( © Shellac )

Portrait : Laetitia Dosch, la révélation de l’année

Six mois après le Festival de Cannes, Jeune Femme, lauréat de la Caméra d’or, sort enfin en salles. On a retrouvé l’actrice principale du film, Laetitia Dosch, au théâtre du Rond-Point. La révélation de l’année.

(© Shellac)

Il y a six mois, Jeune Femme était projeté à Cannes. Le genre de film qui vous réconcilie avec le cinéma français. Derrière son intrigue pseudo-romantique (Paula doit surmonter une rupture douloureuse), la première réalisation de Léonor Serraille - plus fantaisiste que moralisatrice, moins militante que libertaire - soulève des thématiques modernes, avec beaucoup d’intelligence et de rythme : le loyer exorbitant pour une chambre de bonne, l’enchaînement de petits boulots pour s’en sortir…

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On pourrait d’ailleurs penser que l’énergie du film réside dans le montage et dans une sorte de trame narrative à sketches, parfois drôles, parfois poignants. Qu’elle est l’œuvre passionnée d’une équipe féminine, plus motivée par l’envie de créer un film qui lui ressemble, que par le succès à la clé….

Le véritable atout de cet ovni, récompensé à juste titre d’une Caméra d’or, tient en réalité à la performance de Laetitia Dosch. Cette battante sans limites, débordant de cette extravagance qu’on attribue aux vrais artistes, ceux que l’on appelle les "personnages". Avec Jeune Femme, l’actrice vient de tracer les contours d’une carrière prometteuse.

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(Jeune Femme. © Shellac)

L’été est passé, et voilà que la trentenaire presque quarantenaire a déjà une autre actualité. Tous les soirs, et ce depuis le 11 octobre, la Franco-Suisse est remontée sur la scène du théâtre du Rond-Point, où je la rejoins.

Elle m’explique qu’elle vient de se réveiller. Je précise, il est 16 heures. En enlevant son bonnet, elle s’excuse d’être fatiguée, pas maquillée, ni coiffée… Elle dit bonjour à tout le monde, vraiment tout le monde. À la dame qui tient la billetterie, à la jeune femme qui bosse au bar, aux gens qu’elle croise dans les escaliers. On se tasse dans les gros canapés dans le fond de la salle. Elle se commande un steak tartare puis un Coca Zero, qu’elle me propose de partager. Je suis toute bouleversée de cette rare gentillesse.

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Elle m’explique que pour Un Album, son nouveau spectacle, écrit de sa propre plume en six mois, elle n’incarne pas moins de 80 personnages : des jeunes, des vieux, des bébés, des hommes, des femmes. Tous inspirés de sa vie privée et de ses récents voyages :

"Ça m’a permis de rentrer dans plein de mondes différents, de voir comment les gens traitaient les rapports de pouvoir, de transmission, d’amour… Voir ce qu’il se passait. Je sais que mon corps ne me permettrait jamais de jouer ça donc je me l’accorde. Je suis tout le temps en train de me battre pour me libérer des préjugés."

Contrairement au rôle qu’elle a dans le film, Laetitia Dosch est un peu moins grande gueule dans la vraie vie. Après tout, le boulot d’un artiste, c’est de faire réfléchir les gens, pas de les agresser à coups de discours moralisateurs, dictant les bons ou les mauvais comportements. À gauche, forcément, elle préfère se rendre aux manifestations, plutôt que sensibiliser en posant ses mots sur les maux de la société :

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"Je suis inquiète et choquée de tout ce que le gouvernement est en train de mettre en place. Je pense que ça va durcir les choses : faire monter de la haine, transformer les rapports entre les gens. Mais je ne vais pas aller parler à la radio de ça, il n’y a qu’en tant que citoyenne que je suis engagée. Les gens se débrouillent très bien sans moi car je n’ai pas les mots en fait."

Pour justifier sa pensée, elle finit par citer Orelsan (qu’elle kiffe autant que Nekfeu et Booba. Du lourd, on vous dit) :

"Le monde est un PMU
Où n’importe qui donne son mauvais point d’vue"

De l’adolescente mutique aux textes des autres

À l’adolescence déjà, elle ne parlait pas beaucoup, rongée par des secrets. Et puis, en changeant de lycée, elle a décidé de se donner une autre image. De la petite ado mystérieuse et muette, elle est devenue la terreur du bahut, avec ses copains. Elle se remémore avec un air détaché :

"On a créé un groupe de rock : les Pédés, qui faisait des reprises des Beatles. On faisait aussi des jeux dans la cour : on imitait des animaux toute la journée, on rentrait dans les classes, on crachait et on repartait… on était devenus un peu les terreurs de l’école."

(Jeune Femme. © Shellac)

Et puis après, elle a décidé de s’emparer des mots des autres, en tant que traductrice de littérature anglaise. Parallèlement, elle songeait secrètement à devenir actrice. Elle était fascinée par le cinéma indépendant de la fin des années 1990. Jim Jarmusch, Johnny Depp… Et puis le cinéma français libre aussi, avec les séries d’Arte comme Tous les garçons et les filles de leur âge ou les films de Noémie Lvovsky, Laetitia Masson et Patricia Mazuy.

Comprendre ce que voulait signifier un auteur, c’est un peu la même chose qu’interpréter un texte, après tout. Plus tard, le hasard la plaça sur la route d’un acteur qui l’invita sur ses tournages. Et, s’apercevant que tout était possible, Laetitia Dosch décida de concrétiser son rêve.

Après sept ans de théâtre à Périmony, au Cours Florent puis à la Manufacture du Conservatoire National de Suisse, l’ex-traductrice rencontra finalement Justine Triet lors d’un concert de rock. Ensemble, elles firent Vilaine fille, mauvais garçon et surtout, La Bataille de Solférino, qui lui donna un peu plus de visibilité médiatique.

"Léonor Seraille m’a découverte dans La Bataille de Solférino. Elle a ensuite regardé des images de moi et m’a écrit une lettre. C’était une longue lettre où elle m’expliquait ce qu’elle aimait bien chez moi. C’étaient des choses que peu de gens m’avaient dites, ça faisait vraiment, vraiment plaisir. J’ai un peu oublié, mais elle trouvait que je changeais beaucoup d’énergie : elle parle de mes différents visages, du fait qu’on a du mal à savoir qui je suis vraiment…"

Et tant mieux. Pas besoin de résoudre le mystère Laetitia Dosch. La seule chose qu’elle est : c’est la révélation de l’année. Une perle rare du cinéma. Un visage qui rend fade la majorité de ses semblables.

Par Lucille Bion, publié le 01/11/2017

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