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Petite discussion à Cannes avec Gaspar Noé sur son nouveau film, Vortex

Publié le

par Arthur Cios

Le réalisateur nous parle de son nouveau long-métrage présenté à Cannes en séance spéciale.

Depuis quatre ans, Gaspar Noé n’a pas chômé. Climax en 2018, Lux Æterna en 2019 (tous deux présentés à Cannes), Irreversible Redux en 2020. Son prochain long ne sortira qu’en 2022 mais il était présenté ce vendredi 16 juillet 2021 lors de l’avant-dernière journée du Festival de Cannes. "Fallait bien se réveiller un peu" se marre le réalisateur, en débarquant à l’interview.

Gaspar Noé sait faire des films en vitesse éclair. Déjà, en écrivant des scénarios qui peuvent tenir sur quelques pages, accompagnés de notes d’intention, et pour lesquels on se permet de changer l’histoire de certaines séquences la veille pour le lendemain. Mais pas que. Sur celui-là, il a écrit l’histoire très vite, a trouvé des financements dans la foulée, a démarré le tournage en avril 2021, et un mois plus tard, le montage pouvait démarrer. Pour se retrouver quelques semaines plus tard sur le tapis rouge de Cannes.

Un coup de force, qui impressionne d’autant plus que le film détonne avec le reste de sa filmographie. Dans un style naturaliste quasi-documentaire, le réalisateur raconte les derniers moments de lucidité d’une femme (Françoise Lebrun), du désarroi de son mari vieillissant face à la maladie (Dario Argento), et d’un fils qui essaye d’aider ses parents (Alex Lutz).

Filmé en split screen, ou "écran divisé", et long de près de 2 heures 30, Vortex est un film dont l’accès n’est pas aisé, dramatique à souhait, émouvant dans ses contours. Quelques heures avant la montée des marches, on a discuté de cette création avec son auteur, Gaspar Noé.

Avec un gros spoiler à la fin.

Konbini | Le split screen de Vortex, tu l’avais déjà fait sur Lux Æterna, est-ce…

Gaspar Noé | Mais t’avais vu le petit spot que j’avais fait pour Saint Laurent l’été dernier, qui s’appelle Summer of '21 ? C’est un truc de 8 minutes, un défilé de mode mais en split screen. Du coup, j’en avais fait un peu sur Lux, puis pour ça dans un contexte de court-métrage de mode, c’est très joli comme un clip. Et du coup, je m’étais un peu entraîné avant celui-ci. Je me disais qu’il y avait encore des choses à faire, à expérimenter.

Si ce n’est que là, on a l’impression que les deux angles servent vraiment à donner deux points de vue, comme si on voyait ce que voient les personnages.

Ouais, c’est quelque chose que j’ai découvert sur Lux à la fin du tournage, parce que j’ai retourné une scène que j’avais ratée, la scène d’intro avec les actrices. Je l’avais tournée une première fois et ça ne fonctionnait pas, alors je leur ai demandé si ça ne les dérangeait pas de tourner une heure de plus. Et je trouvais que le résultat marchait tellement bien qu’effectivement, je me demandais pourquoi filmer en champ, contrechamp en permanence, quand tu peux juste faire deux beaux points de vue et une barre noire au milieu ?

Quand tu regardes le cinéma classique, on fait toujours cette même mécanique. T’as l’impression de regarder une partie de ping-pong, et ça ressemble pas du tout à la vraie vie. Au moins, le split screen où on parle en continu, c’est plus intéressant.

Surtout que tu te permets parfois d’avoir la liberté de partir, que la caméra qui filme l’écran à gauche soit dans une pièce et celle de droite dans la rue, et parfois d’avoir les deux plans très proches dans l’espace. Ça te procure une liberté supplémentaire dans ce que tu veux raconter.

Ouais, mais ce n’est pas forcément galère à mettre en scène. Souvent, ce n’est pas que tu poses la caméra là où tu penses que c’est le mieux, tu la poses là où tu peux aussi. Et des fois, tu te dis voilà, je suis dans une petite salle de bains, comment tu peux poser les deux caméras sans que t’aies des reflets. Parfois, c’est même pas un choix de découpage spatial particulier, tu fais comme tu peux pour coincer un cadreur et une autre caméra dans cette pièce minuscule.

J’étais un des cadreurs, et l’autre était mon chef op Benoit, et on s’amusait beaucoup à se dire "tu veux cadrer Dario ou Françoise ?" Vu qu’il est plus grand que moi, et que Dario est plus grand que Françoise, donc on s’est réparti, "tu prends le grand et je prends la petite" [rires].

Le montage était compliqué ? Outre le fait que t’aies eu très peu de temps pour pouvoir le présenter à Cannes, c’était galère à agencer, de trouver les bonnes scènes ?

Il y a un ou deux trucs qu’on a retournés, parce qu’au départ, je ne pensais pas faire tout le film en split screen, donc j’avais tourné des trucs avec une seule caméra, et j’avais regretté. Donc j’ai retourné des séquences, comme l’intro, qui n’était pas du tout prévue sur les balcons. Même, la vérité, cette intro qui raconte les derniers moments de lucidité dans la rue, je cherchais un jardin fleuri, mais on s’y est pris trop tard, on a trouvé aucun endroit paisible et on n’avait surtout pas les autorisations [rires], donc on l’a fait sur le balcon.

