NEW WAVE 2018 : Sanda Codreanu, la rigolote

Ils sont jeunes et viennent d’un peu partout pour prendre la relève du cinéma français. Voici l’épisode de Sanda Codreanu, qui ressuscite "Garçon" de Koxie, pour donner une bonne leçon aux cons.

(© Benjamin Marius Petit)

Repérée dans plusieurs courts-métrages du Nikon Film Festival, notamment Je suis une Biche, Sanda Codreanu a commencé à tourner quelques longs-métrages tout en se passionnant pour l’écriture. Au fur et à mesure qu’elle prend de la hauteur, elle se démarque par son humour, son second degré et ses discours engagés. La novice utilise à merveille les réseaux sociaux pour dénoncer le narcissisme de notre génération.

Dans nos studios, elle a choisi de reprendre "Garçon" de Koxie, comme un clin d’œil à tout ce qui a secoué le cinéma depuis l’affaire Weinstein. Avec humilité et légèreté, elle nous parle de son parcours de la Moldavie à Paris, de sa passion pour le cinéma et de ses prochains projets.

Konbini | Quel âge as-tu ?

Sanda Codreanu | J'ai lu dans une interview d'Isabelle Adjani que quand on lui demande son âge, elle dit qu'elle a 8 ans le lundi, 42 le jeudi et 19 le dimanche. C'est un peu pareil pour moi [rires]. Je ne vais quand même pas te révéler mon âge avant que ma carrière ne soit lancée : ça n'a pas de sens ! [Rires] Je vais sur la trentaine, mais physiquement pas vraiment, I know – oui, je parle aussi anglais.

As-tu des surnoms ?

"Sandou". Sinon on m'appelle "Isabelle" pour Isabelle Adjani et "Marion" pour Marion Cotillard parce que j'adore les imiter. C'est ma passion. Il ne faut pas du tout que tu mettes ça [rires].

T'es née où ?

Je suis né à Chisinau, en Moldavie. Mes origines sont très importantes pour moi, car j'ai vécu là-bas pendant huit ans avant d'arriver en France. C'est un pays de l'ex-Union soviétique avec une culture très différente. Je suis arrivée en CE2 et ne me suis pas tout de suite fait accepter, parce que je ne parlais pas du tout français. J'ai été exclue, je n'avais pas d'amis, j'ai dû les payer [rires].

Non, je plaisante. Mais j'ai encore ma famille là-bas et j'y retourne régulièrement.

C'est étonnant d'arriver en CE2 sans parler français…

Oui, certaines écoles acceptent les étrangers car quand tu es petit, tu apprends hyper vite. Je me souviens que dans la cour les enfants me montraient une table et me disaient : "Ça, c'est une coccinelle", alors que c'est une table [rires]. J'ai beaucoup travaillé et ma mère me donnait des cours le soir.

Tes parents sont français ?

Mes parents se sont séparés quand j'étais toute petite. Ma mère travaillait en France, a rencontré mon beau-père et est tombée enceinte alors qu'elle habitait en Moldavie. Elle l'a donc rejoint à Rennes, en Bretagne, où j'ai fait mes études jusqu'au bac avant de venir à Paris aux Cours Florent pour devenir actrice.

Tu as donc voulu devenir actrice très tôt ?

Moi, je veux devenir actrice, enfin Kate Winslet depuis que j'ai vu Titanic [rires]. Je veux devenir actrice depuis que j'ai 8 ans. En Moldavie, je faisais déjà le clown. C'est un pays pauvre et il n'y a pas de culture cinématographique là-bas. Je ne suis jamais allée au cinéma en Moldavie, mais là-bas tu peux voir des films russes classiques ou des films avec Louis de Funès à la télé.

