Eye ( © Konbini )

NEW WAVE 2018 : Eye Haïdara, l’engagée

Ils sont jeunes et vont prendre la relève du cinéma français. Après Sofian Khammes, voici l’épisode avec Eye Haïdara qui ressuscite "Tous les mêmes" de Stromae et nous parle de ses engagements.

( © Benjamin Marius Petit )

Si elle a reçu sa première nomination aux César cette année, Eye Haïdara a commencé très tôt à monter sur les planches et entretient depuis l’enfance une relation privilégiée avec le cinéma. Révélée dans Le Sens de la fête d’Olivier Nakache et Éric Toledano, la comédienne peut se targuer d’avoir croisé la route de Jean-Luc Godard (Film Socialisme), Gérard Depardieu (Le plus beau métier du monde), Manu Payet (Les Gorilles) ou encore Sophie Marceau (La Taularde).

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Aujourd’hui, elle s’apprête à conquérir les États-Unis avec sa première série américaine, Patriotes. En attendant, elle ressuscite "Tous les mêmes" de Stromae, le temps d’une vidéo girl power.

Konbini | Quel âge as-tu ?

Eye Haïdara | J’ai 35 ans.

Tu es née où ?

Je suis née à Boulogne, en région parisienne, dans les Hauts-de-Seine.

Quelles sont tes origines ?

Mes deux parents sont d’origine malienne mais mon père est malien-marocain.

Quand as-tu voulu devenir actrice ?

Mon instituteur de CP-CE1-CE2 était passionné de théâtre : il était comédien, metteur en scène et nous a transmis sa passion. Il nous a très vite mis sur scène et j’ai très vite accroché. D’abord, c’était un passe-temps et ensuite ça a commencé à prendre beaucoup de place dans mon quotidien. Au départ je ne savais pas que c’était un métier, je le voyais plus comme une activité.

C’était quoi le déclic qui a concrétisé les choses ?

C’est à partir du moment où tu comprends qu’en fait, tu peux en vivre. Tout simplement. Quand ça commence à prendre beaucoup de temps dans ta vie et que c’est quelque chose de passionnant que tu as envie de faire tout le temps, tu essaies de te focaliser dessus.

À la base c’est vraiment une passion ce métier, moi j’adore raconter des histoires. Mais je ne me suis pas forcément dit que j’allais en faire mon métier quand j’étais petite.

Quel rapport tu avais avec le théâtre et le cinéma quand tu étais enfant ?

Je voyais beaucoup de films, car mon père est aussi un passionné de films américains, de films de cow-boys, etc. C’est quelqu’un qui avait une collection de VHS extrêmement importante à l’époque. Aujourd’hui, il en reste encore beaucoup de cartons chez nous. Le cinéma, ça a toujours fait partie de mon quotidien et ça a toujours embrassé ma vie d’enfant.

Pour moi c’était un moyen d’expression qui me correspondait. Mes parents ne sont pas dans le cinéma mais ils m’ont fait grandir avec.

Tu envisageais de faire quoi comme métier alors ? Tu faisais des études en parallèle ?

Je suis passée par plein de choses. Je voulais travailler avec les enfants, je voulais être instit' pour les enfants en difficulté, genre les autistes, etc. C’est quelque chose qui m’avait beaucoup attirée. Je voulais aussi être juge pour enfants. J’ai eu plein de phases… mais toujours autour de l’enfance.

Est-ce que tu te souviens de ton premier casting ?

Oui, je m’en souviens. C’était pour un film qui s’appelle Le plus beau métier du monde de Gérard Lauzier. Je suis arrivée avec ma sœur qui m’accompagnait. Ça s’est hyper bien passé. J’avais rencontré le réalisateur et j’avais fait les call-back, mais je n’ai pas eu le rôle pour lequel j’avais passé l’essai. J’ai quand même tourné dans le film.

C’était assez drôle car sur Le Sens de la fête j’ai retrouvé cette même directrice de casting. J’avais 10 ans quand j’avais passé Le plus beau métier du monde… Ça faisait 20 ans !

On t’a aussi vu dans Film Socialisme de Jean-Luc Godard. Comment c’était de tourner avec lui ?

