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Le Dernier Voyage ou le récit d’une mission impossible : réaliser un film de SF en France

Publié le

par Arthur Cios

"Il faut être kamikaze, il faut être prêt à des sacrifices de fou, c’est terrible."

"La genèse, on a de quoi en faire un docu. Je savais que je me jetais dans un truc de ouf, mais je ne pouvais pas imaginer toutes les galères." Quand on commence la discussion avec Romain Quirot et qu’on lui explique qu’on veut avant tout échanger sur la conception de son film de science-fiction "made in France", on sent et on sait dès la première question qu’il a eu son lot de difficultés.

Une histoire d’apocalypse climatique, de Lune rouge fonçant sur la Terre, d’un astronaute fils du PDG d’une entreprise capable de contrecarrer la menace, d’un frère maléfique, de voitures volantes, d’une France qui a rencontré le désert du Sahara et de visions du passé. En somme, un film de SF comme on en fait peu en France.

Derrière ce projet de premier long-métrage, il y a sept années de refus, d’embûches et de débrouillardise. Aux manettes, il y a un Romain Quirot qui est la preuve que tout est possible. Il nous raconte.

Konbini | Pour commencer, est-ce que tu peux me raconter le point de départ de ton film Le Dernier Voyage ?

Romain Quirot | La base de la base, c’est deux concours. Le Nikon film festival, que j'ai remporté en 2014 avec un film [Je suis un vague souvenir, ndlr], et l’Audi Talents Award en 2014, un concours sur dossier ; si tu gagnes, ils te financent ton court.

C’était Olivier Dahan au jury. J’ai fait un dossier qui s’appelait Le Dernier Voyage de l’énigmatique Paul W. R. J’ai gagné et je me suis retrouvé avec un budget me permettant d’esquiver le CNC – je savais qu’ils n’auraient jamais accepté mon projet. C’était la seule manière d’y arriver.

Donc on fait le court en 2015, il cartonne. Il reçoit une centaine de nominations et est même dans la shortlist aux Oscars, c’est génial. J’ai 30 ans et je me dis que ce court sera la base de mon premier long. Mais je sais déjà à ce moment-là que je vais affronter une montagne de galères, la fébrilité des prods et des diffuseurs, et même des haters français qui dézinguent les films de genre. Mais je pensais qu’il fallait qu’il y ait une nouvelle génération qui prenne des risques, tente des choses.

Juste, avant d’avancer, à quel point il a été difficile à faire, le court-métrage ?

Je l’avais écrit dans une France désolée après des tempêtes, avec le Maroc en tête. Mes inspirations allaient de Ray Bradbury au Petit Prince : je voulais un univers post-apocalyptique mais poétique. Le Maroc, ça imposait un système de récup, de débrouille. Donc on a eu des galères, mais des sympas : des scorpions, des voitures qui tombent en panne... Rien de similaire à ce qui va suivre.

Pour le transformer en long, quelles ont été les premières étapes ?

La première, ça a été de comprendre que le producteur du court m’a totalement arnaqué. Je n’avais pas d’agent donc je lui avais demandé, dès le début, au moment de signer le contrat avec Audi pour faire le court, de garder les droits pour l'adapter en long. Il accepte et me rajoute des clauses, au contraire, pour m’empêcher d'avoir les droits. Je n’y connaissais rien, donc je n’ai rien vu au début. Puis, pendant trois ans, il me ment, ne me parle pas de cette clause et me fait croire que ça va se faire, qu’il m’inscrit à l’aide du CNC, qu’il lance des trucs. Alors qu’en fait, il ne fait rien et il bloque absolument toutes mes tentatives.

Moi, ça me rend fou. Ça coince, c’est un calvaire, je ne peux rien faire dessus, donc je fais d’autres trucs à côté, j’écris une série de bouquins, mais ça me plombe pendant des années.

Comment s’est débloquée la situation ?

