L'interview ciné de Son Lux

Le prodigieux Ryan Lott alias Son Lux était de passage à Paris pour un concert exceptionnel au Café de la Danse, le 26 mai dernier. Konbini en a profité pour le rencontrer. Au programme, une interview 100% ciné.

C'est dans sa loge derrière la petite scène du Café de la Danse que le discret Ryan Lott nous accueille. En ce soir du 26 mai, il s'apprête à interpréter les titres de son album Lanterns, le troisième né de Son Lux, à guichets fermés. Un opus parfaitement maîtrisé dont les morceaux, à l'image d'une lanterne, brillent de mille feux et sont venus nous éclairer à l'automne dernier.

Et sa musique, ce n'est pas la seule chose que le jeune compositeur maîtrise. Il choisit ses mots avec une extrême précision, pour être sûr de capturer l'essence de sa pensée. Avec Son Lux, Ryan Lott a débuté cet hiver sa première tournée internationale et fait des ravages partout où il passe. Mais ce n'est pas tout.

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Le musicien hyperactif a récemment travaillé pour la troupe de danse de Stephen Petronio et a sorti un album en mars avec Sufjan Stevens et le rappeur Serengeti, sous le nom de Sisyphus. Et il a même trouvé le temps de composer la bande originale du film Eleanor Rigby, réalisé par Ned Benson et présenté en mai dernier à Cannes. L'occasion d'en savoir un peu plus sur les goûts cinématographiques de ce musicien hors pair.

© Mallory Talty, Stereoscope Photography

Ryan Lott © Mallory Talty, Stereoscope Photography

Konbini | Lorsque j'ai écouté l'album Lanterns, une chose m'a frappée : il est très cinématographique. Vous êtes-vous inspiré de certains films pendant que vous le composiez ?

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Son Lux | Non, j'ai rarement des images dans la tête lorsque j'écris de la musique. Je me concentre sur le son en lui-même, il y a tellement de couleurs dans le son que c'est la seule chose à laquelle je pense. Mais on me dit assez souvent que mes compositions sont cinématographiques, je pense que c'est une très bonne réponse à ma musique. C'est un véritable compliment.

K | Vos clips sont très esthétiques et puissants, comme les danseurs de "Lost it to Trying", ou le court métrage qui illustre "Alternate World"...

Oui, mais je n'ai quasiment rien à voir avec mes propres vidéos. J'ai donné carte blanche aux réalisateurs. Ils ont écrit l'histoire et ont tout fait eux-mêmes. Pour "Lost it to Trying", c'est ma femme, qui est danseuse et chorégraphe, qui s'en est chargée. Habituellement, on m'envoie des propositions et quand j'aime l'idée je leur dis "allez, faites-le, mettez-y tout votre cœur et soyez vous-mêmes."

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Peut-être qu'un jour je ferai autrement, mais pour le moment, j'aime collaborer avec d'autres artistes et leur donner l'opportunité d'apporter leurs idées à mes morceaux. Et puis, j'ai l'impression d'avoir rempli ma part du contrat en écrivant la musique ! (Rires)

K | Vous avez aussi composé pour des publicités, donc vous écriviez de la musique pour des images spécifiques, l'inverse de vos clips. Qu'est-ce qui change ?

L'âme et la fonction même de la musique. Quand je compose pour des publicités, le principe est de servir les images, alors que quand j'écris pour moi-même, je suis les caprices et l'inspiration de la musique en elle-même.C'est un procédé très différent, même si les outils sont les mêmes. On utilise parfois les mêmes instruments, les mêmes logiciels et parfois un langage musical similaire, mais le but n'est pas forcément le même.

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Composer pour les films

K | Vous avez contribué à la bande originale de Don Jon de Joseph Gordon Levitt et plus récemment à celle de The Disappearance of Eleanor Rigby de Ned Benson, présenté au dernier festival de Cannes. Comment sont nées ces collaborations ?

J'ai composé pour Don Jon car j'avais déjà travaillé avec Nathan Johnson [qui a composé la musique de Don Jon - ndlr], un très bon ami à moi, sur le film Looper, et sur plusieurs autres projets. Joseph Gordon-Levitt est aussi un ami, et la collaboration s'est faite naturellement.

Pour Eleanor Rigby, c'était différent. Le réalisateur avait quelqu'un en tête pour la musique qui n'était pas disponible. On avait le même agent, donc on lui a soumis mon nom. J'ai eu beaucoup de chance car cela m'a permis de rentrer en compétition pour obtenir le job, et Ned Benson m'a envoyé deux scènes du film que je devais habiller musicalement. J'ai alors eu l'idée d'un concept pour la bande originale, basée sur les textures de sons. Il y a deux personnages principaux, et l'idée était de créer des instruments qui représentaient chacun d'entre eux.

K | Pour les personnifier ?

En quelque sorte. Par exemple, le personnage de Jessica Chastain est très fragile, elle est très belle mais également très rigide et froide. Pour la représenter, j'ai donc créé un instrument à partir de verres de vin. J'en ai développé toute une série à partir d'objets spécifiques. Ils ont adoré l'idée et la musique que j'avais composée sur les demos. Et j'ai eu le boulot ! (Il sourit) C'était une incroyable expérience. J'avais déjà contribué à plusieurs bandes originales, mais c'est la première fois que j'écrivais spécifiquement pour un film. J'ai l'impression d'avoir eu beaucoup de chance.

