Patricia Arquette : "Boyhood est un film basé sur des histoires vraies"

À l'occasion de la sortie de Boyhood, le film événement de Richard Linklater tourné sur douze ans, nous avons rencontré Patricia Arquette, qui se confie sur les coulisses de ce projet exceptionnel.

IMG_9106

Patricia Arquette © Constance Bloch

Au cours de sa vie, Patricia Arquette a été mère plusieurs fois, et de plusieurs manières. Si elle a mis au monde son fils et sa fille biologiques très jeune, elle a aussi, un peu plus tard pour les besoins d'un film, materné deux jeunes bambins pendant douze ans. Après avoir incarné la sulfureuse Alabama dans True Romance de Tony Scott, et avoir tourné dans Lost Highway de David Lynch, l'actrice s'est retrouvée embarquée dans une aventure cinématographique et humaine hors du commun : Boyhood.

Publicité

Imaginé par le réalisateur Richard Linklater, le long métrage avait un but aussi génial qu'ambitieux : filmer l'évolution d'un petit garçon incarné par Ellar Coltrane, de ses 6 à ses 18 ans. À raison d'une semaine de tournage par an, pendant douze ans. Pendant plus d’une décennie, le cinéaste a donc filmé Patricia Arquette dans la peau de la mère de Mason et Samantha (incarnée par Lorelei Linklater, la fille du réalisateur), ainsi qu'Ethan Hawke, dans celle du père de famille.

À travers un dispositif de cinéma unique – et très réussi –, on assiste de manière presque surnaturelle à l'évolution de cette famille, dont les histoires sont tour à tour poignantes, drôles, tristes mais toujours débordantes de sincérité. Alors que le film sort aujourd'hui en salles, nous avons rencontré l'actrice de 46 ans dans un hôtel parisien. Enjouée et avec une nostalgie non dissimulée, elle nous raconte son expérience dans les coulisses de ce long métrage vraiment pas comme les autres.

Publicité

Konbini | Comment avez-vous rencontré Richard Linklater ?

Patricia Arquette | Je l'ai rencontré il y a longtemps lors d'un cocktail, mon petit ami de l'époque le connaissait bien. Je lui ai dit que j'étais une grande fan de son travail, j'avais adoré Génération rebelle et Slacker, il m'a dit qu'il avait beaucoup aimé True Romance. À l'époque, je n'avais pas encore tourné Lost Highway.

Des années plus tard, mon téléphone sonne et c'était lui. Il m'a alors demandé : "Que fais-tu pendant les douze prochaines années ?" Je lui ai répondu : "Je serai sûrement en train de jouer des coudes pour avoir un rôle, et j'élèverai mes enfants." Je pense que s'il a pensé à moi pour ce rôle, c'est que j'ai été mère très tôt...

Publicité

K | À 20 ans ?

Oui, je ne pouvais même pas acheter de l'alcool légalement quand j'ai eu mon fils ! (rires) Je sais qu'une partie de lui [Richard Linklater, ndlr] savait que c'était rare pour une actrice de choisir d'être mère si tôt. Il m'a expliqué qu'il allait faire un film sur douze ans et qu'il allait regarder un enfant grandir. À ce moment-là, je me suis dit : "Oh mon dieu, ce projet est tellement excitant !".

Je lui ai demandé s'il pensait à moi pour un rôle, et il m'a répondu qu'il se demandait si je pouvais être intéressée. Je lui ai immédiatement dit oui, sans même lui demander quel serait mon rôle. En fait, je m'en fichais, je savais juste que le projet allait être très spécial.

Publicité

K | Comment avez-vous fait pour renouer chaque année avec les acteurs, surtout avec les plus jeunes ?

La première année, je les avais la nuit. Je faisais des projets d'art avec eux, je leur préparais le petit déjeuner, le dîner, je jouais avec eux... ça a aidé. On n'a jamais eu un script en entier. Richard Linklater me disait juste les grandes lignes de l'histoire de mon personnage. C'était fascinant car quand j'ai vu Boyhood une fois terminé, j'ai découvert toutes les parties dans lesquelles je n'apparaissais pas.

À ce moment-là, j'ai vu le film selon mon angle, en disséquant ma façon de jouer, et en regardant la timeline de ma vie, celle de Richard et celle d'Ethan [Hawke, ndlr]. Je me disais "C'est à cette époque qu'il s'est marié, à celle-ci qu'il est devenu père, c'est à ce moment que j'ai moi même divorcé..." C'est incroyable de voir toutes ces choses défiler en parallèle de nos années à l'écran. Et de découvrir toutes les scènes où j'étais absente. Ça permet de mieux comprendre les autres personnages.

Par exemple, Olivia, mon personnage, en veut beaucoup à celui d'Ethan, qui me laisse avec les enfants. Et lui m'en veut car je n'ai pas été assez patiente. Mais quand mon personnage voit le film, il voit une autre facette de cet homme, il remarque à quel point c'est un excellent père malgré tout. Je crois que voir Boyhood de cette façon m'a rendue plus tolérante, notamment sur le pardon. Malheureusement, nous n'avons pas ce recul dans la vie.

Ethan Hawke entouré de Ellar Coltrane et Lorelei Linklater sur le tournage de "Boyhood".

Ethan Hawke entouré de Ellar Coltrane et Lorelei Linklater sur le tournage de "Boyhood".

K | Pensez-vous que le film soit plus sincère, plus proche de la réalité ?

