Pourquoi 2020 est une année (très) compliquée pour Disney

Suite au confinement, le géant du divertissement a pris des mesures drastiques.

On se souviendra de l’année 2019 en partie comme de celle où Disney a explosé tous les records. Pour rappel : 

1. le studio s’est fait plus de 10 milliards de dollars au box-office en un an

2. Avengers : Endgame a récolté à lui tout seul 2,8 milliards de dollars;

3. sept des dix films ayant le plus rapporté en 2019 étaient made in Disney.

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Et c’est sans parler de Disney+, la plateforme de streaming lancée en grande pompe outre-Atlantique en octobre dernier.

Tout laissait présager que Disney allait se diriger vers une nouvelle année sous le signe du succès. Sauf que nous sommes bientôt à la mi-avril et que tout ne s’est pas passé comme prévu, coronavirus oblige. Entendons-nous, rien de dramatique : Mickey ne va pas mettre la clé sous la porte. Mais le géant du divertissement navigue à travers une année qui s’annonce confuse. Explications.

Un box-office très maigre au trimestre

Comme pour tous les studios, l’impact du coronavirus a bousculé l’agenda de Disney. Sauf que Disney n’est pas un studio comme les autres, comme le montrent les 22 sorties prévues initialement en 2020, soit dix films de plus qu’en 2019. Avant même de parler de report de films, jetons un coup d’œil à quelques chiffres : avant la crise du Covid-19, qui a fait fermer les salles de cinéma chinoises, américaines et européennes, Disney a sorti trois films.

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Il y a d’abord eu deux productions moyennes provenant de la Fox : le film d’action/horreur Underwater et le familial L’Appel de la forêt. Le premier a rapporté 41 millions de dollars, pour un budget de 50, là où le deuxième en a gagné 107 pour un budget se situant entre 125 et 150 millions de dollars. Peu rentable, donc. Mais ce n’était même pas la perte la plus signifiante.

Le 4 mars 2020, alors que les effets du coronavirus commencent à se faire sentir sur l’industrie cinématographique, sortait le nouveau long-métrage des studios Pixar, En avant. Selon Variety, ce type de film d’animation coûte à Pixar en moyenne entre 175 et 200 millions de dollars à produire. Celui-là n’a rapporté "que" 103 millions de dollars à travers le monde, soit à peine la moitié de son budget. C’est le résultat financier le plus faible pour un film Pixar, loin derrière celui qui était jusque-là le dernier de la classe, Le Voyage d’Arlo, qui avait rapporté 332 millions de dollars au box-office mondial.

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Un score injuste au regard des critiques presse et de la coupure nette de la distribution du film dans les salles obscures du monde entier. Un premier trimestre compliqué pour Disney donc, et ce n’est que le début des galères, auxquelles la firme va devoir trouver une solution assez vite.

Une flopée de sorties décalées

Toutes les sorties de fin mars et celles qui suivent étant impossibles, Disney a fait comme tous les distributeurs et a modifié sa grille. Voulant éviter l’embouteillage de films entre l’été et la fin de l’année, le studio a pris soin de ne pas tout balancer d’un coup. Résultat : certains films ont disparu du line-up, d’autres ont atterri directement sur Disney+ et surtout, aucun film Disney ne devrait sortir sur grand écran avant fin juin minimum.

Soul, le nouveau film des studios Pixar, était prévu pour le 24 juin sur le marché américain, et est un des rares à ne pas voir sa date modifiée jusque-là. Une date encore incertaine selon plusieurs médias américains. Sinon, il faudra attendre fin juillet pour voir un film Disney, à savoir Mulan, que l’on attendait pour fin mars. Et tout le reste du catalogue a été décalé.

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Côté Marvel, on a vu une véritable session de chaises musicales. Black Widow, qui devait sortir fin avril, sortira finalement début novembre. Sauf que début novembre devait sortir The Eternals, qui se voit décalé à mi-février 2021. Sauf que mi-février devait sortir Shang-Chi, qui se voit décalé à mai 2021. Sauf qu’en mai 2021 devait sortir le nouveau Docteur Strange… Bref, vous avez compris l’idée.

Il s’agit du seul moyen de compenser le retard des productions en cours (tournage décalé, postproduction impossible, etc.), et de garder le même rythme de sorties. Black Widow sera du coup le seul Marvel de 2020, cassant la tradition mise en place par Disney après Avengers en 2012 d’au moins deux films de super-héros par an. Sachant que le dernier film Marvel date de juillet 2019, ce qui fait 16 mois d’attente – une première depuis 2010.

Plus surprenant, certains films ne sont plus du tout de la partie pour 2020. Jungle Cruise est décalé d’un an (!), et sortira à l’été 2021. Même chose pour le film Bob’s Burgers, qui devait sortir cet été et qui est prévu pour avril 2021 aux États-Unis. Artemis Fowl, quant à lui, devait sortir en salles fin mai et lancer une franchise, mais il sortira directement sur Disney+ dans les prochains jours. Une manœuvre inhabituelle, et qui pourrait sauver Disney d’un certain pétrin en attirant un public confiné avec de nouveaux blockbusters en ligne.

Enfin, le running gag habituel : Les Nouveaux Mutants n’a pas de date de sortie. Le film maudit de X-Men à la sauce horreur, qui a connu moult et moult remous, entre retournage, changement de stratégie et décalage de date de sortie plusieurs fois, se retrouve sans date de sortie. Rien. Les fans réclament sa sortie sur Disney+, ce qui devrait soulager Disney de ce bourbier, mais la firme n’a pas encore répondu sur ce point pour l’instant.