Au bout de trois ans, je réussis à me sortir de cette situation grâce à une autre productrice, une vraie alliée, Fannie Pailloux, de la boîte Apaches, et qui est associée à David Danesi, le directeur de Digital District [studio de VFX française, ndlr]. Or, dès qu’elle entend parler du projet, elle fait tout pour qu'il aboutisse. On finit par racheter au producteur (une blinde, soit dit en passant). Bref, ça a été une bonne galère.

À ce point ?

Pour te donner un exemple, je voulais mettre trois plans du court dans le long, et il nous a demandé 100 000 euros [rires]. Pour trois plans ! 

Et donc trois ans pour récupérer les droits de ce qui te revient, ce n’est que le début j’imagine ?

Oui, parce qu’en parallèle, je rencontre grâce au succès du court plein de producteurs intéressés pour produire un long. Mais quand ils comprennent qu’il s’agit de faire de la SF intime et spectaculaire, ils me répondent que ça ne se fait pas en France. En fait, ils avaient aimé le court mais ils voulaient que je fasse autre chose, ils me demandaient si je n’avais pas un film normal dans les cartons.

C’était frustrant, parce que je faisais beaucoup de rendez-vous, avec de l’espoir, mais je n'essuyais que des refus. "On ne sait pas faire", "on n'a pas l’argent", "ceux qui ont fait avant se sont cassés la gueule", "la SF et la France ne sont pas compatibles"... Mais les gars, Méliès ? L’un des plus beaux films de SF, c’est La Jetée de Chris Marker. Alors oui, il faut adapter notre sensibilité, nos budgets, notre sens du spectacle à nous, mais c’est largement faisable.

Bref, je suis confronté à beaucoup de rendez-vous comme ça. Fannie y croit à fond, elle a bossé avec Luc Besson, elle dit qu’elle a retrouvé l'énergie, l’envie de proposer, de se battre. Mais même une fois la prod trouvée, il y a tous les distributeurs du marché qui te disent "oulah, vous êtes fous", et qui refusent. Les gens ne suivent pas. Tout le monde s’aligne pour dire "ne prenons pas de risque". Et puis, malheureusement, je me prends le retour de bâton du demi-succès du film de Romain Duris Dans la brume, et d’autres films de genre super mais qui ne marchent pas.

En fait, je pense que faire un film, c’est une croyance. Il faut arriver à donner foi dans le projet aux gens qui y participent. On avait une niaque à crever, on est partis à Cannes en 2019 avec le comédien Hugo Becker et Fannie. Avec rien. Et on y est allés au culot en disant "on tourne en octobre", alors qu’on avait zéro euro. Mais littéralement ! Juste pour dire, "on va le faire". Une sorte de mantra. Et à force, on a franchi une étape. Il faut tout tenter. On tente Jean Reno, il nous dit oui et on…

Attends, c’était aussi simple ?

Ça lui a fait écho à son début de carrière chez Besson je pense. Le projet lui a plu et le fait de voir un réal tenter quelque chose comme ça aussi je crois. Sauf que quand tu l’as, tu crois que c’est gagné, que c’est bon, tout le monde va suivre. Que dalle. Personne n’en voulait pas malgré tout. On revient de Cannes avec quelques timides "oui", mais une fois l’euphorie redescendue, tout le monde prend peur et tous les rendez-vous s'annulent.

Donc impossible de tourner quatre mois plus tard ?

Non... mais si. En fait, on part avec rien mais on essaie de créer un mouvement, de lancer un train en se disant si quelqu’un veut monter, il montera. J’en étais à un point où je voulais vendre mes trucs perso. Je me suis questionné sur ce besoin de me battre pour ce film. Mais avec cette énergie, les choses commencent à se débloquer. On trouve un vendeur à l’international qui y croit, Kynology. Il me dit que le "SF-décalé-Jean Reno", ça prend. On reçoit à peu près un tiers du budget. C’est incroyable. On a des repérages à faire en août, mais pas de budget complet.