Vortex est quelque chose que tu as écrit très vite, très peu (10 pages)…

Bah très vite parce que c’est du vécu, donc tu sais exactement de quoi tu veux parler. J’avais pas besoin d’écrire 60 ou 70 pages. Il faut trouver de l’argent. Désormais, si je fais un scénario de 60 pages, je fais un film de 5 heures. Un scénario de 10-15 pages, j’en fais 2 heures 20. Et heureusement, le film a coûté des cacahuètes. Ça vaut même pas un téléfilm d’Arte. 

Et en plus, tu as eu l’avance sur recette pour la première fois !

Ah bah heureusement, sinon ça aurait été beaucoup plus dur pour les deux producteurs, Wild Bunch et Rectangle. Mais contre toute attente, on a eu cette avance pour la première fois de ma vie. Pour un scénario de 10 pages, dont j’ai grossi la typo pour que ça fasse 15 et que ça passe au CNC [rires]. Moi je préfère avoir un truc simple, et trouver sur place avec l’équipe technique. Et la nature des personnages et la psychologie, c’est même plus moi, ce sont les comédiens qui ont trouvé par eux-mêmes.

T’avais ton casting en tête en écrivant ?

Je dirais que dès le départ, je pensais que ce serait les deux mieux. J’avais rencontré rapidement Françoise mais je n’étais pas proche. On devait boire un café ensemble et ça ne s’est pas fait. On est restés en contact, et j’ai toujours admiré son travail.

Quant à Dario, c’est devenu un ami de longue date, j’avais montré Carne [son premier moyen-métrage, ndlr] à Toronto il y a une trentaine d’années, où il présentait un film aussi. On se voit régulièrement, je suis devenu très proche de sa fille. Pour Noël et le Nouvel An, je l’appelle. Quand il est à Paris, on dîne ensemble. Et c’est quelqu’un de tellement chaleureux, tellement charismatique. En interview ou sur scène, il peut monologuer pendant une heure et la salle est pliée de rire. C’est un showman, un réalisateur du plus grand niveau. Je me suis dit "qu’est-ce que je m’amuserais à tourner avec lui". Mais il hésitait.

Asia m’a beaucoup aidé, parce qu’il avait vu Love et qu’il comprenait pas pourquoi j’avais fait ça. [rires] "Mais pourquoi il fait du porno aujourd’hui ? Il fait des bons films d’habitude" [rires]. Tout le monde a dû lui dire que c’était pas un porno, même sa petite-fille lui a dit. Non, mais il a répondu vite et surtout, je pense qu’il rongeait un peu son frein parce qu’il devait tourner son film, mais ça a été reporté à cause du Covid. Donc entre tourner en rond ou tourner un film avec moi, autant combler ce trou dans son planning. Et il s’est beaucoup amusé, ça se voit. Je me suis beaucoup amusé avec lui.

Et ce qui est très bien avec un réalisateur pas acteur, c'est qu'il comprend exactement ce que tu veux lui dire, les placements de caméra, ce que tu attends de lui. En impro, ils étaient tous aussi bons les uns que les autres. Alex, je l’avais vu dans Guy grimé en mec de 70 ans ou en standardiste, un nazi, pour moi c’est un vrai comédien avec qui je peux m’amuser. Et Françoise, intellectuelle attachée au texte, de lui demander de bredouiller et qu’on n’entende pas trop ce qu’elle disait, c’était pas facile, mais une fois qu’on s’est entendu sur tout ça, qu’elle comprenne qu’il fallait qu’elle soit le fantôme de quelqu’un.

"C’était le tournage le plus étouffant que j’ai fait à ce jour."

Je me demandais justement, sachant comment ça se passe sur tes tournages à chaque fois, pour un film aussi sérieux et dramatique.

L’ambiance était très chaleureuse, mais dans des décors très étroits, pendant 25 jours… Le truc, c’est que l’histoire très triste, le Covid et le fait qu’on soit tous en masque, dans un espace très clos à étouffer, c’était très claustrophobique. Même s’il n’y a pas eu la moindre tension, c’était le tournage le plus étouffant que j’ai fait à ce jour. Et au bout de 5 semaines de tournage, j’avais l’impression de sortir d’un sous-marin. 

[SPOILERS]

J’aime aussi le fait que tu tues, peut-être pas symboliquement, mais que tu tues Dario Argento quand même.

Non je le tue pas symboliquement, au contraire jamais je voudrais le tuer. Mais…

Non mais dans le sens où lui a une filmo centrée autour de ce thème-là…

Oui, oui, certes. Mais tu vois, c’est lui qui a voulu prendre en main sa manière de mourir, et je m’attendais pas du tout qu’au moment de sa crise cardiaque, il se mette à respirer avec un souffle à la Dark Vador. Et c’est pas truqué ! Il a poussé en son for intérieur pour avoir un son asthmatique, mais quand il avance et qu’il tombe, t’as l’impression que ses poumons vont exploser. C’est pas truqué ! [rires]

On a même baissé le son, parce que c’était trop fort et personne n’y croyait. C’était une vraie performance. Quand on a vu les rushs, tout le monde était abasourdi. Le premier qui s’en était rendu compte, c’était l’ingé son. T’as l’impression que t’as une bête qui agonise dans son corps, et ça, c’est du travail de comédien. C’est pas juste les dialogues, c’est de jouer avec son corps, avec ses poumons.

Vu que tu fais beaucoup de plans séquences assez longs, cette séquence-là est longue en plus, donc il a dû faire ça pendant longtemps…

Ouais… Je referais un film avec Dario, où je le ressusciterai [rires] ! Ce serait marrant.

À voir également -> Drogue, sexe et cinéma : la leçon de réalisation de Gaspar Noé | Movie Master 

Vortex était présenté en Séance Spéciale le 16 juillet 2021 au soir, et est attendu pour 2022 en salles.

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