Alexis Manenti de passage à Konbini (Crédit image : Louis Lepron)

Portrait : qui est Alexis Manenti, le Misérable qui s'impose aux César ?

Flic sanguin dans Les Misérables, voyou roumain chez Kourtrajmé, Alexis Manenti est aussi un grand espoir pour le cinéma français.

Il a une gueule, du charisme et une voix profonde. Autrement dit, beaucoup d’atouts pour devenir un grand acteur. Pourtant, le trentenaire qui vient de briller à peu près partout dans le monde grâce aux Misérables, qu’il a coécrit et dans lequel il joue un flic sanguin, a aussi essuyé une période de galères. "Même si j’ai fait une dizaine de films, j’ai l’impression de n’être qu’au début de ma carrière" avoue-t-il, sincèrement humble. Ce vendredi, il pourrait décrocher le César du Meilleur espoir.

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Il y a presque 40 ans, Alexis Manenti naît à Bagnolet. Il grandit à Paris et fréquente les mêmes quartiers que Romain Gavras qui, à cette époque, commençait à faire des petits courts-métrages avec sa team du collectif Kourtrajmé, hors des circuits, avec la passion et les moyens du bord.

À cette époque des premiers Macintosh et des logiciels de montage plus simples, Alexis Manenti était un ado qui fumait des joints toute la journée dans sa chambre. Sa cinéphilie se résumait à deux choses : les films de gangsters et les films d’aventure. Des Blues Brothers — qu’il imitait avec son petit frère — à Retour vers le futur en passant par Les Aventures du baron de Münchhausen, le lycéen n’allait pas au cinéma et envisageait encore moins de devenir comédien. Mais un jour, Romain Gavras débarque avec un costume chez lui :

"On faisait des trucs dans notre coin. Moi, je l’aidais de loin, je lui donnais des idées de scénarios mais je ne voulais pas du tout être acteur. Pour un de ses courts-métrages, il avait écrit le rôle d’un jeune délinquant roumain. Comme ma mère est d’origine yougoslave et que je parle serbo-croate, il m’a demandé si je voulais jouer ce personnage, en me disant que les Français ne verraient pas la différence entre les deux langues et que l’on comprendrait que c’est une langue de l’est."

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Ce voyou roumain, dont il a endossé le rôle à 17 ans, le temps d’un week-end est devenu un personnage récurrent dans l’histoire de Kourtrajmé. Kim Chapiron l’a repris dans son court-métrage Désir dans l’espace et dans Sheitan et Romain Gavras lui rend hommage une dernière fois dans "I Believe", un clip du groupe de pop anglais Simian Mobile Disco.

Allergie aux castings

Si Alexis Manenti commence à prêter son visage pour les créations des différents pionniers du collectif, il continue ses études de littérature mais se rêve un jour avocat. Par manque d’acharnement et peut-être de maturité, reconnaît-il, le jeune homme quitte la fac de droit au bout de deux jours.

Il écrit quelques scénarios dans son coin et obtient un gros coup de pouce de la part du destin. Une agente, alors débutante, Delphine Sagnier – la belle-sœur de Kim Chapiron – accepte de prendre l’acteur en herbe sous son aile :

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"Avec Kourtrajmé, on faisait du cinéma dans un esprit beaucoup plus simple. Je commençais à me dire que je ne pourrais bosser qu’avec eux, sauf que chacun prenait des directions différentes. J’ai donc mis de côté la comédie et j’ai travaillé à droite et à gauche. Au bout d’un moment, je me suis interrogé sur ce que je voulais faire. J’ai commencé à faire quelques castings. D’un coup, ça devenait trop compliqué. Comme j’avais commencé à jouer des Roumains et des Yougoslaves, on me proposait souvent des rôles de méchants. C’était compliqué de défendre autre chose.

En réalité, j’ai eu 5 ans de vide. Pendant des années, j’ai passé des castings sans rien avoir, parce que je me forçais. Au début, je considérais qu’il fallait tout passer : des pubs, des petits rôles, des courts-métrages gratuits… Mais forcément, quand tu n’as pas l’envie, ça ne marche pas."

Alexis Manenti de passage à Konbini (Crédit image : Louis Lepron)

Vendeur de téléphone, vendeur de souvenir, hôtellerie, chantiers… de ses 18 ans à sa trentaine, il accumule les petits boulots pour payer le loyer et s’acharne. Il s’inscrit pendant un an dans une école de jeu, Le Laboratoire de l’acteur, qui se targue aujourd’hui d’avoir formé Alexis Manenti, au jeu et à la pratique, deux ou trois fois par semaine :

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"Je n’ai pas été au Conservatoire mais ça me confrontait déjà à des gens qui voulaient faire la même chose que moi. J’ai appris des choses sur le théâtre, les méthodes du jeu différentes, à jouer devant un public. Et petit à petit, quand tu te perfectionnes et que tu en as vraiment envie, tu as plus de chance de décrocher des rôles."

Et s’ensuivent son premier gros cachet, Mea Culpa, puis son premier rôle en langue française, avec un rôle important dans Voir du Pays, sur le syndrome post-traumatique. "J’ai eu 30 jours, c’était la gloire pour moi."