(© Tandem)

Puis on a le rendez-vous fin juillet, celui où tu sais si ça passe ou si c’est fini. C’était l’entretien, le dernier pour nous sauver. Je n’ai pas été stressé comme ça depuis le permis [rires]. On va chez OCS, dans un bureau, et pendant une heure avec Fannie, on défend le film corps et âme. En face, pas un mot, silence total. Puis à la fin, Boris regarde son associé, marque un temps et il fait : "bon, on va y aller". Et on se retient.

Il nous dit : "allez y, lâchez votre joie !" On était sonnés, on ne disait pas grand-chose, mais en sortant, on a hurlé. Voilà, on avait réussi. On n’avait même pas un million et demi d’euros pour tout faire mais ce n’est pas grave. On ne va pas avoir assez d’argent, ça va être compliqué, mais on va le faire.

Du coup, niveau planning, ça rentre pile-poil pour les repérages et le tournage.

On part faire les repérages en août. Sauf que du mois d’août jusqu'au premier jour de tournage, le 7 octobre, le film est tous les jours remis en cause à cause du financement. On a eu aucune, mais alors aucune aide. Tout le monde nous répétait la même chose.

Heureusement, on a un distributeur, parce que sans distributeur on ne peut pas lever de fonds. Mais voilà, à une semaine du tournage, il sort du projet. La violence ! Parce que lui peut tout faire tomber à l’eau en un claquement de doigts. Mais vraiment ! Si lui part, plus personne ne finance, tout le monde se rétracte. On le supplie de rester avec nous en mirage. On lui dit : "ne mets pas un euro, mais ne part pas, sinon on fait pas le film". Il finit par discrètement nous dire oui, mais au moins, il ne fait pas effondrer le château de cartes.

Comment se passe la préparation au tournage, à quelques jours du début ?

Je réduis autant que je peux les coûts. Pour te donner une idée, quand j’attaque les devis avec le chef déco, je lui dis : "le budget est de 800 000 euros et tu peux ramener que cinq personnes". Deuxième rendez-vous : "tu vas avoir 350 000 euros et que deux personnes". Dernier coup de fil, "tu vas avoir 70 000 et tu vas avoir personne". "Tu te fous de ma gueule ou quoi ?" [rires]

Je lui dis de me faire confiance, que je vais faire toute la DA du film, tout dessiner, travailler nuit et jour, et le supplie de ne pas partir. Et c'est ce que j'ai fait, j’ai bossé nuit et jour pour le décharger au maximum. Mais j’avais besoin de lui. Notre parti pris, c’était : si on arrive à filmer de belles choses en premier plan, la VFX suivra pour le fond.

(© Tandem / Romain Quirot)

Ça a été pareil avec le chef op, que j’adore, mais qui me dit à trois semaines du tournage, "tu ne peux pas faire ça". Dans le temps de tournage d’une vingtaine de jours, avec une gamine et beaucoup de scènes de bagnoles, tu ne peux pas faire ce que tu veux. Mais on l’a fait quand même.

Après, oui, pour certaines scènes de voitures je n’ai eu le droit qu’à une seule prise. Mais une fois au Maroc pour le tournage, avec une caméra dans les mains, je n’y croyais pas, j’aurais pu chialer. Même on apprend que Jean Reno, notre grosse carte joker, risque de ne plus faire le film, une journée avant son planning. La productrice est allée au front et a sauvé la situation. [rires]

C’est tournage sportif.

C’est un tournage surréaliste, on avait l’impression d’être dans le premier Mad Max, où tout n’est que démerde. La fusée est construite dans une grange dans le désert. J’avais l’impression de me replonger dans mes premiers courts avec le caméscope de mon père, et tant mieux parce que ça m’a vachement aidé. De ne jamais oublier que tu peux faire des belles images avec seulement une caméra, un preneur de son et trois acteurs. Mais voilà, on fait le film comme des oufs. Et après, c’est que le début des emmerdes.

