AccueilCinéma

De Netflix à Marvel : Jonathan Majors, la future grande star d’Hollywood

Publié le

par Arthur Cios

De Lovecraft Country à Loki et bientôt Creed III, l’acteur est partout – et l’un des talents les plus intelligents du moment.

Il existe des personnes dont la première apparition à l’écran laisse transparaître leur talent et dont l’avenir semble évident. Certains diront par exemple que, dès Panic Room, il était possible de deviner la carrière d’une certaine Kristen Stewart. Qu’en voyant Léon, on savait que Natalie Portman deviendrait une grande actrice. C’est également le cas de Jonathan Majors.

En moins de cinq ans, cet acteur américain a enchaîné les projets, passant (pour son premier film !) de second couteau de Christian Bale à un premier rôle pour Netflix et à celui de grand vilain chez Marvel. Et ce n’est que le début, car son nom sera bientôt partout. À l’affiche de Creed III pour commencer, où il incarnera l’adversaire de Michael B. Jordan.

Plus qu’une question de talent, il y a une présence, une aura, qui transparaît chez Majors. La preuve avec son dernier long, The Harder They Fall, western de Netflix qui met en scène la rencontre de grandes figures noires de la conquête de l’Ouest (Nat Love, Rufus Buck, Bass Reeves, Stagecoach Mary) dans une ambiance cow-boy avec des fusillades en veux-tu en voilà. Le film a beau être choral et son casting léché (Idris Elba, Regina King, Lakeith Stanfield, Zazie Beetz), Majors vole la vedette et sans trop de difficulté.

Discuter avec lui, même le temps d’une interview qui nous semble trop courte, permet d’éclaircir un peu l’équation Jonathan Majors : on parle ici d’un homme plus réfléchi que beaucoup de ses collègues à Hollywood, qui a un étonnant recul sur son travail et sa condition, et qui, de surcroît, est assez émouvant. Pourtant, ce n’était pas aussi simple et évident qu’il n’y paraît. Explications.

L’amour du jeu, une véritable bouée de sauvetage

Bien qu’il soit né en Californie, Jonathan Michael Majors a passé la majeure partie de son enfance au Texas. Sans père, parti un jour sans prévenir avant de revenir dix-sept ans plus tard, et avec une mère pasteure. Grandir là-bas l’a nourri intellectuellement, générant un faible qu’il décrit comme obligatoire pour les westerns. "J’avais l’habitude de les regarder sur les genoux de mon grand-père", raconte-t-il, l’air malicieux. Pas pour rien que son premier film, Hostiles, en était un.

Le fait est que tout n’a pas été tracé d’une ligne claire et évidente. Jeune adolescent, il se fait arrêter pour avoir volé ce qui devait être un cadeau de Noël pour sa famille, avant, quelque temps plus tard, d’être viré de son lycée à cause d’une baston avec un élève s’étant moqué de son père absent. Plus tard, il se retrouvera même à dormir dans sa voiture, jonglant entre deux boulots.

Son refuge sera, au moment où il est à deux doigts de sombrer, un cours de théâtre. Notamment une prof, dont il raconte volontiers qu’elle lui a sauvé la vie en lui proposant de rejoindre le club. Lui qui dit avoir toujours été un amoureux de la littérature découvre la scène et le jeu. Un refuge, une boussole, selon ses propres termes, qui deviendra plus que ça : un but.

Il faudra attendre assez peu avant de le voir arriver devant une caméra, en 2017, alors qu’il est encore étudiant à Yale. Ce fut pour Gus Van Sant, dans le cadre de sa mini-série When We Rise, sur la naissance des mouvements LGBTQ+ suite aux émeutes de Stonewall en 1969. Un petit rôle, qui lui permet de rencontrer un homme qui sera important dans sa vie : Michael K. Williams.

Ce dernier, qu’il a pu retrouver trois ans plus tard dans la série de J. J. Abrams, Lovecraft Country, a été un premier mentor, qui l’aidera énormément. Lors de son décès, Majors avait d’ailleurs dévoilé une très belle lettre en hommage à l’acteur :

"Dans une troupe de théâtre, tu travailles avec les mêmes acteurs très longtemps. De même en école d’art dramatique. Les liens créés y sont très forts. Faire des films dans l’industrie est bien différent en ce sens ; mais parfois, tu croises quelqu’un avec qui tu as déjà travaillé, et là, il y a quelque chose de différent – ce n’est pas toujours le cas.

Cela a été le cas pour Delroy Lindo [ils ont joué ensemble dans 'Da 5 Bloods', puis quelques mois plus tard dans 'The Harder They Fall', ndlr] et Michael K. Williams. On se connaît, au niveau personnel et intime, ce qui fait qu’on peut se pousser, se challenger d’une certaine manière plus qu’avec d’autres. Et de ce confort sort une étrangeté assez folle dans les personnages.

Ça fait du bien de savoir que telle personne te connaît, te fait confiance et te retrouve sur un plateau. C’est un peu 'Band of Brothers', tu sais, à se dire 'I’m with you' ; à te soutenir et te pousser sans cesse. Avec Michael, on se comprenait tellement, c’était viscéral. On n’avait pas besoin d’en dire beaucoup pour savoir quoi dire ou quoi faire. Et quand tu revisites ça, tu peux le pousser plus loin, et tout rendre beaucoup plus simple. Il n’y a pas de limites."

