© Claude Medale/Corbis via Getty Images

On a rencontré Nahuel Pérez Biscayart, la révélation argentine du cinéma français

Après avoir crevé l’écran dans le bouleversant 120 battements par minute, le jeune acteur est aujourd’hui à l’affiche du brillant Au Revoir là-haut, où il est tout aussi remarquable.

© Claude Medale/Corbis via Getty Images

Publicité

C’est dans un lieu presque magique qu’on s’est donné rendez-vous. Dans un hôtel caché du 11e arrondissement de Paris, une porte discrète nous ouvre celle d’un film qui va beaucoup faire parler de lui. Au milieu de décors de l’entre-deux-guerres, la silhouette de Nahuel Pérez Biscayart se dessine dans l’encadrement d’une porte.

À tout juste 31 ans, l’acteur argentin, révélé au grand public français par 120 battements par minute de Robin Campillo, est le nouvel acteur fétiche du cinéma tricolore. En l’espace de quelques mois, ce jeune homme originaire de Buenos Aires a su conquérir le cœur des spectateurs de l’Hexagone.

Aujourd’hui à l’affiche du dantesque Au Revoir là-haut d’Albert Dupontel, le jeune acteur montre, une nouvelle fois, l’étendue de son talent. Les premières critiques du film sont dithyrambiques et Nahuel Pérez Biscayart pourrait bien se voir décerner les plus prestigieuses récompenses. Pour satisfaire notre curiosité et celle de nos lecteurs et lectrices, nous avons décidé d’aller à la rencontre de celui qui porte déjà l’étiquette de révélation de l’année.

Publicité

Dans 120 battements par minute. (© Céline Nieszawer)

Konbini | Tu as commencé ta carrière d’acteur en 2004 avec Proxima salida de Nicola Tuozzo. Tu avais tout juste 18 ans, c’est bien ça ?

Nahuel Pérez Biscayart | C’était mon premier film, mais j’avais tourné dans une série avant. J’avais bien 18 ans. À cet âge-là, on se pose des questions mais je ne me suis jamais dit que j’allais être acteur. Faire quelque chose qui nous plaît, c’est facilement se laisser convaincre, qu’on peut en faire notre métier. De plus, les gens voient ton travail et, du coup, ils te disent que c’est bien, t’encouragent à continuer. J’avais fait un peu de théâtre dans un atelier au collège. C’était le moment où je pouvais me retrouver avec des amis de manière totalement détendue.

Publicité

Pour commencer aussi jeune, c’était une vocation, non ?

Comme j’étais dans un collège très strict, très dur, j’aimais bien passer des castings. C’était une activité totalement dépaysante. Évidemment, c’était aussi des moments assez difficiles, parce que les gens te regardent et soit on te valide, soit on ne te valide pas. Mais j’aimais vraiment ça parce que je le faisais uniquement pour des projets qui me plaisaient et auxquels j’avais très envie de participer.

Tu faisais quoi avant d’être acteur, pendant ton enfance et ton adolescence ?

Publicité

J’étais un enfant assez fou et aventurier. J’ai grandi dans un petit quartier de Buenos Aires. J’ai des souvenirs d’enfance très joyeux et heureux. Tout le quartier était une aire de jeu pour mes amis et moi. Mon enfance était beaucoup plus heureuse que mon adolescence. L’adolescence est un moment de changement total où, en plus du fait que tu changes, la société te rejette parce que tu as les bras qui poussent trop, les poils qui apparaissent et parce qu’en plus tu te sens mal. Mon adolescence était très changeante, en fait.

"Jouer m’a permis de me découvrir, de comprendre qui j’étais"

Au début, j’étais dans un collège de merde, très strict, où je me suis, je l’avoue, totalement trompé. Je voulais créer des choses et, au final je faisais fondre du cuivre toute la journée. Après j’ai changé pour les beaux-arts mais, entre deux, j’ai beaucoup souffert. C’est un moment de la vie très difficile. Heureusement que j’avais l’atelier de théâtre. C’était mon moyen d’extérioriser toute cette pression. J’avais une super prof qui comprenait vraiment ce moment de la vie. Elle nous poussait à nous comprendre nous-mêmes. On improvisait et on faisait des choses vraiment inspirantes. Au final, ça m’a aidé de ne pas cacher l’inconfort de l’adolescence qu’on nous pousse à intérioriser. Jouer m’a permis de me découvrir, de comprendre qui j’étais et ce qui m’était propre. Quand tu joues et improvises, tu es seul. J’ai pu être totalement moi-même, avec toute ma complexité et mes nuances.

