AccueilCinéma

Much Loved : "Je voulais donner la parole à ces femmes niées, jugées"

Publié le

par Fanny Hubert

Nabil Ayouch a les pieds sur terre. À l'occasion de la sortie de Much Loved, nous avons rencontré son réalisateur bien décidé à parler de ces femmes que la société ignore. 

Aborder la prostitution au Maroc n'est pas chose aisée. Pourtant, avec Much Loved, Nabil Ayouch a relevé le défi avec brio. Il met en scène quatre femmes qui tentent tant bien que mal de survivre dans une société qui ne les reconnaît pas mais ne se prive pas de les utiliser. Le résultat est un film humain, touchant et sombre qui donne à voir une réalité tabou au Maroc.

Malheureusement, ses citoyens n'auront pas l'occasion de s'en faire une idée, le film ayant été censuré sans même être vu, provoquant l'incompréhension du réalisateur. À l'occasion de sa sortie en France, il revient pour nous sur son envie de mettre en lumière la condition des prostituées, de montrer qu'elles existent, et sur la nécessité des "petites révolutions".

Konbini | Comment vous est venue l'idée d'aborder le sujet de la prostitution ? 

Nabil Ayouch | C'est une vieille idée. Je voulais m'intéresser à des femmes. Pas n'importe lesquelles puisqu'elles jouent un rôle essentiel dans la société marocaine. On a pu les voir déjà dans les films que j'ai réalisés comme Ali Zaoua ou Les chevaux de Dieu. Ce sont des femmes dont le rôle est nié et qui sont parfois condamnées ou jugées. J'avais envie de leur donner la parole.

Est-ce que vous avez rencontré des prostituées avant de faire le film et de vous renseigner sur le sujet ? 

J'en ai rencontré beaucoup. 200, 300... Ça a duré un an et demi. J'ai fait un travail d'anthropologue, de sociologue et j'ai entendu tout ce qu'elles avaient à me dire. Des belles et des moins belles choses. Toutes celles qui sont venues à ma rencontre ont accepté de me parler. Assez facilement d'ailleurs. Ça m'a étonné qu'autant de femmes veulent se livrer et qu'elles le fassent avec autant de facilité.

D'après moi, c'est assez symptomatique. En posant une question, j'avais l'impression que derrière ça déliait plein de choses enfouies très profondément. Ça veut dire qu'elles n'ont personne à qui parler. D'ailleurs, la plupart d'entre elles me l'ont dit.

Au départ, vous songiez à faire un documentaire. Pourquoi avoir choisi finalement de passer par la fiction ? 

Je me suis rendu compte qu'au-delà de toutes les destins mélangés que j'entendais de chacune d'entre elles - qui m'ont évidemment nourri, je possèdais aussi un regard que j'avais envie de porter sur ces histoires, sur elles. J'avais envie de voir ce regard s'exprimer en construisant une fiction, à travers une vraie proposition cinématographique et des vrais choix artistiques. Pas simplement d'être un témoin ou un passeur de relais.

Comment avez-vous choisi vos actrices ? 

Pendant cette phase-là, j'ai rencontré beaucoup de personnes qui ont orbité autour du milieu de la prostitution, surtout des gens de la nuit. On en voit d'ailleurs dans le film, des travestis, des videurs, des barman, des taxi driver, etc. Mais aussi des filles qui avaient grandi aux côtés de prostituées dans des quartiers populaires, qui les ont vu évoluer et qui avaient des choses à me dépeindre. C'est comme ça que je suis tombé sur mes actrices.

On sent que les dialogues sont très naturels. Est-ce qu'il y avait beaucoup d'improvisation sur le tournage ? 

Oui. Le scénario était très écrit, très structuré mais j'ai voulu leur donner cette liberté. D'ailleurs, très vite, elles m'ont dit : "Nabil, tu sais, c'est pas comme ça qu'on parle. Ce que t'as écrit c'est bien mais on connaît le langage qu'elles emploient. Laisse-nous te proposer des choses". C'est ce qu'elles ont fait. Évidemment, les choses étaient cadrées : il y avait des idées essentielles que je voulais faire passer à l'intérieur de chaque scène.

L'arrivée d'Hlima, la quatrième prostituée, apporte un ton comique au film. Comment est-ce que vous avez imaginé ce personnage ? 

Comme un personnage un peu naïf, innocent parce que venant de la campagne, ne connaissant pas la ville. Elle amène avec elle cette drôlerie et un côté extrêmement désinhibé. Et elle permet surtout à Saïd, un personnage important qu'on sent mais qu'on voit très peu s'exprimer depuis le début du film, de s'ouvrir. Cela permet à la relation Hlima-Saïd d'exister.

Le sexe et l'amour restent des sujets très tabous au Maroc. Comment vous l'expliquez ?

Je pense que les raisons sont à chercher très loin, dès l'éducation, la petite enfance. Ce ne sont pas des sujets dont on parle facilement, à l'école comme au sein des familles. Il y a une forme d'inhibition par rapport à ça. Que ce soit dans l'espace public ou la sphère privée. En grandissant avec cet esprit, on en fait un sujet tabou.

Dans le film, l'une des prostituées semble plus attirée par les femmes que par les hommes. Il y a une très belle scène de danse et une autre dans une chambre mais on ne les voit jamais aller plus loin comme on peut voir les autres couples le faire. C'était un choix de pas trop en montrer ? 

J'avais pas envie de faire un film gratuit et provocant pour le plaisir de choquer, loin de là. Je voulais que Much Loved partage des choses essentielles sur ces femmes et sur leur condition, leur place dans la société et que quand les corps s'expriment, ça comporte un sens. On le voit avec la scène avec Jean-Louis, où il y a de l'amour.