Un autre mentor sera important pour sa carrière. Il se rappelle précisément d’une discussion avec Spike Lee, son ami et réalisateur de Da 5 Bloods, dans lequel il joue le fils d’un des vétérans, qui lui a dit : "Ne cache jamais ton talent mon frère, arrête avec cette modestie de merde, brille, brille."

Pour ce qui est d’arrêter la modestie, cela reste à voir tant l’homme a gardé, malgré ses succès, les pieds sur Terre. Pour ce qui est de briller, en revanche, c’est une autre paire de manches. Car depuis la géniale série HBO et ses quelques nominations dans des cérémonies prestigieuses, dont les Emmy Awards (rien que ça), tout lui sourit.

Un film indépendant signé A24, The Last Black Man in San Francisco, qui fut encensé de partout – et même par un certain Barack Obama. Une aventure chez Spike Lee. Et surtout, un rôle chez Marvel, en tant que Kang, à savoir un vilain qui manipule le temps vu dans la série Loki et qui risque d’être au centre de nombreuses intrigues à venir (dont celle du prochain Ant-Man, qu’il tourne actuellement).

Un travailleur acharné, et réfléchi

S’il brille naturellement, même à travers l’écran de notre ordinateur le temps de ce Zoom, c’est le fruit de beaucoup de travail. Jonathan Majors est un monstre, qui passe des mois à réviser, à étudier. Prenez son dernier rôle : dans The Harder They Fall, il incarne un cow-boy, Nat Love. D’autres auraient fait de simples recherches sur le personnage, tout en se concentrant sur le script. Pas Majors. Quand on lui demande à quel point sa préparation fut plus conséquente qu’à l’accoutumée, sa réponse est longue et très complète :

"Il y a une biographie de Nat que j’ai lue, puis j’ai scruté Wikipédia, YouTube, mais à un moment, tu dois dépasser ça. Le script a plus d’éléments abordés, de questions sans réponse, donc j’ai regardé des choses plus concrètes. Comment quelqu’un qui est sur son cheval toute la journée se déplace à pied en termes de mouvements, comment tes jambes se sentent après avoir serré l’animal pendant des heures ?

Je sais qu’il vient du Tennessee, donc je devais trouver l’accent de cette région et de cette époque, mais comment tu fais pour une personne morte à un moment où les enregistrements audio étaient très rares ? Donc tu fouilles, tu fouilles, et tu finis par en trouver. En plus de ça, tu réfléchis à son parcours, qui il a rencontré et comment sa personnalité a dû se forger.

En fait, tu construis une autre biographie, la tienne, pour être serein quant à ce que tu dois faire. Je pourrais continuer longtemps, mais c’était ce genre de préparation. N’ayant pas de références sur ce à quoi ressemblait le vrai Nat Love, on avait un espace de liberté sur ce qu’on a pu apporter au personnage. C’est la beauté d’avoir de la distance entre la vraie personne et la version fictionnelle qu’on incarne à l’écran."

La réflexion passe sans doute également par le choix de ses rôles, qui ont un dénominateur commun : tous ou presque interrogent la notion de masculinité noire. Que ce soit via un poète torturé face aux conséquences de la gentrification, un fils de vétéran qui interroge la place des soldats noirs dans le conflit américano-vietnamien, un ancien soldat qui voyage dans le temps direction l’Amérique ségréguée des années 1960, ou, là, un cow-boy endeuillé qui a soif de vengeance.

Seul problème : pour lui, tout ceci n’est pas conscient. Plus encore, ce n’est pas réellement le cas. Majors estime qu’en ce qui le concerne, du fait de sa couleur de peau, on cherchera toujours à politiser ses rôles – sauf chez Marvel. Quand on lui expose cette idée, il acquiesce avant de répondre : "Il y a, et je l’espère, des rôles où l’on voit la couleur mais elle ne compte pas ; celui chez Marvel me semble en faire partie."

Concernant le reste de sa filmographie, il réfléchit, et confie ainsi :

"Je suis très fier de qui je suis, je n’ai pas besoin de m’en cacher. Je suis un homme afro-américain du Texas. Et c’est assez triste, mais il n’y a pas de monde où je ne serais pas vu comme tel, comme un homme noir. Dans le monde actuel, tout est politique. La couleur de ma peau a politisé ma vie.

C’est assez drôle, mais en ce qui concerne l’art en tout cas, qu’importe le rôle que je choisirai, ce sera toujours un peu vu comme politique, à cause du patriarcat sur lequel s’est construit l’Occident. De ce point de vue-là, sachant que ce sera toujours un facteur, ça me motive à être plus humain, à trouver d’autres aspects de mon humanité, à aller plus loin, à trouver le grand dénominateur commun entre moi et toi.

Cela étant dit, je sais comment j’évolue dans le monde, comment je suis perçu, et je sais ce que je suis. J’en suis très fier, et il y a une forme de responsabilité, une opportunité de vraiment challenger les normes sociales. Pas juste de combattre une cause, de se battre contre le racisme, mais aussi d’abattre les idées de comment les hommes noirs ont été dépeints au cinéma. Il y a de multiples facettes, pas en tant que Noir, mais en tant qu’être humain. C’est une position étrange, parce que tout le monde n’y est pas confronté."

Quand on vous dit que rarement un acteur nous a semblé aussi réfléchi sur sa condition, il s’agit sans doute d’un bel euphémisme. Et ce n’est que le début de la suprématie Majors, vous êtes avertis.

"Shine brother, shine."

À voir aussi sur konbini :