Comment es-tu arrivé en France ?

Je suis arrivé en France parce qu’un film argentin dans lequel je jouais, La Sangre brota, est passé à la Semaine de la critique à Cannes, en 2009. Le réalisateur français Benoit Jacquot, qui m’avait vu dans ce film, était là. Il avait un projet de long-métrage, Au fond des bois, et il cherchait un acteur qui pouvait jouer un personnage un peu sauvage parlant un patois un peu bizarre. C’était parfait pour moi parce que je ne parlais pas un mot de français.

Très vite, il m’a invité à le rejoindre à Londres. Il m’a donné rendez-vous au British Museum. Là, entourés de momies, on a commencé à discuter puis il m’a donné le rôle. Je l’ai accepté parce que c’était un véritable challenge. L’idée de tourner un film d’époque me faisait un peu peur mais ça me fascinait au plus haut point. J’étais très ouvert, et le suis toujours, à toutes les propositions. Je n’ai pas de frontières. Dès qu’un projet me plaît, je fonce. J’ai appris un peu le français, pendant trois mois, après la sortie du film. Et je suis reparti en Espagne et en Belgique enfin un peu partout.

Je rencontrais des gens de manière un peu accidentelle et ça m’a ouvert des portes. Après je suis reparti pendant plusieurs années chez moi, en Argentine. Jusqu’à l’année dernière. Mais rien n’était prémédité. Je me détache assez facilement. L’expérience est beaucoup plus forte que n’importe quel objet et n’importe quelle pensée. Le reste ce ne sont que des outils qui permettent cette expérience.

Dans Au fond des bois de Benoit Jacquot. (© Les Films du losange)

Sept ans après cette première incursion dans le cinéma français, tu as crevé l’écran dans 120 battements par minute. Un film marquant qui représentera la France aux Oscars. Pourquoi avoir accepté ce rôle ?

Une directrice de casting m’a envoyé le scénario du film. Je le lis, je ris et je pleure. Je suis sensible, mais je ne vois pas ça comme une faiblesse. La faiblesse, c’est de ne pas entendre et ne pas comprendre les autres. Je fonctionne comme ça et je choisis mes projets comme ça. De toute façon, je joue mal si ce n’est pas le cas. Je n’ai pas besoin de tourner dans des films tous les ans. Je préfère ne pas travailler que faire des choses qui ne m’intéressent pas vraiment.

Et là, la simple lecture du scénario était une expérience physique. Je dois l’avouer, j’avais très peur de jouer ce rôle. Il fallait faire beaucoup de choses comme danser, crier et baiser mais j’avais très envie de l’interpréter. Je savais que j’étais entre de bonnes mains puisque j’étais avec les meilleures personnes au monde pour en parler. Ils l’avaient vécu et ils voulaient revivre cette énergie de l’époque. C’était vital, et je pense que c’est également pour ça que le film fonctionne bien. J’ai passé le casting et j’ai fait quelques essais. Je me sentais bien.

Aujourd’hui, tu es à l’affiche d’Au revoir là-haut, un film à la mise en scène virtuose, réalisé par Albert Dupontel. Dans ce rôle, tu es privé de la parole. Tu n’avais que ton corps et ton regard pour t’exprimer. C’était une difficulté pour toi ?

Le corps s’éveille dans les contraintes. Les émotions passent plutôt par le corps que la parole. Le corps ne ment pas. Quand on te demande si tu vas bien et que tu réponds "oui", on peut voir à travers tes gestes et ton corps si tu vas mal. Je pense qu’il ne faut pas dévaloriser le corps car c’est un symptôme de ce que l’on ressent. Pour tout dire, j’ai pris le fait d’être masqué comme une libération. Évidemment, c’était une contrainte parce que tout mon jeu devait passer par mon regard et mon corps, mais c’était très libérateur parce que je pouvais le laisser agir. C’était un défi, mais cela m’a vraiment permis de progresser. Je suis très fier d’avoir pu le faire.

Au revoir là-haut, en salles depuis le 25 octobre.

Par , publié le 25/10/2017

Pour vous :