En arrivant en France, ma mère m'a inscrite au théâtre pour que je puisse m'exprimer. Comme j'étais très timide, ça m'a beaucoup aidé. Au début, parler devant des gens, ça me terrifiait. Pour beaucoup d'acteurs, c'est aussi thérapeutique. Même encore maintenant, avant des rendez-vous importants où je me mets à nu, je me demande pourquoi j'ai choisi de faire ce métier. Évidemment, c'est parce que c'est la plus belle chose de la Terre à mes yeux.

Donc ton but, c'était tout de suite le Cours Florent ?

J'ai fait un bac ES à Rennes et j'ai eu envie de découvrir les écoles à Paris. J'avais été aux portes ouvertes du Cours Florent et j'avais trouvé ça super. Je me suis inscrite à un stage d'été qui s'est très bien passé. Quand je me suis inscrite au Cours Florent à la rentrée suivante, j'ai tout fait pour assurer financièrement : vendeuse dans un magasin de vêtements, serveuse au Théâtre Édouard-VII, etc.

Sanda Codreanu dans Le ciel attendra. (© UGC Distribution)

Ils disaient quoi tes profs de ES, quand tu disais que tu voulais être comédienne ?

"Ne fais pas ça, oulala","Oui, moi aussi je veux être actrice", "Mais tu vas faire des études ?"... Il y avait beaucoup de moqueries, du genre : "Oui, oui, tu vas jouer dans Plus belle la vie."

Ma famille m'a toujours soutenue, donc je ne voulais pas rentrer en conflit avec mes profs : je leur disais que si ça ne marchait pas, je pourrais faire du droit. Avocate, c'était mon plan B.

Je ne t’ai pas demandé ce que font les gens de ta famille. Sont-ils dans le cinéma ?

Pas du tout, mais ma mère et mes sœurs sont hyper cinéphiles.

Tu te souviens de ton premier casting ?

Mon premier casting, c'était pour Des vents contraires de Jalil Lespert. Il avait tourné à Rennes son premier film, 24 mesures, pour lequel j'ai fait de la figuration quand j'étais au lycée. J'avais 17 ans et il m'avait repérée parmi les figurants. On a discuté un peu et je lui ai expliqué que je voulais devenir comédienne. Il m'a encouragée à continuer le Conservatoire. Ça c'était super bien passé et c'était très impressionnant. Moi, je devais jouer la petite fille et je devais jouer deux ou trois scènes du rôle dans une voiture.

L'exercice du casting c'est pas quelque chose que j'aime pas. Je garde un très bon souvenir de mon premier casting.

Ton premier tournage, c'était La Clinique du Docteur Blanche. Tu t'en souviens ?

C'était un petit rôle, un film d'époque à Clermont-Ferrand avec Lionel Astier et Stanley Weber. J'étais hyper stressée. Je découvrais ce qu'était le tournage d'un film : les essayages de costumes, les gens qui s'occupent de toi – c'est d'ailleurs pour ça que je fais ce métier : je n'aime pas l'art, je veux juste être chouchoutée [rires].

Pour l'anecdote, à cette époque je ne connaissais pas les codes du métier, je ne savais pas comment ça fonctionnait. Un jour d'octobre, j'avais très très froid et j'avais complètement oublié que j'étais microtée. J'arrêtais pas de me plaindre, mais pas en mode diva…. Du coup, il y a un mec du son qui vient avec une couverture, un peu énervé. Je me suis trop excusée et ça m'a servi de leçon [rires].

Tu fais beaucoup de théâtre, mais tu te vois actrice de cinéma depuis le début. Comment gères-tu ces deux ambiances ?

Oui, j'ai fait beaucoup de théâtre en formation car j'ai intégré le Conservatoire. J'ai fait beaucoup de représentations publiques dans ce cadre. Là, j'ai fait ma première pièce professionnelle en tournée dans toute la France. Mais j'ai eu plus d'expériences de tournage que de pièces de théâtre au final, même si ce n'était pas pour des rôles principaux.

On t'a repérée dans Je suis une biche et tu seras bientôt dans Smiley, deux films sur les réseaux sociaux. Tu fais aussi pas mal de contenus sur Instagram. Les réseaux sociaux, ça te paraît indispensable pour ta carrière ?

