(© Arizona Distrib.)

Pahokee nous raconte les rêves d'une jeunesse américaine oubliée

Un portrait bienveillant de la jeunesse dans une Amérique déclassée.

Si Pahokee, une jeunesse américaine est le premier long-métrage d’Ivete Lucas et Patrick Bresnan, le couple de réalisateurs avait déjà consacré une exposition photo et sept courts-métrages à cette petite ville de Floride de 6 000 habitants.

Pourquoi une telle obsession pour Pahokee, décrite par certains comme "la pire ville de Floride" ? Justement pour en défaire l’image négative en braquant les projecteurs sur l’ambitieuse jeunesse de cette bourgade, fracturée par une ségrégation économique et raciale.

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C’est en réalisant un reportage photo sur le bal de fin d’année du lycée de Pahokee que Patrick Bresnan a compris qu’il se racontait, sous le folklore, quelque chose des contre-cultures. Car dans cet établissement où 98 % des élèves sont issus de familles afro-américaines ou hispaniques à faibles revenus, les célébrations sont pourtant permanentes.

Le folklore de Pahokee, symbole d’espoir

Rencontres sportives, concours de beauté et surtout bal de fin d’année : tous ces rituels très américains sont vécus au centuple au lycée de Pahokee. L’équipe de foot, les Blue Devils, est au centre de toutes les attentions car elle est aussi la voie vers une bourse d’études qui permet à ses meilleurs joueurs d’accéder à une université prestigieuse. Des pom-pom girls à la fanfare du lycée, toute la ville vibre à l’unisson pour son équipe.

(© Arizona Distribution)

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Ultime chance pour ces jeunes Américains de briller, la dernière année de lycée cristallise donc tous les espoirs. Si ces rituels adolescents sont si importants pour les jeunes de Pahokee, c’est aussi parce que les moins jeunes, leurs parents, n’ont pour la plupart pas fait d’études. Toute la famille met donc la main au porte-monnaie pour financer les robes ou les voitures de location du bal de fin d’année et en faire un grand évènement familial.

Le prom est une tradition américaine mais à Pahokee, c’est le niveau au dessus.

Mais ces rituels qui rassemblent toutes les générations sont aussi un moyen de combler le désœuvrement qui guette les habitants de cette ville agricole en proie à l’exode rural, sans beaucoup d’autres possibilités de divertissement.

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Pahokee est à la fois très spécifique et universelle.

Outre la ségrégation raciale et économique, Pahokee c’est aussi un taux de chômage élevé et des paysages défigurés par l’utilisation massive de pesticides. Mais plutôt que de se focaliser sur cette misère, Ivete Lucas et Patrick Bresnan ont préféré se concentrer sur le soutien sans faille d’une communauté à sa jeunesse.

Le portrait bienveillant de Na’Kerria, BJ, Junior et Jocabed

Durant les nombreux mois passés à la réalisation de leurs courts-métrages à Pahokee, les deux réalisateurs ont croisé la route de quatre adolescents auprès desquels ils ont décidé de vivre cette année charnière et de leur consacrer un long-métrage.

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Pendant une année, ils ont donc suivi Na’Kerria, une pom-pom girl qui rêve de devenir Miss du lycée de Pahokee tout en jonglant entre ses multiples activités extrascolaires et un job dans un fast-food, Jocabed, fille d’immigrés mexicains qui travaille à devenir major de promo pour obtenir une place dans l’université de ses rêves tout en aidant ses parents à la boutique de tacos familiale, BJ, le vice-capitaine de l’équipe de foot qui espère que ses performances sur le terrain lui permettront d’intégrer l’université de son choix et enfin Junior, un jeune père célibataire qui consacre beaucoup de temps et d’énergie à sa petite fille, ce qui l’empêchera de mener à bien ses études.

(© Arizona Distribution)

À travers ces quatre lycéens, Ivete Lucas et Patrick Bresnan filment le folklore de l’adolescence américaine, des longues heures de mise en beauté pour le bal de fin d’année aux sourires forcés des pom-pom girls. Mais ce n’est jamais la futilité qu’ils racontent. Leur portrait est sans jugement, bienveillant et infiniment positif. Même quand le hasard et les aléas de la réalisation les amènent sur les lieux d’une fusillade, Lucas et Bresnan préfèrent ne retenir que la résilience d’une population qui choisit de rapidement se réapproprier sa ville.

Si c’est la joie qui domine, Pahokee, une jeunesse américaine n’en est pas naïf pour autant. La jeune Jocabed parviendra à être major de promo et livrera un très beau discours de remerciements et de reconnaissance à ses parents qui ont choisi de venir vivre aux États-Unis pour lui offrir la chance d’une vie meilleure. La même année, la politique migratoire de Trump se durcissait et de nombreux immigrants mexicains étaient arrêtés non loin de Pahokee et reconduits à la frontière, nous racontent Ivete Lucas et Patrick Bresnan.

Mais après une année rythmée par les festivités, la scolarité de Na’Kerria, BJ, Junior, Jocabed et tous les lycéens de Pahokee s’achève sur une note amère lorsque les Blue Devils se font injustement voler une victoire amplement méritée. Une métaphore du futur qui attend cette jeunesse pourtant préparée à travailler encore plus dur que les autres ?

(© Arizona Distribution)

Présenté au festival de Sundance, Pahokee, une jeunesse américaine est le seul long-métrage de la sélection à n’avoir pas trouvé de distributeur américain. La preuve que, sous couvert de célébration, Ivete Lucas et Patrick Bresnan ont certainement touché un point sensible.

Par Manon Marcillat, publié le 13/12/2019

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