Et il n’est pas le seul, puisque La Femme à la fenêtre avec Amy Adams, qui devait sortir en mai, le film d’horreur produit par Guillermo Del Toro, Affamés, ou encore le biopic avec Dev Patel, The Personal History of David Copperfield, n’ont plus aucune date de sortie. Et nul ne sait s’ils pourraient atterrir directement sur la plateforme – Bob Iger a dévoilé dans une interview que d’autres films suivront la logique d’Artemis Fowl et seront destinés à ne pas sortir du tout en salles, sans préciser lesquels.

Conclusion : d’ici à la fin de l’année, nous n'aurons sur grand écran "que" huit films, donnant un total de onze films pour 2020 au lieu de 22. Moitié moins ! On retrouvera ainsi Soul, Mulan, The King’s Man, Black Widow, Raya and the Last Dragon, The French Dispatch, Free Guy et West Side Story. Sur ces derniers, peu sont amenés à cartonner près du milliard de dollars au box-office comme la plupart des productions Disney de 2019 – à part Mulan et Black Widow en gros. La solution semble alors être le petit écran.

Tout miser sur Disney+ ? 

Face à cette situation, il n’y a pas grand-chose à faire. L’arme que détient Disney réside dans sa nouvelle plateforme de streaming façon Netflix. Et quelle arme ! Lancée en novembre 2019 chez l’Oncle Sam, en mars en Europe et le 7 avril chez nous, Disney+ jouissait déjà, début février, de près de 29 millions d’abonnés rien qu’aux États-Unis. Ce 9 avril, on apprenait qu’elle en avait déjà 50 millions – en grande partie grâce à l’Inde.

Un chiffre énorme, qui a dû gonfler depuis grâce au confinement, qui booste les audiences des plateformes partout à travers le monde. En quelques mois, c’est un score plus que solide, qui reste cependant en deçà des 167 millions d’abonnés que revendiquait Netflix en janvier 2020 – Netflix s’étant lancé en 2007, c’est assez normal.

Gagner des abonnés serait donc l’un des meilleurs moyens pour l’entreprise de contrebalancer les récentes difficultés rencontrées au box-office. Or, Disney jouit d’un catalogue (en France tout du moins) alléchant mais "maigre" – 727 contenus (591 longs et courts-métrages et 136 séries) –,  loin derrière les 4 000 titres de Netflix ou les 3 000 d’Amazon Prime Video.

La plateforme est naissante, son catalogue grossira avec le temps. C’est là tout l’enjeu pour l’entreprise aux grandes oreilles. Pour Variety, il va falloir redoubler d’intelligence pour ne pas lasser son public confiné qui consomme plus qu’à l’accoutumée. Ce n’est pas pour rien que Disney a annoncé rendre disponible bien plus tôt La Reine des neiges 2, L’Appel de la forêt et En avant (dispo un mois seulement après sa sortie en salles, donc) sur son service de streaming.

Une manière de donner de la visibilité à ces films n’étant pas restés assez longtemps en salles, et aussi de convaincre des foyers (ce sont des films familiaux) de rejoindre la plateforme via une proposition conséquente de contenus. Reste qu’il était impossible de faire de même pour tous les films concernés, dont Underwater, car l’idée de Disney+ est d’être familiale et donc de n’avoir aucun film ayant une restriction plus forte que PG-13.

C’est d’ailleurs un problème. La concurrence, elle, profite d’un cinéma d’horreur et d’action dont doit se passer Disney – ce n’est pas tant Disney que la Fox qui se retrouve mise à l’écart ici, avec Alien, Deadpool, Fight club, etc. D’ailleurs, Les Nouveaux Mutants est PG-13, donc sortable sur Disney+. Mais quid du reste du catalogue de la Fox, dont Affamés, qu’on voit mal ne pas être Rated R ?

Autre problème : dans d’autres pays, cette configuration de sortie prématurée de films sur une plateforme SVOD est impossible. À commencer par la France, où la chronologie des médias empêche Disney+ d’avoir dans son catalogue un film étant sorti en salles il y a moins de trois ans. Par exemple, sachez que Les Gardiens de la Galaxie 2, sorti fin avril 2017, ne sera disponible qu’à la fin de ce mois d’avril. 

(Capture d’écran Disney+)

Et c’est l’une des faiblesses du catalogue, même si, une fois encore, Disney n’y peut rien. Canal+, qui a récemment profité d’un accord sur la nouvelle chronologie des médias (avec la possibilité de proposer des films huit mois après leur sortie en salles), propose par exemple en ce moment Le Roi lion de Jon Favreau ou encore Toy Story 4, tous deux sortis à l’été 2019. Deux films que Disney+ n’aura dans son catalogue que d’ici l’été 2022 – sauf si la loi sur la chronologie des médias évolue d’ici là. Pour le moment, elle ne profite guère aux plateformes de streaming.

Alors oui, Disney+ semble être le meilleur vecteur de Disney afin de contrer une pandémie mondiale et un confinement globalisé, mais est-ce que le service sera suffisant pour l’empêcher de vivre une année 2020 compliquée ? Réponse en décembre prochain.

Par Arthur Cios, publié le 09/04/2020