C'était un projet expérimental sur tellement d'années... donc je pense que oui. Aucun de nous n'était vraiment beaucoup payé, et on le faisait juste parce que l'idée nous plaisait. On aurait pu perdre des financements, le film aurait pu ne jamais être fini. C'était tellement personnel que la seule chose difficile concernant ce film c'était de penser qu'un jour il sortirait en salles. C'est un peu comme mettre au monde son bébé et le donner en pâture aux chacals. Je ne voulais pas entendre de critiques le concernant, on se sentait tous vraiment très impliqués.

K | Avez-vous mis une part de vous-même dans votre personnage ?

Oui, certaines choses venaient de moi, j'ai pris des choses de ma mère, d'autres venaient de Richard. Le producteur m'a raconté des histoires sur ses enfants, des amis m'en ont raconté d'autres... Tout dans ce film est basé sur des expériences humaines, des histoires vraies, piochées à droite à gauche.

K |Pendant les douze ans, en dehors des moments de tournage, étiez-vous en contact avec les autres acteurs ?

Pas vraiment, on a tous continué à faire nos vies. Mais en raison de la façon dont nous travaillions, sans script, lorsque l'on se retrouvait, on était tous très collaboratifs. Et ce dès le début. Je me souviens de Richard disant aux enfants : "Ok, maintenant, vous êtes à l'arrière d'une voiture, que feriez-vous normalement ?" Il demandait à ce qu'ils contribuent d'eux-mêmes. Et quand ils ont grandi, ils ont vraiment énormément donné du leur. Le petit langage bizarre que parle Samantha [Lorelei Linklater, ndlr] dans le film, c'est un langage qu'elle a elle-même inventé et qu'elle peut encore parler.

Il y a peu, nous étions à Los Angeles pour présenter le film et Ellar [Coltrane] avait fait le tour du monde pour répondre à de nombreuses interviews. Il était un peu bouleversé par tout ce qui se passait autour de Boyhood. De retour à l'hôtel, il voulait absolument prendre un bain, mais il n'y avait qu'une douche. Du coup il est venu chez moi, je l'ai nourri et il a pris son bain. Le lendemain, c'est Lorelei qui est venu, je leur ai fait à manger et on a tous regardé un film. Dans un sens, j'ai une réelle connexion maternelle avec eux. Et lorsque mon fils a rencontré Ellar, c'était vraiment bizarre de les voir tous les deux réunis.

K | Comment était Richard Linklater dans la direction d'acteurs ? Avait-il des idées précises ou vous laissait-il libre avec l'interprétation ?

C'était vraiment lui le réalisateur. On mettait tout sur la table et il choisissait ce qu'il voulait. Parfois, il me demandait de jouer quelque chose à laquelle je n'aurais pas forcément pensé au sujet de mon personnage, et j'avais juste la nuit pour m'y préparer, pour y croire et que les gens y croient. Parfois, comme tous les êtres humains, ton personnage a des choses qu'il ne voit pas ; mais un acteur peut voir à l'avance l'impact des choix que ce personnage va faire.

Olivia (Patricia Arquette) dans Boyhood, entourée de ses enfants (Ellar Coltrane et Lorelei Linklater).

Olivia (Patricia Arquette) dans "Boyhood", entourée de ses enfants (Ellar Coltrane et Lorelei Linklater).

K | Comment c'est de se voir vieillir à l'écran ?

Je pense que, comme pour tout le monde, c'est une expérience à la fois étrange et difficile, mais c'est aussi une des choses qui m'attiraient dans le projet. Dans un film, on n'a qu'une partie du personnage si on ne voit que sa jeunesse. Je dirais que c'est beau et difficile à la fois.

K | Vos enfants ont-ils vu Boyhood ?

Mon fils l'a vu, et pourtant je ne suis pas le genre de mère à montrer ses films à ses enfants. Ils en ont vraiment vu très peu. Je lui ai parlé de Boyhood et il a eu envie de le voir. Après la projection, il m'a dit qu'il l'avait trouvé très bien. Je pense qu'il était fier de moi. (sourire)

K | Avec du recul, quelle a été la chose la plus difficile concernant le film ?

Le finir ! Pourtant, j'étais contente de tourner la dernière scène, j'étais très émue, ce qui m'a d'ailleurs beaucoup aidé pour me mettre en situation pendant le tournage. Mais c'est vraiment la seule chose qui a jamais été difficile.

K | Pensez-vous qu'il faudrait plus de films de ce type ?

Je crois que c'est compliqué. Au niveau du financement déjà. Je me suis toujours demandé : "Mais comment Richard a-t-il fait pour obtenir des financements ?". Normalement, personne ne veut attendre treize ans pour voir si le film va rapporter de l'argent. Je pense que ce genre de projet ne se reproduira plus. Ensuite, Richard a toujours été très clair sur le fait qu'il voulait faire un long métrage sur l'évolution dans le temps, et sur la vie. Il ne respecte pas vraiment les codes de cinéma.

Si on lit ou assiste à un cours d'écriture, on nous apprendra à suivre une certaine structure. Boyhood ne la respecte pas. Le film n'est pas fait pour suivre une ligne de business classique. Richard savait que sur douze ans, il pourrait y avoir des problèmes que l'on ne rencontre pas sur deux ou trois mois de tournage : des drames, des accidents, des imprévus... Mais son message était clair : la vie est suffisante. Je ne pense pas qu'un autre réalisateur pourrait s'adapter à cette contrainte temporelle.

K | Aimeriez-vous travailler de nouveau avec lui ?

Oui, j'aimerais vraiment. C'était une expérience incroyable. C'est le gars le plus cool et gentil, on s'est vraiment senti comme une famille sur le tournage. Tous les gens qui ont participé au film sont extraordinaires. Quand je serai vieille, dans mes dernières années, je pourrai me dire "j'ai fait partie d'une oeuvre d'art importante de ce monde".

Par Constance Bloch, publié le 23/07/2014