K | Aviez-vous des directives provenant du réalisateur ? 

On s'est tout de suite bien entendu. Ned Benson a vraiment beaucoup aimé mes premières compositions et il m'a immédiatement fait confiance. Il a aussi eu de très bonnes idées. Et bien qu'il ne soit pas musicien, il me donnait de temps en temps des indications ou me suggérait certaines choses. Ses bonnes idées et sa confiance nous ont permis de trouver un super terrain d'entente.

K | "Eleanor Rigby" est une chanson des Beatles très orchestrale, vous en êtes-vous inspiré pour la bande originale ?

Non, elle ne m'a pas inspiré, mais c'est une chanson géniale, j'aime énormément la version d'Aretha Franklin.

Chercher l'élément de surprise

K | Si vous pouviez composer la musique de n'importe quel long métrage, ce serait quel genre de film ?

C'est une bonne question. Je pense que ce serait génial de créer la bande son d'un film qui oscille entre réalité et fiction. Entre le monde imaginaire et le monde réel. Ce serait un challenge très intéressant. Quelque chose de très dramatique et probablement triste. (Rires)

K | Dans les films que vous avez vus, avez-vous été marqué par un moment musical en particulier ?

Il y en a tellement de bons ! Particulièrement dans les films de Tarantino. Il n'utilise pas de musique originale mais les placements sont incroyables. Il y a tellement de caractère et de qualité dans ses choix.  Un autre film dont la musique m'a énormément marqué, c'est Shining. Mais pareil, ce ne sont pas des compositions originales.

La plupart du temps, je trouve que si le fait de placer des morceaux déjà existants fonctionne si bien, c'est grâce à l'élément de surprise. Il y a une sorte de magie imprévisible qui se produit quand deux choses qui ne sont pas faites pour être ensemble s'accordent à la perfection. C'est pourquoi je pense que beaucoup de morceaux existants marchent bien si on trouve la bonne chanson pour la bonne scène. Parfois, c'est inexplicable, il y a une sorte d'alchimie. J'essaie de faire ça avec ma musique aussi. Je suis toujours à la recherche de bouts et de parties de sons qui ne sont pas faits pour aller ensemble. J'expérimente et parfois j'arrive à des résultats très surprenants.

Imagine que tu partes en randonnée dans les montagnes : tu suis une carte et au bout de ta marche, tu découvres un point de vue sublime. C'est un sentiment incroyable et tu l'apprécies pour ce qu'il est. Mais si tu ne sais pas que cet endroit existe, ce sentiment est d'autant plus incroyable. C'est ça que je cherche quand je compose, je suis toujours ouvert à l'imprévu. J'attends que devant moi, tout d'un coup, les arbres s'écartent et laissent apparaître une superbe prairie en plein soleil. Un endroit magnifique qui n'est pas sur la carte. Parfois, ça arrive.

"J'aimerais travailler avec Tarantino"

K | Quel est le dernier film que vous avez vu ?

J'ai vu There will be Blood juste avant de partir en tournée avec Son Lux. Depuis, je n'ai pas vraiment eu le temps d'en voir d'autres. Mais il y en a tellement que j'aimerais regarder. Récemment, le film que j'ai adoré alors que je ne m'y attendais pas du tout, c'est l'incroyable Mud.

Et au cinéma, le dernier film que j'ai visionné c'est Dallas Buyers Club, j'ai beaucoup aimé, et aussi Le Loup de Wall Street, mais ça ne m'a pas trop plu. Bien sûr, c'est réalisé par un incroyable réalisateur [Martin Scorsese, ndlr] et il y a un très bon acteur [Leonardo DiCaprio, ndlr], mais la performance de McConaughey dans Dallas Buyers Club est incroyable. Ah, et le film que je n'ai  malheureusement pas encore eu l'occasion de voir, c'est Her. Joaquin Phoenix est certainement mon acteur préféré.

K | Avez-vous des projets sur la musique d'autres films ?

Pas pour le moment... Mais c'est quelque chose que je veux refaire. J'ai des projets avec Son Lux, un album notamment. Heureusement, il me reste encore quelques trous dans mon emploi du temps que j'aimerais remplir avec un nouveau film. J'espère que lorsque Eleanor Rigby sera en salles, j'aurai d'autres propositions. J'adore vraiment le cinéma et je pense que quelque part, c'est la forme d'art la plus incroyable : le mélange parfait de toutes les autres.

K | Et si tu pouvais travailler avec un réalisateur en particulier ?

Je pense que même s'il ne fait pas appel à des compositeurs pour ses bandes son, j'aimerais travailler avec Tarantino. Ce serait une folle expérience. C'est drôle, car quelque part, ses films ne me ressemblent pas du tout, ni même à ma musique. C'est d'ailleurs sûrement pour cela que j'aimerais collaborer avec lui ! (Rires) Ce serait super cool.

Par Constance Bloch, publié le 13/06/2014