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Portrait : avec Ibrahim, l’acteur Samir Guesmi passe derrière la caméra avec brio

Publié le

par Lucille Bion

De ses errances adolescentes à ses premiers pas sur scène, il retrace la trajectoire inattendue qui l’a mené à "Ibrahim".

Camille redouble de Noémie Lvovsky, Hors-la-loi de Rachid Bouchareb, Le Bal des actrices de Maïwenn, Les Fantômes d’Ismaël d’Arnaud Desplechin, RRRrrrr!!! d’Alain Chabat, Akoibon d’Édouard Baer, Tu mérites un amour d’Hafsia Herzi… Au total, Samir Guesmi a joué dans plus d’une centaine de films et de séries.

"C’est vrai que j’ai rencontré plein de réalisateurs et de réalisatrices. J’ai l’impression d’être un vieillard", plaisante-t-il. Jamais rassasié, le comédien s’apprête à partir en tournage le lendemain de notre interview et prévoit de s’envoler pour Montréal dans quelques semaines pour tourner un film québécois. La Fast Life.

Du haut de ses 53 ans, Samir Guesmi a enchaîné les rôles secondaires, les premiers rôles, a été régisseur pour un photographe japonais et s’est même aventuré derrière la caméra. En 2008, il fait ses premiers pas dans la réalisation avec C’est dimanche !, un court-métrage qui traitait déjà de la filiation, articulé autour d’une figure paternelle forte. Dans Ibrahim, son premier long-métrage, il se barricade de pudeur pour dépeindre en demi-teintes l’amour d’un père et son fils.

Ce portrait sensible qui prend pour toile de fond un Paris populaire a remporté quatre prix à Angoulême, le grand prix du jury au festival Premiers Plans d’Angers et a été sélectionné au Festival de Cannes 2020, malgré la pandémie de Covid-19. "C’est un beau parcours mais ce n’est pas fini", assure Samir Guesmi qui entame déjà l’écriture de son prochain film. Rencontre avec un auteur volontairement secret, qui se cache derrière le cinéma pour évoquer la dureté de la vie et rendre hommage à ceux dont on ne parle jamais. De son adolescence en proie aux flâneries à ses premiers pas sur scène, il retrace la trajectoire inattendue qui l’a mené à Ibrahim. 

Le cours de La Buttes-aux-Cailles 

Tout commence dans le quartier de La Butte-aux-Cailles, dans le 13e arrondissement de Paris. Samir Guesmi, considéré comme un "cancre" par l’Éducation nationale est alors en train de mener une vie d’errance, partagée entre la frustration de son CAP comptabilité et les avertissements de son père, travailleur sur un chantier : "Mon fils, tu réussiras le jour où tu seras dans un bureau, protégé du froid." 

Au gré de ses va-et-vient incessants dans la capitale, il découvre un cours de théâtre, par hasard. Devant une boutique aux rideaux opaques il aperçoit des jeunes dans la vingtaine fumer des joints, à la cool. Ce rassemblement l’intrigue :

"À chaque fois je passais devant et je me demandais ce qu’ils foutaient là. Un jour j’ai dû ralentir la marche et on m’a invité à rentrer. J’ai découvert un cours de théâtre. Un endroit dans la pénombre avec une scène et un prof qui faisait passer les élèves sur une petite estrade. Je les ai longtemps regardés sans parler à personne, jusqu’à ce que le prof me dise : "Écoute, ça fait quelques semaines que tu es là et c’est un cours payant. [Rires] Mais il m’a surtout apostrophé pour que je me présente. Et là, ça a commencé pour moi. 

J’ai perdu mes moyens, j’avais la bouche pâteuse, je n’arrivais pas à articuler. Je gesticulais dans tous les sens, je les faisais rire je crois. La scène, c’est un endroit où tu ne peux plus te cacher parce que l’on regarde ce que tu caches. On est tous sur scène avec les mêmes appréhensions, le même côté nigaud."

