Netflix : La Plateforme, un film d'horreur à éviter en période de confinement

Claustrophobes, s'abstenir.

C’est une pièce parfaitement carrée. Chacun des murs qui supporte cette pièce est exactement de la même dimension, affublé d’un gris dépressif. De chaque côté, deux lits se font face. Sur chacun de ces lits, une personne. Vieille, jeune, chauve, blanche, noire, qu’importe. On la reconnaît par un accoutrement uniformisé, aussi terne que les murs, et possède un unique objet. Ça peut être un chien, un livre, un couteau.

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On pourrait penser à une prison, mais à la différence des cellules ordinaires, cette pièce observe deux ouvertures à l’étage et au rez-de-chaussée, comme un patio accueillant l’enfer et le ciel. À travers ces trouées, une plateforme s’invite. Elle descend quotidiennement, apportant sur sa structure en béton des vivres, fournissant des dizaines et des dizaines d’étages et autant d’habitants. Et plus on dégringole, moins on trouve de victuailles, dans cette immense geôle appelée la "Fosse". Voici pour l’entrée, l’ordre établi.

C’est le topo de La Plateforme, production espagnole horrifique récupérée par Netflix, digne suite ou relecture allongée d’un fameux court-métrage de 12 minutes réalisé par Denis Villeneuve en 2008, Next Floor.

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Next Floor from Centre Phi | Phi Centre on Vimeo.

On y suit Goreng (Iván Massagué). Il est à l’étage 48. Il est donc, avec son collègue de chambrée Trimagasila (incarné par le génial Zorion Eguileor), la 95e personne qui goûtera aux plats du jour. Avant lui, 94 personnes y auront plongé leurs mains, agrippant du riz, arrachant les pattes de crabes, se jetant sur le dessert, dans une orgie nutritive délirante et abjecte. Voici pour le plat principal, un bol d’anti-consumérisme.

Mais ce qu’il faut savoir, c’est que chaque mois, les cartes sont rebattues : celui qui était à l’étage 48 peut finir au redouté 150e niveau. Les pauvres qui ont failli mourir en s’y aventurant peuvent s’offrir dans la foulée les vivres immaculées des premiers niveaux. Et voici enfin le dessert, le gâteau de la lutte des classes, ou plus précisément le gâteau de la lutte des étages. En découle une horreur qui peut commencer à prendre forme.

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La roulette espagnole

À la différence de Snowpiercer (Le Transperceneige en VF), en 2013, qui voyait les habitants du train essayer, encore et encore, d’aller de l’avant pour renverser le pouvoir ; à la différence de Cube (1997) qui donnait l’impression à ses piégés de garder une confiance aveugle dans la prochaine salle dont ils allaient deviner les stratagèmes, les règles strictes dans le long-métrage de Galder Gaztelu-Urrutia rendent impossible à ses personnages de trouver une échappatoire.

Dans La Plateforme, aucune méritocratie, aucun avenir n’est offert à Goreng, si ce n’est celui du hasard : on peut être repu un mois, au bord de la mort le mois suivant. Un ascenseur social fou, tant les jeux sont inconstants, rendant impossible toute stagnation. L’homme aux plus grandes valeurs morales peut être perverti dans la minute, son instinct de survie mortifère prenant le pas.

Galder Gaztelu-Urrutia réussit à ce que ce concept à la fois visuel et idéologique de La Plateforme ne vienne plomber l’histoire par sa lourdeur et ne tombe dans un gore vulgaire et attendu. Car oui, quelques scènes sanglantes viennent rappeler qu’il s’agit bien là d’un film interdit aux moins de 18 ans, mettant en scène des violences inhumaines.

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Mais le cinéaste espagnol, avec un budget d’à peine deux millions d’euros, agence soigneusement une ambiance poisseuse à travers le regard interrogateur et naïf de son personnage principal (il est les yeux du spectateur) qui s’évertue à ne pas être corrompu par ses bas instincts, essayant tant bien que mal de renverser l’ordre social, à l’instar du personnage de roman qu’il aime lire, Don Quichotte.

La "Fosse" devient alors une immense métaphore de notre société, dont chaque étage peut être raccroché à une problématique, de la surconsommation aux inégalités sociales et économiques les plus injustes, dans une formulation sanglante jamais avilissante et à travers un discours nuancé, loin d’une facile binarité.

En résulte une photographie du pire comme du meilleur de la nature humaine, confrontée ici à ses démons, dans un système idéologique qui ne dit pas son nom et dont La Plateforme dit peu. Et à la fin du visionnage du long-métrage, chacun trouvera un verre : certains le verront à moitié plein, d’autres le trouveront à moitié vide. Mais tout le monde sera d’accord sur une chose : l’enfer, c’est les autres.

Par Louis Lepron, publié le 24/03/2020