Sur son petit nuage, il n’est pas près de redescendre. Son agent reçoit un appel de Fanny Ardant, qui veut le rencontrer pour un film avec Gérard Depardieu, Le Divan de Staline. L’actrice et réalisatrice, qui le remarque, avec ses tatouages et ses bagues gothiques, veut le recevoir et parler du rôle, sans passer par la case "casting" :

"On a parlé de mon physique, de ma tête ronde, je ne savais pas trop comment le prendre. Elle était très impliquée dans son film. Sur le tournage, elle vouvoie ses acteurs, il y a quelque chose de très respectueux, un peu à l’ancienne. Elle très directive et sait ce qu’elle veut. Elle est étonnante."

Alexis Manenti commence à additionner les rôles mais reste proche du collectif. Il finit par faire un film avec Toumani Sangaré au Mali, Nogochi et, un peu plus tard, le fameux film de Ladj Ly, Les Misérables. Tremplin assuré.

Les Misérables, un voyage fulgurant

Lorsqu’Alexis Manenti rencontre Ladj Ly, il tourne son tout premier court-métrage, Easy Pizza Riderz, il y a maintenant 20 ans. Alors que le réalisateur s’apprêtait à réaliser Les Misérables – à l’époque sous forme de court-métrage –, il envoyait ses ébauches de scénario à celui qui incarnera un des futurs personnages du film, sans le savoir :

"Ladj m’a envoyé des ébauches de scénarios et à force de lui faire des retours, il m’a demandé si je ne voulais pas l’écrire avec lui. On a donc commencé par un travail d’écriture et, ensuite, il m’a proposé le rôle du nouveau flic. On voyait plus le personnage de Chris que j’incarne, comme quelqu’un de plus âgé car il est censé être un ancien des quartiers, qui a bourlingué.

Après ce court-métrage, on a écrit un autre film, plus futuriste, avec des drones dans son quartier, donc totalement éloigné du film de bavures policières. Comme nous n’avons pas eu les autorisations, nous sommes revenus au dernier moment au scénario initial des Misérables, pour en faire un long-métrage. Franchement, avec Ladj, on doit avoir une dizaine de projets en suspens, des débuts d’histoires, des synopsis longs, des débuts d’idées…"

Depuis Cannes, où le film a fait sa grande première en compétition officielle, l’équipe du film a entamé un long voyage. Après une étape cannoise, où Les Misérables a remporté un Prix du jury mérité, les Français ont été célébrés à Deauville et surtout à Los Angeles :

"Représenter la France aux Oscars, c’était une expérience folle et assez drôle. Je prends ça comme un jeu. Quand j’étais aux Oscars, je jouais à l’acteur qui était aux Oscars. J’aurais bien aimé aller encore plus loin dans mon rôle, sur scène avec la statuette mais c’était cool."

Ce vendredi, l’acteur pourra sûrement repartir avec la statuette des César. Si le film est nommé dans 11 catégories, Alexis Manenti pourrait tirer son épingle du jeu du côté des nominations Meilleur Acteur et Meilleur scénario original.

Ravi de pouvoir vivre cette aventure qui a dépassé toute l’équipe, il ne s’endort pas sur ces lauriers. Il vient de réaliser une comédie fantastique avec Damien Bonnard, le petit nouveau de la BAC dans Les Misérables, pour les talents Adami, un programme d’aide aux artistes. Une expérience aussi un peu douloureuse pour l’acteur :

"Au départ c’était un peu frustrant de se retrouver de l’autre côté. J’avais très envie de jouer. Il fallait se confronter à une équipe, à un plateau. Comme tu es chef d’équipe, tu dois prendre en considération tout le monde et répondre à des questions toute la journée. Ça n’a pas été une expérience facile parce que l’Adami impose beaucoup d’obligations. Par exemple, on devait tourner en 3 jours, avec 3 comédiens et une équipe technique qui nous était attitrée. Mais c’était une super expérience d’apprentissage.

Dans tout l’aspect de la production classique, il y a plein d’étapes, d’autorisations, de lectures de scénario, de moyens à mettre en œuvre, d’organisations. Or, avec Kourtrajmé, il n’y avait pas de feuille de service, de table de régie ni de producteur qui te dit que ce n’est pas possible, il n’y avait pas de censure. J’ai eu la chance de travailler avec Romain Gavras, et des gens qui ont fait des écoles, à New York ou ailleurs et qui connaissent bien leur métier. Quand on jouait il n’y avait presque pas de dialogues écrits, il n’y avait que des intentions de jeu. Kourtrajmé, c’est entre copains, c’est hyper ludique. Après, c’était un peu idéaliste, car à l’époque, on ne faisait pas ça pour l’argent, il n’y avait pas de salaires. On faisait ça le week-end, pour rigoler. Au départ, c’était des VHS qu’on faisait tourner entre nous. Mais c’était hyper formateur."

Brouillant les pistes avec ses différentes activités, Alexis Manenti insiste : il veut être acteur. Il a d’ailleurs décroché un rôle dans la série musicale (très, très attendue) de Damien Chazelle, The Eddy, où il incarne un personnage secondaire mais récurrent, en anglais avec un accent serbe. Pour ceux qui sont allergiques à Netflix, vous pourrez aussi l’admirer dans un film de Thierry de Peretti, sur un scandale d’État lié à la drogue, avec Pio Marmaï, Vincent Lindon et Roschdy Zem.

Par Lucille Bion, publié le 27/02/2020