La première fois qu’il débarque sur un plateau de cinéma, il est figurant dans un téléfilm. Pièce rapportée dans la foule d’un aéroport, il déplore le manque d’attention que l’équipe du film lui accorde : "J’avais trop besoin de la ramener. Ce n’est pas ce que je recherchais car on ne te parle jamais directement : on s’adresse à un groupe", explique-t-il. Refusant de réitérer l’expérience, il ne tarde pas à décrocher un casting pour Jaune revolver d'Olivier Langlois. Il prêtera ses traits à Khadour et donnera la réplique à Sandrine Bonnaire et François Cluzet. Sa carrière est lancée. 

Alain Chabat, mentor de la coolitude 

Après ce premier rendez-vous avec la caméra, il enchaîne les apparitions sans avoir l’obsession du premier rôle. Slalome dans l’industrie, tentant de décrocher des rôles intéressants, mais pas réducteurs. Et surtout, il apprend à donner de lui, à dépasser ses complexes d’enfant. À dépasser sa pudeur, souvent handicapante, sous la houlette de Sólveig Anspach, Alain Gomis, Noémie Lvovsky, Bruno Podalydès ou encore Rachid Amy, par exemple. Mais aujourd’hui, alors qu’il est à l’affiche d’Ibrahim, dans lequel il s’est aussi offert le rôle de ce père mutique, c’est à Alain Chabat qu’il pense.

Pour sa comédie culte RRRrrrr !!!, Samir Guesmi avait prêté ses traits à un membre de la tribu des cheveux sales :

"Mon film n’a clairement pas bénéficié du même budget que RRRrrrr !!! mais je pensais à Alain Chabat de temps en temps, quand je tournais Ibrahim. Il faisait un gros film, il souriait tout le temps. Or, faire un film, c’est résoudre des problèmes tout le temps, sinon les anticiper. Lui, il faisait ça avec une détente absolue et travaillait très bien. J’ai compris que la réalisation c’est aussi être vigilant envers son équipe, et ne pas transmettre son trac, son stress, son manque d’assurance car au final, on n’a jamais rien comme on le souhaiterait."

Premiers pas prometteurs 

Pour autant, ce travail de longue haleine n’a pas entravé son talent. Épaulé par son équipe, Samir Guesmi parvient finalement à signer une jolie chronique sur la paternité, "ce savant mélange d’expérience de ce qu’on a vécu comme enfant, d’invention du présent et une totale découverte". En suivant le quotidien de cette famille exclusivement masculine, en proie aux non-dits, le metteur en scène s’intéresse aussi aux gens de l’ombre :

"J’avais envie de parler de ceux qui se lèvent très tôt le matin, qui ont des métiers durs, de ceux qui viennent d’ailleurs, qui bossent en France et qui sont carrés. J’avais envie de leur rendre hommage. Ceux qui font tenir le pays, malgré leur boulot extrêmement pénible. Et je crois qu’avec la crise sanitaire on s’est rendu compte de l’importance de ces gens-là." 

Quand on évoque les prémices de cette aventure, ses pensées se tournent aussi vers Abdel Bendaher, sa révélation masculine dénichée après un match de foot. Si le cinéaste avait jeté son dévolu sur un gamin de moins de 16 ans, il a été rattrapé par la loi du travail, très ferme sur les 8 heures de travail maximum accordées aux adolescents. Devant les contraintes qui entachent son plan de travail, il prend la décision de vieillir un peu son Ibrahim : 

"J’ai donc contribué au casting et je suis allé dans la rue pour faire du casting sauvage. J’avais l’air un peu chelou d’ailleurs [rires]. J’ai profité d’un dimanche où je ne travaillais pas pour aller au stade de porte de Montreuil à côté de chez moi et je croise trois gars : Abdel avec ses deux potes. Il est bien timide comme il faut, il est méfiant, il regarde ses chaussures. Il a le regard vif, intelligent. Il rentrait dans toutes les cases que j’imaginais."

Après l’avoir pris pour un flic, Abdel Bendaher se prête au jeu de Samir Guesmi et le rappelle pour passer des essais. À l’écran, il impressionne par son charisme silencieux, laissant transparaître une timidité féroce. En séduisant la presse, le jeune comédien a aussi prouvé que son partenaire de jeu avait une autre corde à son arc : Samir Guesmi est un solide metteur en scène dont l’industrie, parfois trop centrée sur elle-même, avait besoin. 

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