La fameuse fusée construite dans un garage (© Tandem / Romain Quirot)

C’est-à-dire ?

Tu rentres, tu dois monter le film tout seul parce que t’as pas assez d’argent pour le monteur. Tu passes d’une expérience dingue collective à, toi, tout seul devant ton ordi. Et en même temps, t’as cette putain d’envie de faire ce film. Par la suite, il m’arrive un truc perso hyper dur une semaine après, donc j’ai dû m’y accrocher au film. Il n’y avait plus que ça. Sans même parler du fait qu’on devait le sortir en plein Covid.

Finalement, je comprends pourquoi il n’y a pas de films comme ça. Il faut être kamikaze, il faut être prêt à des sacrifices de fou, c’est terrible. C’est aussi une incroyable histoire, parce qu’on a un nouveau distributeur qui arrive un peu à la fin du processus, et qui le met dans 200 salles. C’est inespéré ! On espérait 40 salles maximum. Tandem voit le film, et sans hésiter, le prend. Je pense qu’ils voient l’envie, que c’est un premier film évidemment imparfait, mais qu’il y a une vraie envie de proposer. Et on se retrouve dans un circuit, normalement catastrophique. Entre-temps, on a eu un prix et des sélections dans des festivals.

Donc il y a une espèce de happy end et finalement, tu te dis : "Je sais qu’il ne fera pas des millions d’entrées. Et on ne l’a pas fait pour ça. Mais au moins, il sera vu. Il sera porté par des gens qui y croyaient." Et aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, les gens ont super bien réagi, c’est tellement précieux pour nous. On n'est pas en stade où on fait de la promo, c’est cool. Non, ces cinq ans de nos vies sont mis en avant là. Et je craignais, parce que j'ai vu les haters défoncer tous les films français. Et en fait, on a été assez épargnés et défendus.

C’est une belle petite épopée.

Pour conclure : qu’est-ce qu’on apprend d’une telle aventure ?

Il y a une phrase, je ne sais plus qui l’a dite : "Ce ne sont pas les meilleurs réalisateurs qui font les films, ce sont ceux qui ne lâchent rien." C’est très important, il faut juste croire en son film et ne jamais abandonner sinon tout le monde te fera lâcher l’affaire.

Et si j’avais un conseil, ce serait "prenez votre téléphone et entraînez-vous, c’est là que vous allez apprendre et ça vous sera utile". Moi c’est tous les courts-métrages que j'ai faits de mes 10 à 20 ans qui m’ont aidé. C’est le fait de faire qui permet d’avoir confiance en son instinct. Il faut à un moment ne pas se poser de questions. Je n’ai pas fait d’école de ciné, mais j’ai fait des courts, tout seul. J’ai vu des gens qui faisaient des écoles et qui n'avaient jamais tourné de courts. Je ne comprenais pas.

J’ai aussi appris que les contraintes, il faut au maximum les transformer en stimulis créatifs, pour les contourner et ajouter une idée qui te branche. Par exemple, j’avais vu au devis qu’il fallait payer 40 000 balles pour brûler la caravane. J’ai demandé à ce qu’on prenne quatre planches de bois pour qu’on les brûle, et ça a marché, ça ne se voit pas.

Du coup, tu penses continuer à faire des films de la sorte ?

Je pense que j’ai fait du mal à ma santé, je me suis pété le dos avec cette caméra que j’ai portée tout au long du tournage, je n'ai pas dormi. C’est vertigineux. Mais je ne veux pas arrêter de faire des trucs punk et rentrer dans le moule. J’ai fait le dernier film Air France, et je vois ce que c’est que d’avoir plein de thunes sur un tournage, mais je trouve ça presque plus excitant sans. Le fond vert et l’argent, ça te donne des possibilités infinies. Quand t’as des galères artisanales, c’est plus concret.

Le Dernier Voyage est disponible dans les salles depuis mercredi 19 mai.

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