Vous montrez aussi des hommes travestis qui se prostituent. Est-ce que c'est un moyen pour vous d'aborder la question des droits des personnes LGBT ? 

Oui, c'est une manière de dire qu'ils existent, qu'ils sont là et qu'il faut qu'on les voit, qu'on les regarde, qu'on les entende.

Vous ne jugez jamais vos personnages et on sent que vous ne cherchez pas à dénoncer quoi que ce soit. Qu'est-ce que vous cherchez à montrer finalement à travers ce film ?

Je cherche à montrer une humanité et une beauté qui est à l'intérieur de ces femmes dont on prend tout : du sexe tarifé, leur chair, leur sang, leur argent quand il s'agit de leur famille et à qui on ne donne rien en échange. J'avais envie qu'à travers ce portrait de femmes on puisse les reconnaître tout simplement. Et dire qu'elles sont là et qu'elles ont plein de choses à exprimer dont ce sentiment d'amitié, d'unité très fort entre elles, cette drôlerie... Parce qu'il y a aussi beaucoup de belles choses dans ce film.

Qu'est-ce que le titre du film évoque pour vous ? 

Much Loved c'est "trop aimer" et par extension "mal aimer". En anglais, ça a un sens un peu figuré. En extrapolant, ça veut dire "usé". Comme un doudou que vous auriez eu depuis toute petite et qu'à force de l'avoir serré dans vos bras, il serait devenu un peu usé. Je trouve que ça représente bien ce qu'elles vivent.

Pour revenir à la censure de votre film au Maroc, comment avez-vous réagi à la polémique ? 

J'ai pas compris qu'on puisse interdire un film de facto, sans l'avoir vu. Et je ne comprends toujours pas.

À l'époque, il y a eu des avants-premières de Much Loved organisées en France pour vous soutenir. Quelles ont été les réactions des Marocains et Marocaines qui ont vu le film ? 

Leur réaction a été une réaction de personnes qui se sont laissées toucher par le film. Parce qu'ils ont vu le film contrairement aux Marocains du Maroc à qui on a interdit de le voir. Ils ont dit que la seule chose qui les a choqués, c'est la condition de ces femmes.

C'est pour ça que je pense que si les Marocains avaient vu ce film, ils se seraient rendus compte qu'il n'y avait absolument aucune raison de l'interdire. Peut-être encadrer sa diffusion, l'interdire aux moins de 16 ou 18 ans, peu importe. Ça c'est pas à moi de le dire. Ils auraient pu en tout cas s'y confronter et voir que c'est un film qui dit des choses importantes, que ce n'est pas ce qu'on a voulu en faire, un objet du scandale.

Il y a quelque chose d'hypocrite puisque les Marocains sont totalement conscients de la situation de ces femmes. 

Oui, ils ne veulent pas le voir.

Qu'est-ce qu'il faudrait changer pour que votre film puisse être un jour diffusé au Maroc ? 

Qu'il passe devant la commission de censure. Qu'il puisse avoir sa chance d'être diffusé, qu'on puisse débattre du film de manière décomplexée ou en tout cas hors-contexte qui est celui de l'interdiction du film depuis le mois de mai et qui a créé un climat extrêmement malsain. Il faut que les choses redeviennent plus sereines. Je ne sais pas si ça va arriver ou pas mais c'est ce que je souhaite parce que je serai triste que le film soit vu dans le monde entier et pas au Maroc.

Vous êtes né à Paris et avez grandi en banlieue parisienne. À quel âge avez-vous découvert le Maroc ? 

J'étais là-bas de trois à cinq ans. Ensuite, je suis retourné en France, en banlieue parisienne. Au cours de mon enfance, j'allais au Maroc trois fois par an pendant les vacances. Je connaissais le Maroc des villes. Et j'ai commencé à y aller et à avoir un autre lien avec le pays vers 20 ans, quand j'ai commencé à faire du cinéma, des courts métrages et que j'ai tourné là-bas.

Quelles sont les différences entre le Maroc que vous avez connu enfant et le Maroc d'aujourd'hui ? Est-ce qu'on peut parler de "régression" ? 

Je pense qu'il y a beaucoup plus de difficultés aujourd'hui pour deux parties de la société, deux schémas de la société qui s'affrontent, à vivre ensemble, à accepter l'opinion de l'autre. Dans le Maroc d'avant il y avait toujours des confrontations, des différences mais il y avait cette possibilité d'accepter l'opinion de l'autre. Là on est beaucoup plus dans le jugement, la condamnation de celui qui ne pense pas comme nous.

On se souvient des révolutions du Printemps Arabe et de l'envie des peuples de se libérer. Vous avez dit dans une interview que ce qui vous intéressait surtout, ce sont les "petites révolutions" et non les grandes. Qu'est-ce que vous entendez par là ? 

Les grandes révolutions sont géopolitiques. Ce qui importe, derrière-elles, ce sont les révolutions individuelles de tout un chacun et tout un chacune qui agit et se bat au quotidien pour que son pays change, avance, évolue, progresse.

C'est pas seulement en renversant une dictature comme on a vu en Tunisie que la Tunisie est en train de devenir ce qu'elle devient, qu'elle donne de l'espoir aux gens. C'est parce que chaque jour il y a des hommes et des femmes qui, à travers le monde associatif, à travers leurs combats individuels font en sorte de défendre leurs droits et leurs acquis.

Est-ce que pour vous le cinéma est un moyen de changer les choses ? 

Définitivement. C'est un formidable véhicule pour exprimer des idées.

Vous avez une idée de vos futurs projets ? 

Continuer d'explorer ce qui me hante.