of Women in Television and Film), est réalisée à l’université de San Diego depuis 2007 et a dénoncé en 2018 le sexisme dans le monde de la critique ciné.

D’après l’étude, le métier de critique de cinéma est exercé par deux fois plus d’hommes (68 %) que de femmes (32 %). Cette situation aurait un impact direct sur la manière dont les films sont ensuite médiatisés, comme le rapporte l’étude :

"Ces déséquilibres entre les sexes sont importants parce qu’ils affectent la visibilité des films avec des personnages féminins et réalisés par des femmes, ainsi que la nature des critiques."

En effet, l’étude démontre que les femmes critiques de cinéma écrivent davantage sur des films réalisés par des femmes, ou dont le personnage principal est une femme, que les hommes. Elles sont aussi plus susceptibles que leurs homologues masculins de mentionner des noms de femmes cinéastes. De fait, les réalisatrices et actrices sont en général moins bien notées par les hommes que par les femmes qui rédigent les critiques de films.

L’étude précise que les rédactrices sont aussi plus enclines que leurs collègues masculins à préciser qu’une femme a dirigé le film et à mentionner son nom, ainsi qu’à écrire positivement sur ses compétences et travail. Au contraire, quand le film est réalisé par un homme, les rédacteurs sont plus enclins à faire uniquement des commentaires positifs sur le travail du réalisateur. Résultat des courses ? Les critiques masculins sont donc bien moins objectifs que les femmes quand il s’agit de traiter de films tournés par des réalisatrices.

À voir aussi sur konbini :