Mon agent m’a envoyé faire le casting. Moi j’habitais à Londres à cette époque-là. C’était le début, donc un peu difficile pour moi, je ne me sentais pas en forme. Je me souviens très bien que cette proposition de casting était une excuse pour aller quelques jours à Paris. J’étais trop heureuse. J’étais tellement enthousiaste que je n’avais pas réalisé que c’était Jean-Luc Godard. LE Jean-Luc Godard. Il m’avait envoyé un texte auquel je n’avais absolument rien compris. Il ne voulait d’ailleurs rien dire je pense. (Rires)

Je suis arrivée à Paris, on a discuté et il m’a demandé ce que j’avais compris de son texte. J’ai répondu : "Écoutez, j’attendais qu’on en parle aujourd’hui, qu’on en parle ensemble. J’ai pas trop réussi à définir." J’ai essayé de faire la fille très polie mais je ne voulais pas faire semblant d’avoir compris et me lancer dans des histoires impossibles…

Après je suis partie rejoindre une copine dans son bureau et quand je lui explique que je viens de passer un casting avec Jean-Luc Godard, elle me répond : "Attends, ce matin tu étais avec Jean-Luc Godard ?" Je lui dis : "Mais non, c’est pas Jean-Luc Godard de Pierrot Le Fou, c’est juste un mec qui s’appelle aussi Godard". Elle rigole et sa stagiaire, qui était sur son ordinateur, me dit en se foutant bien de ma gueule : "Excusez-moi, est-ce que c’était bien pour Film Socialisme qui est en préparation ?"

Tout le monde s’est foutu de ma gueule. Je pensais avoir foiré mon rendez-vous mais finalement trois semaines après ils m’ont rappelée. Voilà, ça sert d’être honnête. [Rires]

Et sur le tournage, il t’a appris quoi en tant qu’actrice ?

C’était intéressant d’avoir cet échange-là. C’est un vieux monsieur qui tourne à son rythme, donc pas tous les jours. Il vient avec des textes, on tourne. Je ne comprenais pas tout ce qu’il nous amenait mais j’ai compris qu’on ne fait pas de l’art pour donner des leçons.

On dit des choses et les gens entendent ce qu’ils ont envie d’entendre, dans le sens où les films de Jean-Luc Godard disent beaucoup de choses et on entend ce qui va résonner en nous. Moi, avec cette expérience, j’ai compris que ça ne servait à rien de vouloir tout expliquer, de tout justifier. De temps en temps on va chopper un truc, une petite phrase, à gauche, à droite, et c’est ça qui est essentiel. Ça suffit en fait.

Il me l’a appris sans me l’apprendre comme un professeur.

Eye Haïdara et Jean-Pierre Bacri dans Le sens de la fête. (© Gaumont Distribution)

Cette année, tu étais nommée au César du Meilleur Espoir pour Le Sens de la fête… Tu as vu les choses changer professionnellement ?

Oui, c’est quand même un film qui a fait 3 millions d’entrées, donc en termes de visibilité c’est super pour moi. Les portes s’ouvrent plus facilement depuis. Je suis encore au début de plein de choses, je pense. J’ai encore un parcours à faire, mais Le Sens de la fête c’est un beau tournant pour moi. Les gens du métier qui ne me connaissaient pas peuvent maintenant avoir une idée de mon travail.

Il y a aussi un aspect de toi que j’aime beaucoup, c’est ton engagement. Tu as rejoint le mouvement #MaintenantOnAgit porté par la Fondation des Femmes, au côté d’une centaine de femmes. Peux-tu m’en parler ?

Ça a été simple. Pour les femmes, c’est quelque chose de très concret en fait. C’est limite instinctif de me dire qu’il va falloir aller chercher de l’argent pour défendre concrètement ces femmes dans le besoin. On va leur donner accès à un avocat par exemple, quelqu’un qui va les aider dans leurs démarches judiciaires et les défendre.

Moi j’aime agir concrètement. C’est pour ça que j’ai rejoint le mouvement. Aujourd’hui, quand on agit et qu’on prend part à ce genre d’initiative, ça résonne un peu. J’ai déjà été engagée dans plein d’autres choses dans ma vie, mais #MaintenantOnAgit m’a vraiment parlé.