Je me sers beaucoup des réseaux sociaux et je ne veux pas cracher dessus. Je trouve que c'est le reflet de notre société et j'entends beaucoup de mes copines qui me disent qu'elles veulent partir d'Insta. On a toutes déjà déprimé en regardant des maisons de rêves et des corps de rêve qu'on n'aura jamais. Quand tu vois certains comptes, tu te dis que c'est hyper drôle. Et je trouve ça important de le détourner pour comprendre comment on a fait pour en arriver là. Moi je ne le refuse pas, c'est ma génération, donc je l'accepte.

Notre idéal avant, c'était les grandes stars comme Grace Kelly. Ensuite, c'est devenu quelqu'un qui nous ressemble, avec la téléréalité, on s'est complètement clonés : mon meilleur profil, mon meilleur moi, mais c'est pas moi. Je trouve ça important d'en avoir conscience. Moi je prends tout ça avec humour et je m'en sers. Le hashtag "#nofilter" c'est très très drôle, aussi, quand même : "Attention c'est la vraie vie là, ce que je vais vous montrer."

[Rires], c'est clair ! Et sinon, cette année a été un peu révolutionnaire pour le cinéma. J'imagine que tu as choisi cette chanson pour ça, aussi. À ton échelle, comment as-tu vécu cette transition positive pour les femmes ?

Choisir cette chanson, c'est ma participation humoristique à ce débat grave. Je trouve que l'humour est une grande force, en vrai. D'une manière générale, je trouve ça super ce qu'il s'est passé avec #Metoo : je trouve ça génial qu'on en parle. Sous prétexte qu'on fait de l'art, il y a eu pendant très longtemps une acceptation du genre : "Tu es comédienne donc tu dois séduire, tu dois provoquer le désir pour toucher ton interlocuteur." Ce qui est vrai, c'est l'essence de ce métier. Mais ça reste un métier. S'il y a débordement par un abus de pouvoir de la part de quelqu'un de plus haut placé, ce n'est pas normal.

Après, c'est très compliqué, même pour moi. Je m'interroge encore dessus, d'ailleurs. Je ne pense pas avoir le discours parfait. Je pense qu'il faut faire attention à ne pas utiliser le mouvement #Metoo pour tout et n'importe quoi, comme un bouclier contre les hommes.

Je pense qu'il faut désacraliser tout ça, ne pas en avoir peur. Mais c'est une question de confiance en soi. Tout est une question de confiance en soi. Il faut encourager les actions plutôt que de se victimiser et se flageller. Par exemple, la marche des femmes à Cannes était une très bonne initiative.

Pour terminer, as-tu des talents cachés ?

J'adore la danse. En Moldavie, on t'inscrit à la danse classique quand t'as 4 ans. J'ai continué en arrivant à Rennes avec un ex-danseur étoile qui a ouvert une école polonaise de danse. C'est super important pour un acteur de savoir utiliser son corps et sa voix.

Et dans quoi te verra-t-on prochainement ?

Là, je suis dans une pièce qui est une adaptation de La Journée de la jupe (avec Isabelle Adjani), et je joue une lycéenne.

Cet été, j'ai tourné dans la prochaine fiction interactive de Simon Buisson, qui s'appelle La République, avec Noémie Merlant, Rio Vega... C'était très intense. C'est un film sur un potentiel attentat à la station République.

J'ai aussi une petite apparition dans Smiley, dont le concept est d'aborder les réseaux sociaux à travers cinq histoires.

Crédits :

  • Autrice du projet et journaliste : Lucille Bion
  • Réalisation : Raphaël Choyé
  • Monteur : Simon Meheust
  • Cadreurs : Simon Meuheust, Luca Thiebault, Mike Germain
  • Son : Manuel Lormel et Paul Cattelat
  • Créa : Terence Milli
  • Photos : Benjamin Marius Petit

Par Lucille Bion, publié le 27/11/2018