Je ne peux pas te citer de chiffres, mais dernièrement, j’ai réalisé qu’on était plus engagé pour les animaux que pour les femmes, tu vois. Je n’ai rien contre les animaux, au contraire, je les soutiens aussi mais quand on fait un parallèle entre la Fondation des Femmes et les fondations d’assistance aux animaux, c’est hallucinant l’écart qu’il y a au niveau de l’engagement.

Tu as aussi participé à l’ouvrage Noire n’est pas mon métier. À quel moment précis vous vous êtes dit que ce livre devait exister ?

À la base c’était une initiative d’Aïssa Maïga, elle y pensait depuis un petit moment. Un jour elle a eu un déclic en voyant un reportage à la télévision. On a demandé à la personne interviewée de citer des acteur.trice.s et noir.e.s : elle a cité Aïssa Maïga et a ensuite bloqué.

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Aïssa Maïga a voulu mettre la lumière là-dessus. J’ai adhéré à cette initiative car ce qui me plaisait c’était de raconter des anecdotes. On peut ainsi les élargir à plein d’autres domaines et beaucoup de gens peuvent s’identifier dans ce qu’on raconte.

J’aime bien prendre l’exemple de Karidja Touré qui s’est retrouvée un jour aux César et ne pouvait pas se faire maquiller car il n’y avait pas d’éléments adaptés à sa couleur de peau. C’est quelque chose qui est aussi arrivé à Firmine Richard, la doyenne du groupe. C’est quelque chose qui m’est arrivé aussi à moi. Je me dis que si on ne le raconte pas, ça n’évoluera pas. En le racontant, les gens en prennent conscience.

On peut aussi prendre le problème à l’envers : nous qui avons trop vécu cette situation, il peut nous arriver de venir avec notre matériel et les maquilleur.se.s professionnel.le.s nous regardent, un peu vexés : "Mais tu sais, ça ne nous dérange pas de travailler avec nos produits." Et ils ont complètement raison : on peut se trouver illégitimes aussi.

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( © Konbini )

Et quels sont les autres combats dans lesquels tu t’es engagée ?

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Quand j’étais plus jeune, j’ai fait partie de plusieurs associations, notamment pour aider les enfants qui n’allaient pas en vacances, proposer de l’aide aux devoirs, etc. En fait, je viens du 17e et là-bas, il y a un côté très très chic, très bobo, et un côté très populaire. Moi j’ai fait les deux. À un moment j’ai pris conscience qu’on ne parle pas des enfants de la même façon, notamment à l’école.

Ce n’est pas du tout le même milieu social : du côté populaire, on dit que les parents ne s’occupent pas des enfants, que c’est de la "racaille" et quand tu vas dans les quartiers chics et que les parents ne sont toujours pas présents, on dit : "Oh le pauvre, il faut l’aider, il faut pas le blâmer." Et moi, ça m’a choquée. J’ai trouvé ça hyper violent. Ça m’a donné envie de les soutenir, de faire de l’animation, de les emmener en vacances…

Tu as d’autres passions à part le cinéma ?

J’aime beaucoup la musique, l’art. J’adore visiter des expos, j’adore la photo. J’en fais un peu, mais c’est très ridicule. [Rires]

Et tes prochains projets ?

L’année dernière, j’ai fait une série, Papa ou Maman, qui sera bientôt sur M6. Je serai aussi dans Patriotes, une série américaine qui sort le 9 novembre sur Amazon. C’est ma première série américaine, c’est une petite fierté.

À lire -> NEW WAVE 2018 : Sofian Khammes, l’intrépide

Crédits :

  • Autrice du projet et journaliste : Lucille Bion
  • Réalisation : Raphaël Choyé
  • Monteur : Simon Meheust
  • Cadreurs : Simon Meuheust, Luca Thiebault, Mike Germain
  • Son : Manuel Lormel et Paul Cattelat
  • Créa : Terence Milli
  • Photos : Benjamin Marius Petit

Par Lucille Bion, publié le 07/11/2018

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